Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 3 sur 86

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3 – Golbma

 

 

Toute la soirée, Mattias multiplia les allées et venues dans la chambre d’Elsa, prétendant avoir des choses à y faire. Elle le regardait. Son grand frère. Stuoraviellja. De sept ans son aîné, il n’était plus un enfant, mais pas encore un adulte. Entre les deux – ou plutôt gasku, comme disait souvent áhkku, sa grand-mère paternelle. Áhkku avait des mots pour tout, mais seulement en sami. En suédois, c’est à peine si elle en avait assez pour s’exprimer, elle le reconnaissait elle-même. Il arrivait cependant qu’elle soit obligée de mêler des mots suédois à sa langue maternelle.

Les adultes disaient que Mattias ressemblait à sa mère, il était grand comme elle, et il avait tellement mûri, ajoutaient-ils, mais Elsa trouvait qu’il avait le visage d’un petit garçon. Enná et Mattias avaient les mêmes cheveux foncés, et les mêmes yeux. Même si les yeux de Mattias étaient plus vigilants.

Il fouilla dans la penderie au coin de la chambre d’Elsa sans dire ce qu’il cherchait.

— Tu l’as vu ? demanda-t-il sans se retourner. C’était Robert Isaksson ?

Elle était allongée sous sa couverture, l’oreille dans le creux de sa main. Il ne fallait pas la serrer trop fort, autrement elle deviendrait moite, moins vivante et duveteuse. Pourtant, elle n’osait desserrer son étreinte.

— Il faut que tu dises quelque chose, sinon ils vont croire que tu es devenue folle et qu’il faut t’amener à l’hôpital.

Mattias faisait les cent pas tel un renne agité. Elsa transpirait sous sa couverture. Áhkku avait monté le chauffage dans sa chambre. Pour elle, la chaleur était la solution à tout. Pas nécessairement l’intimité : lors des accolades, elle avait du mal à prendre l’autre dans ses bras. C’est désagréable de serrer contre soi quelqu’un qui ne vous étreint pas en retour, mais si Elsa s’emparait de ses bras pour qu’elle l’enlace, ils demeuraient inertes. Parfois ses doigts dessinaient sur son dos une timide caresse.

Personne n’avait encore fait remarquer qu’il s’agissait du renne d’Elsa, celui qu’elle avait marqué elle-même. À l’aide du petit couteau qu’elle portait toujours à la ceinture. Elle effleura les entailles de l’oreille. Elle pouvait dessiner et découper la marque en pensée. Cette marque qui lui appartenait, qui leur appartenait. La marque de sa famille. Elle glissa l’index sur la petite encoche latérale et se rappela à quel point celle-ci avait été difficile à réaliser. À la différence de la plus grande fente latérale et de l’incision d’à peine un centimètre de long qui clivait en deux la pointe de l’oreille.

Elle brûlait d’envie de tout raconter à Mattias, mais il ferait une bêtise, elle le savait. C’était pareil à l’école, quand il y allait encore. C’était de la légitime défense, mais ça, tout le monde s’en moquait, on lui faisait toujours porter le chapeau. D’après áhkku, Mattias était comme son grand-père au même âge. Áddjá s’était lui aussi battu pendant les récréations. Mais Mattias ne pourrait jamais triompher d’un homme adulte. Il ne pourrait jamais triompher de lui. Il était grand – plus grand que tous les autres –, avec des larges épaules et des mains gigantesques.

Mattias se frotta le cuir chevelu du bout des doigts, tout en continuant à faire les cent pas.

— Il suffit d’un signe de la tête, unna oabbá. Hoche la tête si c’est lui.

Elsa dut rester immobile pour ne pas acquiescer par mégarde. Elle ferma les yeux pour être sûre de ne pas se trahir. Ce qui mit Mattias hors de lui – elle l’entendit pester. Il valait mieux le regarder.

Peut-être n’était-elle plus capable de parler ? Elle en avait l’impression. Comme si les mots n’acceptaient plus d’être prononcés. Cela l’effraya. À l’école, il fallait savoir parler. Elle se racla la gorge, essaya d’articuler quelques syllabes. Mattias la regarda fixement. Elle ne voulait pas le décevoir, mais ne voulait pas non plus qu’il meure.

— Pourquoi fallait-il que tu t’y aventures toute seule ? cracha-t-il finalement.

Alors elle fut obligée de déglutir et de penser à autre chose.

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