La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)
Chapitre 56
Gwendoline paraissait perdue dans ses pensées.
— Vous connaissez Séraphin ? répéta Michael.
L’enchanteresse garda le silence un long moment. Lorsqu’elle finit par répondre, elle semblait avoir vieilli de dix ans.
— J’ai bien peur que oui, mais j’ignorais qu’il était devenu un warlock. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse se remettre aussi rapidement.
— Il s’agit peut-être d’un autre Séraphin, suggéra Leka.
— Je suppose que ce n’est pas impossible, répliqua pensivement Gwendoline. Mais ce serait une sacrée coïncidence.
Michael avait une centaine de questions à poser à Gwendoline, mais il savait qu’il ne devait pas la brusquer. L’enchanteresse avait besoin de prendre son temps et de raconter les faits à son propre rythme.
— J’espère que vous n’êtes pas pressés, parce que c’est une longue histoire, dit-elle, et les deux compagnons acquiescèrent d’un signe de la tête.
— Je suis plutôt jeune pour une enchanteresse. Je n’ai pas encore fêté mes cent ans. Et les jeunes enchanteurs, en particulier ceux des cercles les plus bas, se voient attribuer un tuteur : quelqu’un qui s’occupe de les former, quelqu’un qui les protège et qui les aide à développer leurs dons. Séraphin était mon tuteur, et au début, il s’est acquitté de sa mission de façon tout à fait respectable. Plus d’une fois, il m’a évité des ennuis, et il m’a appris à canaliser mon pouvoir. Il était membre du Troisième Cercle à l’époque, et il était chargé de la Louisiane et du Mississippi. J’ai passé plusieurs décennies à ses côtés, mais une fois mon apprentissage terminé, je suis partie m’installer à Dallas. Je continuais de lui rendre visite de temps en temps, à La Nouvelle-Orléans. Nous vivions de bons moments durant ces visites. La Nouvelle-Orléans est remplie de sorciers et d’ensorceleurs vaudous. Et c’est toujours amusant de se mêler à ces gens. La plupart d’entre eux sont parfaitement inoffensifs ; le vaudou n’est pas une forme de magie très puissante. Elle pourrait l’être, mais elle se confronte à un gros handicap : la magie vaudoue n’affecte que ceux qui croient en elle, c’est-à-dire très peu de monde en dehors de la Louisiane, Haïti, et quelques pays d’Afrique de l’Ouest.
Elle fit une pause et commanda un verre d’eau à l’unique serveuse visible dans le troquet avant de reprendre son récit :
— Le vaudou représente un business important à La Nouvelle-Orléans, mais point de vue magie, ce n’est pas assez sérieux pour que nous autres enchanteurs nous y intéressions de près. Il y a beaucoup de rivalité entre ceux qui le pratiquent, et ces personnes ne possèdent qu’un pouvoir très limité. C’était en tout cas l’opinion générale avant l’arrivée du nouveau millénaire.
— Que s’est-il passé ? demanda Leka.
— Au début, pas grand-chose. Principalement des rumeurs qui ont commencé à circuler autour de l’an 2000, mais qui ont progressivement pris de l’ampleur au fil des années. Il se disait que le vaudou montait en puissance à La Nouvelle-Orléans. Comme on pouvait s’y attendre, le conseil du Second Cercle a fini par convoquer Séraphin pour qu’il leur fasse un rapport. Nous étions à la fin de l’année 2003. Séraphin a assuré au conseil qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir, et ils l’ont cru, dit-elle avec un sourire triste. Les gens ont tendance à vous croire lorsque vous leur dites ce qu’ils ont envie d’entendre…
Elle avait toute leur attention. Ni Michael ni Leka ne souhaitaient interrompre le récit qui, ils l’avaient compris, ne finirait pas bien.
— En août 2005, la situation avait changé à La Nouvelle-Orléans. L’intensité du pouvoir vaudou avait atteint un tel niveau qu’on pouvait le ressentir à l’extérieur de la ville, et Séraphin, injoignable, ne pouvait fournir aucune explication à cela. C’est à ce moment-là qu’on m’a envoyée enquêter. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre ce qu’il se passait. Tous les praticiens vaudous qui s’étaient fait concurrence toute leur vie durant travaillaient à présent ensemble dans un même but et sous les ordres d’un seul chef.
— Séraphin ? demanda Michael.
Gwendoline acquiesça.
— Oui, Séraphin. Je n’avais pas revu mon tuteur depuis plusieurs années, mais physiquement, il n’avait pas beaucoup changé – ce qui n’est pas particulièrement étonnant pour un enchanteur du Troisième Cercle. Il y avait néanmoins quelque chose de différent chez lui, quelque chose de plus sombre. C’est difficile à expliquer, mais je ressentais comme une force malveillante en lui. Je pensais cependant que le lien qui nous unissait me protégerait, aussi l’ai-je confronté, lui demandant à quoi il jouait. Ma question l’a fait exploser de rire, mais il a fini par m’exposer son plan. La Nouvelle-Orléans n’était que le commencement ; il comptait sur le pouvoir de ses disciples vaudous pour le porter jusqu’au sommet. Faire de lui le magicien le plus puissant de la planète. Il en était encore loin, mais il était déjà bien trop fort pour que je puisse me mesurer à lui. Il le savait pertinemment, et il m’a proposé de le rejoindre dans sa folie.
Elle but une gorgée d’eau, puis reposa le verre sur la table dans un geste volontairement lent et d’une précision excessive. Les larmes qu’elle retenait étaient visibles au coin de ses yeux.
— Je suppose que ma réponse a dû le contrarier puisqu’il m’a ensuite plaquée contre le mur et m’a tailladé la joue droite à l’aide de l’étoile en métal qui ornait son bâton d’enchanteur. Cet enfoiré m’a même embrassée pendant qu’il m’ôtait l’œil.
Elle s’était étranglée en prononçant ces derniers mots, et les larmes ruisselaient à présent sur ses deux joues.
— Comment vous êtes-vous échappée ? demanda Leka.
— Je ne me suis pas échappée. Il m’a enfermée dans une cellule protégée par un sort que je ne pouvais pas rompre. Je suis restée une semaine à moisir dans ce trou… jusqu’au 29 août.
La date disait vaguement quelque chose à Michael, mais il ne se souvenait pas pourquoi.
— Le 29 août 2005 est la date à laquelle Katrina a détruit La Nouvelle-Orléans… le cadeau d’adieu de Séraphin à la ville.
— Êtes-vous en train de prétendre qu’il est à l’origine de Katrina ? demanda un Michael incrédule.
— Une simple diversion pour…
— Il a détruit la ville pour faire diversion ? l’interrompit Leka. Une diversion pour quoi ?
— Vous ne posez pas la bonne question. La véritable question est : une diversion pour qui ? J’avais été missionnée par le conseil pour enquêter. Lorsque je n’ai plus donné de nouvelles, ils ont su que quelque chose de pas net se tramait à La Nouvelle-Orléans, et ils ont décidé d’envoyer des renforts depuis Houston. Mais le conseil n’a pas reproduit la même erreur. Cette fois, il n’a pas envoyé un membre du Quatrième Cercle. Il a envoyé cinq enchanteurs du Troisième Cercle, et Ézéchiel. Séraphin avait gagné en puissance, mais pas suffisamment pour espérer vaincre Éz ; c’est pour ça qu’il a invoqué l’ouragan.
— Je suis désolé, mais je ne vois toujours pas ce que Katrina vient faire dans cette histoire, intervint Leka.
— Le but de Katrina était de maintenir Éz éloigné de Séraphin, observa Michael, qui commençait à se faire une image précise de l’esprit perturbé de son ennemi.
— Exactement, répondit Gwendoline. À la base, Katrina n’était pas du tout censée s’abattre sur La Nouvelle-Orléans, mais Séraphin devait occuper Éz. Et il lui fallait une diversion d’une ampleur capable de monopoliser une grande partie des pouvoirs d’Ézéchiel, afin de l’affaiblir. C’est pour cela qu’il a fait venir la tempête, et qu’il a décuplé la force de l’ouragan. Si vous vous souvenez bien, lorsque Katrina a quitté la péninsule de Floride le 26 août, c’était une tempête tropicale, mais c’est un ouragan de catégorie cinq qui menaçait de détruire La Nouvelle-Orléans et les villes alentour le 28 août. Le plan de Séraphin aurait probablement fonctionné si Ézéchiel s’était retrouvé seul à devoir gérer ce bazar, mais cinq enchanteurs puissants étaient à ses côtés. Ils se sont unis pour contenir les praticiens vaudous, et Éz a pu se concentrer sur Séraphin et l’ouragan. Finalement, il n’est parvenu qu’à rétrograder Katrina à un ouragan de catégorie trois avant que la tempête n’atteigne les côtes, mais cela a quand même sauvé la vie de milliers de personnes.
— Comment se fait-il que les praticiens vaudous aient été si puissants ? N’avez-vous pas dit qu’il faut croire au vaudou pour qu’il puisse vous toucher ? demanda Leka.
— Ça, c’était avant Séraphin. Son union avec le vaudou a fonctionné dans les deux sens. Il puisait son énergie dans le pouvoir collectif des praticiens vaudous, et en échange, Séraphin a fait en sorte que les facultés des praticiens vaudous ne soient plus limitées aux seuls adeptes de cette magie.
— Ils pouvaient désormais jeter leurs sorts à la fois sur des croyants et des non-croyants, observa Michael.
— Exactement !
— Comment Séraphin s’en est-il sorti ? demanda Michael.
— À cause de moi, admit Gwendoline d’une voix plus basse, visiblement gênée par cet aveu. En même temps qu’il luttait contre l’ouragan, Éz se mesurait à Séraphin au beau milieu des rues inondées. Lorsqu’un sort d’Éz a brisé le bâton de Séraphin, ce dernier s’est trouvé incapable de canaliser son pouvoir, et tous ses sorts se sont dissipés. Y compris celui qu’il avait placé sur la cellule de ma prison, qui se remplissait d’eau à une vitesse effrayante. Mais à ce moment-là, j’étais déjà trop faible pour pouvoir m’échapper de la pièce, et je serais morte noyée si Éz n’avait pas tout laissé tomber pour venir m’extirper des eaux montantes. Mon sauvetage n’a accaparé l’attention d’Ézéchiel que quelques minutes, mais il n’en a pas fallu davantage à Séraphin pour disparaître.
Tous trois demeurèrent silencieux un instant, perdus dans leurs pensées.
— Il y a quelque chose qui m’échappe. Si Éz a brisé le bâton de Séraphin en 2005, comment se fait-il qu’il puisse encore jeter des sorts aujourd’hui ? demanda Michael, confus.
— Les enchanteurs se servent d’un artefact spécifique qui leur permet de concentrer leur pouvoir, mais cela n’est pas forcément un bâton. Cela peut être n’importe quel objet de leur choix. Je n’ai pas de bâton et je m’en sors très bien.
Michael porta son regard sur la broche en or épinglée à la poitrine de la femme et qui, de temps en temps, semblait émettre une faible lueur. Lorsqu’il releva les yeux et trouva l’enchanteresse un sourire sur les lèvres, il comprit qu’il avait deviné juste.
— Comme je vous le disais, cela peut être n’importe quel objet. Séraphin a simplement eu besoin de trouver un nouvel artefact et d’apprendre à s’en servir. Avec le temps, il finira par retrouver toute sa puissance.
— On dirait que c’est déjà fait… et plus encore, s’il a pu triompher d’Éz à lui seul, commenta l’elfe.
— C’est ce que je n’arrive pas à comprendre, répondit Gwendoline pensivement, comme confrontée à un problème familier, dont la solution lui échappait pourtant. Cela fait huit ans qu’il a perdu son bâton. C’est assez de temps pour apprivoiser un nouvel artefact, mais pas suffisamment pour devenir un warlock capable de vaincre Ézéchiel. Cela n’a tout simplement aucun sens.
— Si un enchanteur utilise deux artefacts différents pour concentrer ses pouvoirs, cela le rend-il plus puissant ? s’enquit Michael, intrigué.
— Je n’ai jamais entendu parler d’une telle pratique. Pourquoi me demandez-vous ça ?
Michael ferma les yeux pour essayer de se rappeler chaque détail du combat ; tout s’était passé si vite. Avec l’adrénaline qui pulsait dans son corps, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de photographier mentalement la scène.
— Séraphin s’est servi d’une baguette magique pendant qu’il luttait contre Éz.
— Comment le savez-vous ? l’interrompit Gwendoline.
— Parce que j’étais là. J’ai tout vu.
L’enchanteresse dévisagea Michael un instant, comme si elle essayait de mesurer la crédibilité de ses propos. Son examen terminé, il sembla à Michael que son attitude envers lui avait légèrement changé. Il ne pouvait pas dire quoi précisément, mais elle paraissait le considérer avec davantage de déférence, comme si le fait d’avoir assisté au combat et d’être encore en vie pour en parler forçait son respect.
— Séraphin était sur le point de s’écrouler sous les attaques d’Éz, continua Michael, mais quelque chose s’est mis à briller sous la chemise du warlock, et l’instant d’après, Éz était au sol. Il ne s’est pas réveillé depuis.
Gwendoline réfléchit un moment aux paroles de Michael, avant de répondre :
— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Les artefacts magiques ne brillent que lorsqu’on y déverse de l’énergie, pas lorsqu’on s’en sert pour focaliser son pouvoir. Ils peuvent parfois diffuser une faible lueur, la trace d’une énergie résiduelle qu’ils ont véhiculée, mais cette clarté ne serait pas visible sous une chemise.
— Je suis sûr de moi. Il faisait nuit. La clarté était intense et provenait de sous sa chemise.
— Désolée, je n’ai aucune idée de ce que cela peut vouloir dire, dit-elle, après avoir réfléchi une minute sur le sujet.
— Il y a une dernière question que nous aimerions vous poser, dit Michael en baissant la voix.
— Je vous écoute.
— Quel genre de magie pourrait faire qu’un vampire puisse sortir en plein jour ?
Gwendoline dévisagea les deux hommes, comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas en train de plaisanter.
— Aucune que je connaisse. Et définitivement pas la magie d’un enchanteur. Il faudrait cependant qu’il s’agisse d’une magie d’origine surnaturelle ; aucun préternaturel ne serait assez puissant pour accomplir un tel miracle.
— Et un nécromancien ?
— Un nécromancien ? Je dirais que non, mais je n’en suis pas certaine. Ces gens-là ne sont pas nombreux, et je ne sais vraiment pas grand-chose à leur sujet. Mais je trouve ça quand même un peu tiré par les cheveux. Pour qu’un vampire puisse supporter les rayons UV, il faudrait modifier l’essence même de son être. Cela ressemble davantage à un type de magie qui émane de la terre.
— Comme la magie elfique ? intervint Leka.
— Je pensais plutôt à la magie des faes, mais il en faudrait un particulièrement puissant.
— Donc selon vous, un nécromancien ne peut pas faire ça, vous en êtes sûre ? demanda à nouveau Michael.
— Je ne peux pas en être certaine, mais cela me surprendrait beaucoup. Pourquoi me posez-vous la question ? Connaissez-vous un nécromancien ? Si c’est le cas, j’aimerais bien le rencontrer…
Michael et Leka se regardèrent, mal à l’aise.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? les interrogea Gwendoline.
— Séraphin est le nécromancien.
Gwendoline les fixa, incapable de prononcer un mot pendant une bonne minute.
— Vous êtes en train de me dire qu’en plus de tout le reste, Séraphin a une horde de zombies à sa disposition ? demanda-t-elle incrédule.
— C’est délicat, répondit Michael. Nous n’avons pas encore vu un seul mort-vivant.
— Ils pourraient être difficiles à repérer. Il n’y a que dans les films hollywoodiens que les zombies ressemblent à des cadavres en décomposition. Dans la vraie vie, un zombie peut avoir l’air tout à fait normal, si le corps a été ramené à la vie peu de temps après la mort de l’individu.
Michael et l’elfe prirent congé peu après et sortirent du troquet malgré les protestations de la sirène, dépitée de voir Leka s’en aller. Ils retournèrent à leur voiture et prirent la route. Leur échange avec Gwendoline avait soulevé plus de questions qu’il ne leur avait apporté de réponses, et Michael commençait à désespérer de pouvoir un jour sortir Éz de son état comateux.
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