La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)
Chapitre 2
Malgré l’heure tardive, Michael Biörn ne dormait pas. Cela faisait des heures qu’il se retournait dans son lit, incapable de trouver le sommeil dont il avait tant besoin.
Après des siècles passés à rechercher une paix intérieure dans les endroits les plus reculés de la planète, il pensait l’avoir dénichée au cœur de Yellowstone. Mais sa tranquillité avait pris fin l’année précédente. En l’espace de quelques mois, des loups-garous avaient assassiné deux de ses amis et changé Olivia. Cette dernière appartenait dorénavant à cette race maudite, et Michael n’avait eu d’autre choix que de dompter cette jeune louve mal léchée. Pour couronner le tout, il était aussi tombé amoureux pour la première fois en neuf cent cinquante ans, mais était désormais sans nouvelles de la femme en question. Et puisque Sheila n’avait pas trouvé une minute pour le rappeler au cours des neuf derniers mois, il doutait fortement de la revoir un jour.
Michael renonça pour de bon à l’idée de s’endormir et enfila un short et une chemise légère. Le short n’était pas franchement seyant sur ses cuisses aussi larges que des troncs d’arbres, mais il s’agissait du cadet de ses soucis.
Avec son mètre quatre-vingt-quinze et ses cent quarante kilos de muscle, Michael était tout sauf ordinaire. Il avait le visage carré et une mâchoire bien dessinée qui lui donnaient un air déterminé malgré sa tignasse brune aux boucles indomptables. Il n’était pas particulièrement beau, mais son charisme compensait sans peine cette lacune. Seuls ses yeux noisette, dépositaires d’une sagesse bien plus ancienne que la quarantaine qu’il affichait, auraient pu trahir son secret.
Il enfila ses chaussures et sortit du chalet. L’air frais du parc national de Yellowstone l’accueillit sur le pas de la porte, et il prit une profonde inspiration. On était seulement début septembre, mais les nuits se faisaient rarement chaudes dans le parc. Il contourna son chalet et se dirigea vers les bois avoisinants.
Sa quiétude tant appréciée s’était bel et bien envolée. Il y a un an encore, il vivait seul dans sa cabane, perdue au milieu du parc, et trouvait satisfaction dans son boulot de ranger. Aujourd’hui, il servait de tuteur à un louveteau-garou indiscipliné et avait une ex-petite amie qui ne répondait pas à ses appels.
Pour être tout à fait honnête, la lycanthropie d’Olivia n’avait pas été aussi compliquée à gérer qu’il l’avait craint. Cela ne faisait que dix mois que la jeune femme avait rejoint les rangs des garous, mais elle contrôlait déjà remarquablement bien sa bête. C’était la raison pour laquelle Michael avait finalement accepté de la laisser retourner à la fac. Il avait tout de même posé comme condition sine qua non qu’elle s’inscrive à l’université la plus proche, au lieu de poursuivre ses études au Texas.
Persuader Olivia de démarrer un nouveau cursus à Montana State University, dont le campus de Bozeman se trouvait à deux heures du chalet, n’avait pas été chose aisée. Lucy, qui avait pris un appartement à Bozeman six mois plus tôt pour être plus proche de sa sœur, avait au bout du compte convaincu Olivia d’entendre la voix de la raison. Ou du moins, celle de Michael…
Le départ d’Olivia pour l’université avait mis une fin salutaire à leur cohabitation forcée et ils s’en réjouissaient tous les deux. En tant que loup-garou, elle faisait à présent partie de l’espèce qui avait traqué les ancêtres de Michael jusqu’à l’extinction de sa race. Michael et sa pupille étaient en réalité des ennemis héréditaires, héritiers d’une rivalité qui se perdait dans la nuit des temps. Mais Olivia était la fille du regretté Steve Harrington, l’ancien compagnon d’armes de Michael, et il ne pouvait pas l’abandonner. D’autant plus qu’il se considérait comme responsable de ce qui était arrivé à la jeune femme.
Il marchait depuis quinze bonnes minutes et la végétation luxuriante du parc l’avait avalé depuis longtemps lorsqu’il ôta ses vêtements pour les cacher dans le creux d’un arbre, comme il l’avait fait des centaines de fois auparavant. Il était près de trois heures du matin et il était peu probable que quiconque l’ait suivi jusque-là, mais il scruta tout de même les environs avant de se transformer en un ours de trois cent soixante kilos. Un expert aurait remarqué qu’il ne s’agissait pas d’un véritable grizzly, mais les experts ne couraient pas les bois. Pour l’écrasante majorité de la population mondiale, Michael était à présent un gigantesque grizzly.
En laissant son alter ego à fourrure prendre le dessus, il espérait parvenir à échapper à ses problèmes humains et à oublier Olivia et Sheila, ne serait-ce que durant quelques heures. Sous sa forme animale, Michael conservait sa personnalité. Il continuait de raisonner comme un homme, mais son instinct bestial reléguait toute considération humaine au second plan.
Alors qu’il se baladait tranquillement parmi les pins, son odorat ultra-sensible se régalant des arômes riches des conifères, son ventre se mit à gargouiller. Il n’avait pas beaucoup mangé ces derniers jours – à peine davantage que deux ados en pleine croissance. Il soupçonnait aussi qu’un peu d’exercice lui ferait le plus grand bien. Une bonne chasse lui permettrait de faire d’une pierre deux coups…
Son nez le lança rapidement sur la piste d’un wapiti, un cervidé géant natif d’Amérique du Nord qui pullulait dans le parc. Il suivit l’odeur sur trois cents mètres avant de réaliser qu’il y avait en fait deux senteurs distinctes : une mère et son petit. Il abandonna immédiatement sa traque. Contrairement à ses cousins sauvages, Michael pouvait se permettre d’être sélectif, et il ne prenait jamais les petits ou leurs mamans pour cibles. Une question de principe.
Il était déjà à la recherche d’une autre proie lorsqu’il tomba sur une piste d’un genre différent : des phéromones appartenant à une femelle grizzly en chaleur. Il ne fallut qu’un instant à l’ours de Michael pour comprendre que quelque chose clochait. L’accouplement des grizzlys avait toujours lieu au début du printemps, pas en septembre…
Il n’eut cependant pas le temps de poursuivre sa réflexion, car la femelle émergea d’un buisson à une centaine de mètres de lui. Elle s’arrêta et le regarda. Elle faisait environ cent vingt-cinq kilos. Petite, certes, mais une taille assez courante dans le parc.
L’ours de Michael souhaitait aller vers la femelle, mais son humanité refusait de céder à son instinct animal. Même si Sheila ne voulait de toute évidence plus rien avoir à faire avec lui, il aurait néanmoins eu l’impression de la tromper. Il s’apprêtait à faire demi-tour et à partir dans la direction opposée lorsque la femelle avança vers lui.
Son comportement ne ressemblait en rien à celui des femelles en chaleur. Celles-ci aimaient plutôt se faire désirer, et l’accouplement n’avait lieu qu’après des jours entiers de poursuite. L’ourse face à lui se rapprochait cependant de plus en plus. Que cherchait-elle ?
Paralysé par la surprise, Michael observait la femelle s’approcher de lui. Elle ne se trouvait plus qu’à trois mètres lorsqu’il sortit de sa stupeur et commença à s’éloigner. Elle décida néanmoins de lui emboîter le pas.
Il se mit alors à courir, histoire de lui faire comprendre le message. Il négociait les virages avec adresse afin d’éviter à ses trois cent soixante kilos de déraciner un conifère. La femelle continuait pourtant de le suivre. Il accéléra, mais la densité des bosquets de pins compliquait les choses, et il ne parvint pas à la semer.
Une clairière que Michael connaissait bien se situait à une quinzaine de mètres sur sa droite, et il se rua dans cette direction. Mais les ours n’étaient pas des coureurs de fond, et même si ce sprint lui permettait de prendre de l’avance, elle finirait par le rattraper.
Il commençait à sérieusement perdre patience. Si elle ne comprenait pas rapidement, la confrontation serait inévitable. Un mâle repoussant une femelle… C’était le monde à l’envers !
Ils atteignirent la trouée un instant plus tard, alors que dans le ciel dégagé, la lune sur le déclin projetait sa clarté ténue sur les protagonistes de cette étrange histoire.
Soudain, Michael s’arrêta et se retourna pour faire face à son indésirable prétendante, qui ralentit aussitôt sa course. Elle se tenait à cinq mètres de lui lorsqu’il se dressa sur ses pattes arrière pour adopter une posture menaçante. Son manège ne refroidit en rien la femelle qui continua de se rapprocher jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’à un mètre de lui.
Il la défia du regard, mais cela n’eut pas l’effet escompté puisque l’ourse en chaleur se contenta de battre des paupières pour l’aguicher. Avant que Michael ait une chance de saisir l’absurdité de la situation, la femelle se changea en un vieil homme. Il portait une longue cape grise et un chapeau pointu : Ézéchiel ! L’enchanteur riait à gorge déployée et peinait à reprendre son souffle.
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