Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 53 sur 86

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53 – Vihttalogigolbma

 

Ce n’était pas la première fois qu’on trouvait des rennes morts, fait qui, souvent, ne méritait même pas une brève. Cette fois, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre, les articles et les reportages radio et télé avaient été partagés à maintes reprises. Elsa comprit que c’était grâce aux photos. Le cliché pris par le drone était quasiment une œuvre d’art, un demi-cercle éclairé au milieu d’une forêt noire. L’image publiée dans le journal local avait presque la même force dramatique. Lovisa Wikberg avait réussi à photographier la formation depuis une colline. Une fois les policiers sur place, elle les avait pressés de s’exprimer quant au fait qu’il s’agissait d’éléments de preuves. Leurs réponses étaient restées évasives.

— Viens ! Ça commence !

Sa mère l’appelait depuis le canapé où elle était déjà installée avec Mattias et leur père. Elsa s’arrêta sur le seuil et entendit le présentateur annoncer qu’on soupçonnait les cadavres de rennes d’être des éléments de preuves.

La caméra balayait le village voisin, on apercevait des visages familiers devant la supérette et la station-service. Les habitants au nez rougi par le froid avaient l’air un peu tendus devant l’objectif. Ils s’efforçaient de gommer leur accent.

— Il est possible que les éleveurs aient fait ça eux-mêmes, dit Astrid.

L’ancienne agente de la restauration scolaire désormais retraitée fixait la caméra.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Eh bien, quand ils ne vendent pas leurs rennes assez cher, ils font en sorte d’être payés d’une autre façon. J’ai aussi entendu dire que les communautés d’éleveurs se volent des bêtes entre elles.

Elsa écarta les bras.

— Comment peut-on lui laisser dire des choses pareilles ? Pourquoi le journaliste ne pose-t-il pas une seule autre question pour creuser ? Comment pourrions-nous gagner de l’argent en disposant des rennes morts ? Elle n’a rien dans le crâne !

Son père et Mattias la firent taire d’un « chut ». À l’écran, on voyait un autre villageois, le vieux qui faisait le tour du village à spark tous les matins aux aurores.

— Pensez-vous que la police puisse être impliquée dans les vols de rennes dans la région ?

— Impossible ! La police, on n’en voit pas la couleur ici.

Elsa sortit de la pièce en tapant du pied. Elle serra les poings.

— C’est une plaisanterie ! Vous ne voyez pas à quel point sa réponse est tragique et comique à la fois ?

Depuis le séjour, elle entendait le président du sameby, Olle. Il mettait violemment en cause les agissements de la police. Elsa retourna vers le seuil pour écouter la cheffe de la police répondre aux critiques. Une femme d’âge moyen au visage sérieux, avec une petite ride juste au-dessus du nez.

— Comment se fait-il que toutes les enquêtes au sujet des vols de rennes soient classées sans suite ?

— Toutes, je ne sais pas. Mais les gens dans les villages ne parlent pas volontiers.

— La police ne vient jamais. Ils n’essaient même pas, éclata Elsa.

— La ferme, enfin ! s’emporta Mattias.

— Nous avons l’une des plus grandes superficies de Suède à contrôler et souvent une seule patrouille en service, ce qui rend les choses difficiles, reprit la cheffe de la police.

— Les carcasses de rennes découvertes dans les bois pourraient bien être des preuves, il s’agirait de rennes tués qui avaient été déposés au commissariat par un membre d’un sameby. Que dites-vous de cela ?

— Toutes les enquêtes préliminaires ont été classées sans suite, donc il ne s’agit pas de preuves dans le cadre d’une enquête en cours.

— Vous comprenez l’émotion de la communauté d’éleveurs ? Qui a pris ces carcasses ?

Pour la première fois, la cheffe de la police parut gênée.

— Un particulier a demandé à les utiliser comme appât pour la chasse.

— Qui ?

— Je ne compte pas vous donner de nom.

Le téléphone d’Elsa sonna. Minna s’étranglait au bout du fil.

— Tu as vu comme elle a esquivé les questions ? C’était embarrassant ! Ses réponses montrent bien à quel point ils font mal leur travail…

Elsa se dirigea vers sa chambre et ferma la porte.

— L’article dans le journal parle aussi des menaces et de ta voiture rayée. Ça y est, Elsa, le moment est venu. Ils vont être arrêtés.

— J’espère que tu as raison.

Elle s’allongea sur le lit, elle sentait son pouls rapide au creux de son ventre, juste sous ses côtes. Son cœur battait comme si un organe vital était sur le point de se rompre.

— Quoi qu’il en soit, ils n’oseront plus s’attaquer à d’autres rennes, maintenant.

— Mais tu n’as pas entendu les habitants ? Il y en a qui pensent qu’on torture nos propres bêtes pour du pognon !

— Qui sont ces imbéciles ? Des vieillards étriqués qui n’entravent rien du tout ! Je ne comprends même pas pourquoi le journaliste les a interrogés. On s’en fiche de ce qu’ils pensent !

— Astrid travaillait à la cantine de mon école. Elle et son mari ont essayé de faire inculper mon père après avoir percuté nos rennes.

Minna rit, mais on entendait qu’elle n’avait pas rejeté la tête en arrière.

— Tu vois bien, des imbéciles.

— Elle me haïssait à un point… J’osais à peine manger à la cantine.

— Qu’elle se casse la figure et se brise un fémur !

— Les photos du bois étaient bonnes. La vidéo aussi.

— Presque un peu trop. Au moins, ça marque les esprits. Vous êtes restés, c’était si puissant.

Oui. Elle ferma les yeux. Oui, ils étaient toujours là, à éclairer les rennes, quand la patrouille était arrivée. Les policiers n’avaient tout d’abord pas su comment réagir, comment faire face à ce silence. Ils s’étaient approchés des carcasses, d’un pas gauche, en marmonnant, visiblement gênés d’être observés.

Le souffle des éleveurs se changeait en fumée. Finalement, la colère était retombée. Ne subsistait que la peine la plus profonde. Quand les cadavres des bêtes avaient été retirés, ils avaient éteint leurs phares et étaient restés sur leurs motoneiges, muets, dans la nuit noire.

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