Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 16 sur 86

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16 – Guhttanuppelohkái

 

De bon matin, Elsa et sa mère grimpèrent dans le car en direction de la ville. Il n’était pas à moitié plein et Elsa sourit intérieurement en voyant les places libres tout au fond. Elle aimait s’installer seule, sans sa mère à ses côtés, elle avait alors la sensation d’être grande, indépendante. Sa mère s’assit au premier rang pour discuter avec le chauffeur – le sympathique à la grosse moustache. Il y en avait deux, l’autre n’était pas aussi loquace et se contentait de saluer les passagers d’un discret signe de la tête.

Chaque jour l’autocar passait dans le village, le matin pour conduire les enfants à l’école et les adultes en ville ; l’après-midi et le soir pour les ramener chez eux. En chemin, le car traversait de grands et de petits villages. Certains avaient perdu de leur splendeur. La peinture des façades s’était écaillée, de vieilles enseignes de magasin avaient pâli au soleil ou subi l’agression de la neige et de la pluie. Des granges aux toits enfoncés, aux vitres fines comme le cristal le plus fragile. Dans d’autres hameaux, les nouveaux habitants optimistes avaient au contraire peint leur maison d’un blanc éclatant, sortaient le trampoline des enfants avant même le solstice d’été et investissaient dans des appareils antimoustiques qui restaient allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tout l’été. Devant les maisons trônaient voitures, quads, sparks, tracteurs, ainsi qu’un compagnon à quatre pattes qui faisait les cent pas dans le chenil, prêt pour la chasse à l’élan.

Elsa et sa famille prenaient rarement l’autocar pour se rendre en ville, mais lorsqu’il neigeait abondamment comme aujourd’hui, sa mère renonçait à conduire. La sœur de celle-ci faisait une fête, mais ils ne seraient pas nombreux, parce qu’il fallait surveiller l’enclos. Personne ne l’avait dit ouvertement, mais Elsa l’avait compris.

Elle posa le front contre la fenêtre froide et expira jusqu’à ce qu’il y ait assez de buée pour faire un dessin.

Lorsque le car s’arrêta dans un des villages, Robert Isaksson monta. Elsa aperçut son pantalon de travail jaune et son bonnet de laine noir, enfoncé de travers sur son crâne. Elle n’eut pas le temps de se lever pour aller se réfugier auprès de sa mère. Elle se recroquevilla sur son siège. Les pas approchaient. Elle entendit sa voix pour la première fois lorsqu’il dit bonjour en finnois, quelques rangées devant elle. Un homme grogna sa réponse dans un mélange de suédois et de finnois, ce qui indiquait qu’ils allaient continuer la conversation en suédois. Ils se connaissaient, bien sûr, et chacun savait quelle était la langue de prédilection de l’autre. Dans les villages, ce genre de chose était de notoriété publique. On savait quelle langue parler à son interlocuteur, comme on savait si on avait un lien de parenté avec lui, ou encore si le père de l’un avait tabassé le père de l’autre dans la cour de récré.

Entre les sièges, elle distingua un bout de son pantalon et de son manteau noir. Il ne s’était pas assis près de l’autre homme, mais s’était étalé sur les sièges de l’autre côté de l’allée. Ses consonnes crépitaient lorsqu’il parlait de hockey sur glace. Il balançait de-ci de-là quelques mots finnois assez simples pour qu’Elsa les comprenne. Il tendit une jambe dans l’allée. À son pied, une grosse chaussure noire aux lacets défaits. Il gesticulait beaucoup et se grattait parfois l’arrière de la tête à travers le bonnet qu’il n’avait pas retiré.

Elsa se pencha prudemment sur le côté, cherchant sa mère du regard. Le chauffeur monta le son de la radio à l’heure des infos. Deux rennes écrasés, annonça le journaliste.

Quelques rangées devant elle, l’agacement se faisait entendre.

— Nom de Dieu ! La semaine dernière c’est Johansson qui a failli y passer, et ça recommence ! Ils ne peuvent pas les tenir, leurs putain de rennes ?

— Faudrait avoir un fusil dans la voiture pour leur tirer dessus.

— No niin, tietenki. Je n’hésiterais pas un instant.

Elsa tourna les yeux vers la rangée en diagonale devant elle où avait pris place Anette, l’institutrice remplaçante à l’école du village. Elle poussa un profond soupir et secoua la tête.

Dans le silence qui s’ensuivit, on entendit une boîte à snus s’ouvrir et se refermer.

— Tu ne prends pas le car d’habitude, si ?

— No, ei ! fit Robert. Aujourd’hui je n’ai pas eu le choix. Cette saloperie de démarreur fait des siennes. Je ne lui fais pas confiance. J’ai laissé la voiture chez un copain au village et je vais en ville acheter des pièces. On verra s’il peut réparer ça rapidement quand je rentrerai ce soir.

Lorsque le car franchit le pont, le jour commençait à poindre au-dessus de la rivière. La neige ne tombait plus aussi dru. Elles auraient pu prendre la voiture. Si seulement elles s’étaient trouvées dans la voiture à ce moment précis !

Les cristaux de glace dessinaient des motifs sur le garde-corps. Juste à la sortie du pont, une femme en spark s’éloigna le plus loin possible sur le bas-côté.

Elsa les entendit parler à nouveau, d’une voix basse mais menaçante.

— Les Lapons ont tué un élan sur nos terres et l’ont traîné jusqu’aux leurs.

Ils s’éperonnaient l’un l’autre, comme des loups. Elsa se boucha les oreilles, elle ne voulait plus entendre.

Tout à coup il se leva, observa les sièges autour de lui. Elsa colla le front contre la vitre et regarda par la fenêtre. Du coin de l’œil, elle le vit retirer son manteau.

— Baisse le chauffage ! cria-t-il au chauffeur.

Elle avait l’impression de sentir son odeur. Une odeur d’essence et de fumée de cigarette. C’était comme s’il se pressait contre elle, aspirait tout l’air du car.

D’un moment à l’autre, il allait la voir. Que ferait-il ? Son front était en train de perdre toute sensibilité, c’était comme si elle voulait transpercer la vitre, pour se retrouver dehors, en sécurité.

Elle devait se faire toute petite, quasi invisible. Elle s’allongea sur les sièges, ramena ses genoux contre son menton. Elle était assez menue pour pouvoir se recroqueviller, mais on voyait sans doute ses chaussures. Elle retint sa respiration jusqu’à ce que ses poumons menacent d’exploser.

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