La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)
Chapitre 12
Tim freina et passa devant la maison en roulant au pas pour la troisième fois en cinq minutes. Située au bout d’une allée à une cinquantaine de mètres de la route, la bâtisse était difficilement visible dans la pénombre de la nuit tombante, mais elle ne ressemblait en rien à une ferme. Greg avait pourtant clairement parlé d’une ferme, Tim en était certain. Il s’agissait néanmoins de la bonne adresse. Et de la seule construction que Tim ait aperçue dans un rayon de cinq kilomètres…
Au fond de lui, il savait que tout cela était une mauvaise idée. Un crétin allant à un rendez-vous avec de parfaits inconnus, dans un coin paumé, à la nuit tombée, était le genre de conneries dont les amateurs de films d’horreur de série B raffolaient… Et pourtant, il ne pouvait se résoudre à faire demi-tour. Il avait vu la manière dont Greg avait subjugué le couple, et Tim voulait ce pouvoir. Il le désirait plus que tout au monde. À l’aide de cet atout fabuleux, il exercerait sa revanche sur ceux qui l’avaient ridiculisé tout au long de sa vie.
Son attention fut attirée par la lueur de phares dans son rétroviseur. Le véhicule ralentit et vint bientôt se garer derrière le sien, à l’entrée de l’allée.
Un garçon joufflu aux cheveux roux qui devait avoir environ dix-huit ans sortit de la voiture et se pencha vers la vitre ouverte de Tim.
— Je cherche le 1639 Aspen Creek. Vous savez où c’est ? demanda-t-il.
Tim vérifia l’adresse notée sur le bout de papier qui se trouvait sur le siège passager et eut la confirmation qu’ils se dirigeaient tous deux vers le même endroit.
— C’est aussi là que je me rends. Je pense que ça doit être le manoir, là-bas.
— J’suis censé rejoindre une ferme… dit le nouveau venu en contemplant la maison d’un air sceptique
— Moi aussi… On peut s’approcher un peu. Il y a peut-être un numéro sur la porte.
Le gamin acquiesça et retourna à sa voiture, puis les deux véhicules remontèrent l’allée de graviers.
De plus près, la maison ressemblait encore moins à une ferme, mais plutôt à un magnifique chalet en rondins. Le genre de maison d’architecte qui se vendait une fortune, dans le coin.
Les rideaux avaient dû être tirés à l’intérieur, mais on distinguait une faible lueur au bas des fenêtres. C’était bon signe. Quelqu’un était présent.
— Il y a un paquet de voitures garées ici, dit le rouquin en désignant le côté de la maison, invisible depuis la route.
Tim rejoignit son compagnon et constata qu’il y avait en effet huit ou neuf voitures et pick up stationnés sur un parking boueux improvisé.
Tout à coup, des lumières jaillirent de la porte principale et Greg sortit sur le porche en leur faisant signe.
— Je suis content que vous soyez tous deux arrivés à bon port. Ça peut être galère de trouver cet endroit quand on connaît pas, dit-il d’une voix enjouée. Entrez, les autres vous attendent.
Tim et le rouquin se regardèrent un moment en silence avant de finalement suivre Greg à l’intérieur. Dans les yeux de son compagnon, Tim avait lu la même appréhension que celle qu’il ressentait, mais ils étaient allés trop loin pour renoncer maintenant.
Greg les conduisit jusqu’à un grand salon où de larges bougies étaient dispersées. Leurs flammes vacillantes se reflétaient sur les murs d’un rouge profond et conféraient à la pièce chaleur et convivialité, accentuées par le mobilier ancien.
Une douzaine de personnes, assises sur de confortables fauteuils et divans, écoutaient un homme qui jouait du Chopin au piano. À l’exception du musicien qui devait avoir une bonne quarantaine d’années, la moyenne d’âge des occupants de la pièce se situait autour de vingt ans.
En plus de leur âge, les membres de l’audience avaient en commun un physique avantageux. Greg était le seul à ne pas sembler sortir tout droit d’un magazine de mode, et cela augmenta davantage la sensation de malaise de Tim. Que fichaient-ils, lui et son nouveau pote joufflu, parmi ces gens ?
Le pianiste s’interrompit, et ses yeux couleur acier quittèrent les touches pour venir se plonger dans ceux de Tim. Le contact visuel ne dura qu’une seconde, mais cela ne fit rien pour rassurer le nouvel arrivant.
— Mon nom est Dragos, et je suis très heureux de vous accueillir tous les deux, dit l’homme d’une voix de ténor retentissante. Je vous aurais bien offert quelque chose à boire, mais je n’ai que du sherry, et je le garde pour un invité de marque.
Ça explique pourquoi personne n’a de verre, songea Tim, ne remarquant que maintenant ce détail particulier.
— Mais vous n’êtes pas venus pour boire, je me trompe ? continua leur hôte. Vous êtes ici pour soutenir notre cause… N’est-ce pas ?
Tim et le gamin aux cheveux flamboyants se regardèrent, gênés, ne sachant que répondre à cette question vraisemblablement rhétorique.
— Eh bien, je suis venu parce que je veux me taper des gonzesses, réagit le rouquin avec hésitation.
Dragos se tourna vers Greg.
— J’imagine que celui-ci n’est pas le cerveau ?
Greg secoua la tête en souriant.
— Vois-tu, Porcinet, Greg est un de nos meilleurs recruteurs.
Le sobriquet fit tiquer le gamin, mais il ne dit rien.
— Son boulot est de repérer de potentiels candidats et de me les amener pour évaluation, poursuivit Dragos. Et je dois reconnaître qu’il ne me déçoit jamais. Vous semblez tous les deux parfaits pour vos rôles respectifs.
— Quels rôles, exactement ? s’enquit Tim, qui avait fini par rassembler suffisamment de courage pour ouvrir la bouche.
— Dis-moi, que vois-tu dans cette pièce ? Comment décrirais-tu mes invités ? demanda Dragos.
Tim regarda les occupants du salon les uns après les autres, mais ne sut quoi répondre.
— Allez, ne sois pas timide, parle franchement. Comment les trouves-tu ?
— Beaux… je suppose, proposa Tim avec difficulté, tandis que son camarade reculait discrètement vers la porte.
— Beaux ? C’est tout ? Viens ici, Jessica, et montre à notre invité de quoi tu es faite, dit Dragos.
Une femme magnifique aux cheveux blond-platine s’avança vers Tim, affichant un air à la fois provocateur et aguicheur, martyrisant le parquet de ses talons aiguilles à chaque pas. Elle s’arrêta à quelques centimètres de son visage. Avec ses chaussures, elle faisait exactement la même taille que lui et put ainsi le regarder droit dans les yeux. Tim déglutit lorsqu’elle lui caressa la joue du revers de la main avant de l’embrasser sensuellement dans le cou. Malgré la froideur glaciale de ses lèvres, la jeune femme l’excita immédiatement.
— Ça suffit, Jessica. À présent, laisse notre invité tranquille.
Elle recula de quelques pas, comme à regret, la frustration clairement visible au fond de ses yeux.
L’avait-elle réellement désiré à ce point ? Il en doutait. Elle le faisait simplement marcher… Ça ne pouvait être que ça.
— Dirais-tu que Jessica est attirante ? demanda Dragos.
— Très, acquiesça Tim.
— Et penses-tu être son type ?
— Non.
— Et tu as raison, vous n’appartenez pas au même monde. Ils sont tous séduisants, et toi non… mais tu as quelque chose qu’ils n’ont pas. Jessica a la chance d’avoir un physique parfait, mais je ne lui demanderais pas de résoudre une équation différentielle, si tu vois ce que je veux dire.
La blonde soupira lourdement en signe de protestation, mais Dragos l’ignora.
— Tu sais te servir de tes neurones, Tim, et ça, ça peut m’être utile. C’est pour cela que j’ai ordonné à Greg de commencer à recruter des personnes comme toi. Des personnes que je pourrai former plus facilement à l’art de l’envoûtement. Je dirige une confrérie de vampires, après tout, pas une agence de mannequins.
La déclaration de Dragos prit Tim de court. L’homme venait-il bien de prononcer le mot « vampires » ?
C’est le moment que Porcinet choisit pour vider les lieux et s’enfuir à toutes jambes vers la sortie.
— Jessica ! dit Dragos.
À son nom, la blonde vola littéralement hors de la pièce, ses pieds semblant à peine toucher le sol, et Tim ne distingua qu’un mouvement flou et un souffle d’air quand elle passa près de lui.
Elle revint un instant plus tard en tenant le gamin par la gorge. Celui-ci gigotait en tous sens à trente centimètres du sol, tentant de faire lâcher prise à la blonde, mais privé d’oxygène, ses espoirs s’amenuisaient à chaque seconde écoulée.
Tim était tétanisé. La démonstration de la jeune femme ne lui laissait plus aucun doute. Dragos avait bien parlé de vampires, et il ne plaisantait pas.
— Empêche-le de gesticuler ! ordonna Dragos. Je ne m’entends plus réfléchir avec son cinéma.
Jessica ne se le fit pas dire deux fois. Elle planta deux longues canines dans l’aorte du malheureux et aspira goulûment son fluide vital. Les yeux de la vampire roulèrent de plaisir dans leurs orbites.
— Ça suffit, Jessica ! Il nous le faut vivant, dit Dragos au bout de quelques secondes, la voix aussi tranchante qu’un rasoir.
À contrecœur, la blonde relâcha sa victime qui s’effondra au sol, inconsciente.
Tim commençait à se sentir faible quand Dragos reporta son attention vers lui. Le vampire fit un pas dans sa direction, et Tim recula instinctivement, mais il n’avait nulle part où s’enfuir.
— N’aie pas peur, mon ami. Il n’est pas question de te faire subir le même sort. Il n’était rien comparé à toi. Nous avons besoin de ton cerveau, alors que nous n’avions besoin que de son sang.
Tim aurait trouvé la déclaration plus rassurante si Dragos n’avait pas continué à se rapprocher de lui.
— Tu es voué à accomplir de grandes choses, à l’inverse de Porcinet. Je vais te donner le pouvoir de réussir tout ce que tu n’aurais jamais pu faire par toi-même au cours de ta vie.
Les yeux du vampire capturèrent ceux de Tim, et celui-ci se sentit soudain sous son emprise, incapable de résister, de s’enfuir ou même de crier.
— Tout cela est à portée de tes mains, Tim. Tout cela, je vais te l’offrir, continua Dragos. Je ne te demande qu’une seule chose en retour… Ta mort.
OceanofPDF.com