Stöld
31 – Golbmalogiokta
Lasse était mort. Il avait mis fin à ses jours.
Il était difficile pour Hanna de prononcer le mot suicide. Cela faisait deux semaines et elle ne pouvait toujours pas en parler. Mais devant la pasteure, elle avait formulé cette phrase pour la première fois : « Lasse a mis fin à ses jours. »
Il gisait dans le corbillard qui précédait leur voiture. Dans le cercueil. C’était inconcevable. Parfois elle avait l’impression de perdre connaissance là, sur le siège avant. Ante conduisait, mais il la regardait plus qu’il ne regardait la route. À l’arrière, Anna-Stina. Muette, le visage rougi de larmes. Elle aurait dû tendre une main et serrer celle de sa fille, mais elle en était incapable.
Ils étaient allés en ville, chercher la pasteure, et se rendaient aux obsèques. Ils devaient la suivre jusqu’au village. Dans le fourgon funéraire, ses cheveux blonds dépassaient du siège passager. Hanna avait expressément demandé Carin Gustavsson. Qu’importent les chrétiens mécontents qui refusaient de voir une femme pasteur à l’église. Carin connaissait Lasse, il avait parlé d’elle après le camp sami de préparation à la confirmation, il avait dit qu’elle était différente des autres pasteurs, qu’elle écoutait et qu’elle avait de l’humour, qui plus est. C’est pourquoi Hanna l’avait choisie. Elle espérait que cette femme pourrait dire quelque chose de Lasse, quelque chose qui puisse expliquer son geste. Qu’à quinze ans déjà, il y avait eu chez lui un élément à côté duquel elle était passée.
Carin avait été sincère, elle avait dit que son époux travaillait à la mine et qu’elle avait entendu parler très tôt du suicide de Lasse. Il avait été retrouvé mort dans une des galeries souterraines. D’après Carin, les collègues de Lasse avaient été choqués – lui qui était toujours si joyeux ! C’est aussi comme ça qu’elle l’avait perçu pendant le camp.
À l’époque elle était jeune pasteure et Lasse lui avait fait grande impression. Elle aussi l’aurait décrit comme optimiste. Celui qui remontait le moral des troupes, qui voyait le verre à moitié plein. Elle avait eu des conversations sérieuses en tête à tête avec les adolescents, mais avec lui, avait-elle dit à Hanna, c’était impossible. Il voulait juste s’amuser.
— Et je l’ai cru.
Hanna s’était tue, avait plongé les yeux dans le regard chaleureux de Carin et s’était reconnue. Elle aussi l’avait cru.
— Il était vraiment comme ça. Il ne faisait pas semblant, si ? lui avait-elle demandé.
Carin avait pris ses mains dans les siennes.
— Tu ne dois pas te sentir coupable.
C’était une belle journée, des rais de lumière roses glissaient dans le ciel. En ville, Hanna, Ante et Anna-Stina s’étaient rassemblés avec les frères et leur famille. Beaucoup d’autres voitures devaient les rejoindre à mesure qu’ils s’approcheraient du village voisin et de l’église. Plusieurs familles viendraient aussi de Norvège. De tout le Sápmi, ils viendraient. Pour prendre congé de Lasse, son Lasse.
La caravane s’allongerait, serpenterait jusqu’à l’église. Les véhicules qu’ils croisaient s’arrêtaient par respect pour le dernier voyage du défunt. Ceux qui allaient se rendre aux obsèques attendaient dans leur voiture devant chez eux, le moteur allumé, prêts à prendre place dans le convoi funéraire. Jamais Hanna n’aurait pensé qu’elle serait en tête d’une caravane pour aller enterrer son petit frère.
Les larmes se remirent à couler, elle avait mal à la gorge à force d’essayer de retenir ses plaintes. Ante posa une main sur sa jambe et appuya doucement.
— Respire.
Il n’avait pas laissé de lettre, aucune explication, et il avait semblé si joyeux quand il avait téléphoné la veille. Les pensées de Hanna tournaient en boucle, avec toujours cette même question : pourquoi ?
Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur : il y avait tant de voitures qu’elle ne voyait pas la dernière. Comment allait-elle endurer cette journée ? Elle ne voulait pas voir son cercueil descendre dans la tombe. Cette pensée décupla son sentiment de panique et elle s’empara de la main d’Ante. Les lamentations revenaient.
— Inspire lentement. (Il prit une longue inspiration pour l’inciter à faire de même.) Et expire lentement.
Ils respirèrent ensemble. Lentement, profondément.
Sur le siège arrière, Anna-Stina fondit à nouveau en larmes et Ante défit sa main de celle de sa femme pour tapoter la jambe de sa fille.
— Ça va aller, répéta-t-il. Ça va aller.
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