La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 53

Malgré le mélange inextricable d’odeurs flottant sur le parking du tripot appelé Miroir Miroir, le nez de Michael n’avait pas été préparé à l’orgie de parfums l’attendant à l’intérieur.

Le commun des mortels n’aurait vu en l’établissement qu’un boui-boui enfumé, à la propreté douteuse, fréquenté exclusivement par les piliers de bistrots du coin, mais Michael et Leka n’étaient pas dupes. Sous les apparences humaines de la clientèle se cachait le ramassis le plus hétéroclite de surnaturels et préternaturels jamais assemblés sous un même toit.

— Je ne savais pas que ce genre d’endroit existait, dit Leka, poussant la voix pour se faire entendre en dépit du brouhaha qui s’élevait d’une table sur leur droite, où un troll, une goule, un ogre et une autre espèce de fae que Michael ne reconnut pas jouaient au poker. 

— Moi, si. Une taverne en France avait une clientèle similaire, mais ça doit bien faire trois cents ans. Je ne pensais pas en revoir un jour une pareille… tout au moins, pas dans cette partie du monde.

— J’ignore comment le patron parvient à gérer la tension qui règne dans cette pièce. Trop d’espèces différentes avec chacune ses rancœurs à l’égard des autres. Trop d’ego aussi… On se croirait dans une poudrière prête à exploser à la moindre étincelle.

— C’est ce que j’ai ressenti dans cette taverne française, répondit Michael, se remémorant le vampire qui avait tenté de l’envoûter après quelques pichets d’un mauvais vin, et la meute de loups-garous qui lui était tombée dessus à la sortie de l’établissement.

Ils marchèrent jusqu’au bar et commandèrent deux bières à la femme qui se tenait derrière le comptoir. Malgré son apparence humaine, une odeur étrange émanait d’elle. Un parfum qui évoquait l’océan.

— Que penses-tu qu’elle soit ? demanda Leka, suffisamment bas pour que seul Michael puisse entendre la question.

Il fallut une seconde à Michael pour replacer l’odeur aux relents salés. Il ne l’avait rencontrée qu’une fois par le passé, et cela remontait à très longtemps, pour ainsi dire dans une autre vie.

C’était en l’an 1016, et le corps des berserkers venait d’être récemment déclaré hors la loi par le roi de Norvège, Jarl Eiríkr Hákonarson. Michael, qui avait rejoint les rangs des berserkers immédiatement après la mort de sa femme et de son fils trente-sept ans plus tôt, était toujours sous le choc de la tragédie. Rallier les berserkers avait offert un exutoire à sa rage, une manière de canaliser sa colère et de la mettre au service de sa patrie. Mais une fois privé des occasions de destruction organisée fournies par cette armée, Michael craignait que sa bête n’exerce sa fureur sur de malheureux villageois. Ce fut donc par souci de protéger la population humaine de son animal qu’il avait rejoint une expédition en partance pour le Groenland.

Les knarrs naviguaient depuis deux semaines sous un vent clément lorsqu’un orage les avait frappés sans crier gare. La tempête fit sombrer l’un des navires et noya son équipage, mais le vaisseau de Michael fut épargné.

Les bateaux avaient tant dérivé sous les assauts combinés des éléments que les marins n’étaient plus vraiment sûrs de leur position, et pas un ne reconnut l’île qui se dressa alors face à eux.

Il ne pouvait s’agir des cotes islandaises, l’îlot était bien trop petit pour ça, mais il paraissait aussi trop grand pour n’être qu’un simple récif. Il semblait, en tout cas, étrangement accueillant. Surtout après l’orage, qui avait épuisé les hommes et éprouvé leurs nerfs.

Les knarrs se trouvaient à cinq cents mètres du rivage lorsque des femmes émergèrent de la végétation luxuriante pour venir à la rencontre des marins, qu’elles saluèrent avec de larges gestes de bienvenue.

Abandonnant leurs vaisseaux, les hommes s’empressèrent de monter dans les barques pour rejoindre cette terre promise et ses tentatrices. Mais ils n’atteignirent jamais la plage.

Les esquifs étaient à une centaine de mètres de la terre ferme lorsque les femmes se jetèrent à l’eau, nageant sous la surface à une vitesse qu’aucun homme n’aurait pu égaler, fondant droit sur les embarcations.

Les monstres qui firent chavirer les barques ressemblaient encore vaguement aux créatures de rêve aperçues un instant plus tôt sur la plage, mais uniquement pour la partie supérieure de leurs corps. La partie inférieure était à présent couverte d’écailles et se terminait par une large et puissante queue de poisson.

Les dents acérées des créatures déchirèrent la chair des hommes comme s’il s’était agi de vulgaire papier, teintant rapidement les flots aux alentours d’un sinistre rouge carmin. La barque de Michael ne comptait cependant pas moins de quatre garous, et bien que l’eau ne soit pas l’élément de prédilection des ours en matière de combat, elle n’affectait que peu leur force dévastatrice. Leurs assaillantes comprirent vite qu’il leur serait préférable de se contenter de festoyer sur les proies plus dociles qui se débattaient encore dans l’onde, tentant de rejoindre les knarrs et leur protection.

— C’est une sirène, répondit finalement Michael, revenant à l’instant présent.

La barmaid plaça deux bières sur le comptoir et les gratifia d’un sourire hérissé de centaines de dents plus effilées que des lames de rasoir.

— Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? Quoi que ce soit… demanda-t-elle, ponctuant sa question d’un regard aguicheur à l’attention de Leka.

Les elfes ne devaient pas visiter l’établissement très souvent, et Leka avait tapé dans l’œil de la maîtresse des lieux.

— Nous sommes venus voir Gwendoline. Est-elle là, ce soir ? s’enquit Michael.

La sirène acquiesça et leur désigna une table où était assise une silhouette solitaire. Le faible éclairage dissimulait en partie le visage de la cliente, mais on devinait des traits féminins.

De plus près, elle semblait avoir une quarantaine d’années. Ses courts cheveux bruns parsemés de mèches argentées et son nez aquilin étaient déjà remarquables, mais c’était la profonde entaille qui partait de son front et lui descendait jusqu’au milieu de la joue gauche qui capturait l’attention. La blessure – probablement causée par une lame – lui avait volé à la fois sa beauté et son œil gauche.

— Gwendoline ?

— Qui la demande ?

— Je m’appelle Michael Biörn et voici Leka. Nous sommes des amis d’Ézéchiel.

L’enchanteresse, qui jusqu’à présent n’avait pas daigné détacher le regard de la vodka avec glaçons qu’elle berçait entre ses mains, leva lentement la tête vers les nouveaux venus. Son unique œil semblait scruter le fond de l’âme de Michael, en quête de la réponse à une question qui n’avait pas été posée. Apparemment satisfaite de ce qu’elle y vit, sa posture se détendit et elle les invita à s’asseoir à sa table.

— Que me veut Éz ? Et pourquoi n’est-il pas venu me trouver lui-même ?

— Éz ne nous a pas envoyés. Il ne sait même pas que nous sommes ici.

Gwendoline resta silencieuse tandis que Michael lui racontait le combat d’Ézéchiel contre le warlock et son issue désespérée.

— Éz se trouve donc actuellement parmi les elfes ? demanda-t-elle une fois le récit terminé.

— Oui. Mon peuple veille sur lui, répondit Leka.

Elle hocha la tête pour acquiescer.

— Je suis sincèrement navrée de ce qui est arrivé à Ézéchiel, mais je ne suis pas sûre de comprendre pourquoi vous êtes venus jusqu’à moi.

— Nous avons besoin de votre aide.

Gwendoline se mit à rire. Un rire triste et sans humour.

— Je crains que vous ne soyez venus frapper à la mauvaise porte ; je ne peux rien faire pour vous. J’appartiens au Quatrième Cercle. Si votre warlock a réussi à venir à bout d’Ézéchiel, il est bien trop fort pour moi.

— Vous pouvez nous mettre sur le bon chemin, dit Michael, en guise d’encouragement. Où pouvons-nous trouver un enchanteur du Second Cercle ? Ou, mieux encore, du Premier ?

— Vous n’m’avez pas l’air de vous y connaître tellement en enchanteurs, tous les deux…

— C’est pour cela que nous sommes ici, répondit Leka.

— Vous devez vraiment être désespérés. (Elle termina son verre d’un trait et saisit la bouteille sur la table. Elle s’apprêtait à l’ouvrir lorsque, changeant d’avis, elle la tendit à Leka.) Soyez gentil, posez-la sur la table derrière vous.

Leka obtempéra.

— Un enchanteur du Premier Cercle, comme vous dites, s’appelle un Mage, reprit Gwendoline. Mais aucun Mage n’a foulé le sol de cette terre depuis des millénaires, et personne ne peut prédire quand naîtra le prochain.

— Pourquoi doit-il naître ? Un enchanteur du Second Cercle ne peut-il pas être promu ? demanda Leka.

— Si. C’est effectivement ainsi que cela fonctionne. Il s’agit d’une sorte de promotion, mais pas comme vous l’entendez. Lorsqu’un enchanteur est promu, il doit d’abord mourir pour pouvoir renaître en tant que membre du cercle supérieur. De plus, il ne renaît pas forcément sur le même plan spatiotemporel que celui qu’il a quitté. Il peut renaître des siècles dans le futur – voire dans le passé – ou sur un monde totalement différent. Donc, promouvoir un enchanteur du Second Cercle ici et maintenant ne résoudrait pas votre problème, si tant est que ce soit possible. Ce qui n’est évidemment pas le cas.

— Et si on joignait les autres membres du Second Cercle ? À eux tous, ils pourraient sûrement vaincre le warlock, suggéra Michael.

— Le Second Cercle ne compte que trois membres, dont Ézéchiel, et Éz était mon seul contact avec le cercle. Je n’ai absolument aucun moyen de me mettre en rapport avec Tabitha ou Methuselah, les deux autres membres. Je suis désolée.

— Donc, ce que vous êtes en train de dire, c’est qu’il est impossible d’entrer en contact avec un enchanteur suffisamment puissant pour arrêter Séraphin ?

Gwendoline se raidit subitement et blêmit sous la clarté blafarde qui émanait du chandelier électrique accroché au mur.

— Quel nom avez-vous dit ? demanda-t-elle, comme à contrecœur.

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