La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 65

Les montagnes étaient très différentes dans cette partie des Rocheuses, tout comme la vallée. Michael et Leka avaient atterri à Salt Lake City une heure plus tôt et avaient récupéré le véhicule de Michael au parking de l’aéroport avant de prendre la route pour le Montana.

Michael appréciait la beauté du trajet et le changement de décor – bien plus agréable que celui d’une cabine d’avion. L’Utah était aussi rouge que le Montana de l’Ouest était vert, et même si le massif aux infinies nuances, qui allaient de l’incarnat au cramoisi, offrait un arrière-plan magnifique, il n’était pas difficile de comprendre pourquoi la population des grizzlys avait aujourd’hui totalement disparu du territoire. Il n’y avait tout simplement plus assez de forêts pour compenser l’expansion constante de la société humaine.

— Tu as faim ? demanda Leka, qui venait de passer quinze minutes à regarder silencieusement les montagnes par la fenêtre.

— Tu sais bien que je suis toujours partant pour casser la croûte. En revanche, je pense que c’est la première fois que je t’entends parler de nourriture.

— Les elfes n’ont besoin que de peu de nourriture pour vivre, mais les événements de ces derniers jours m’ont fait négliger mon apport calorique, et je commence à le ressentir.

— Tu te sens bien ? demanda Michael, inquiet.

— Ça ira mieux dès que j’aurai mangé. Mon métabolisme est encore loin de son mode de survie, mais j’aurai l’esprit plus vif avec quelque chose dans l’estomac.

Ils dépassèrent un panneau d’autoroute qui indiquait la présence d’une douzaine de restaurants à la sortie suivante et décidèrent de s’arrêter pour manger.

— Qu’entends-tu par « mode de survie » ? demanda Michael, curieux.

— C’est un état métabolique propre aux elfes. Si tu prives un humain de nourriture, il mourra de faim en deux ou trois semaines, mais pas un elfe. En cas d’urgence, nous pouvons rester plusieurs mois sans manger.

— Plusieurs mois ? Tu es sérieux ?

Michael était choqué par le concept.

— Je ne vois pas pourquoi cela te surprend autant. Les ours font la même chose quand ils hibernent.

— C’est vrai, mais nous dormons pendant ce temps-là. Tant qu’on ne se réveille pas, on ne sent pas la faim, répondit Michael, alors que la voiture s’engageait sur la bretelle de sortie.

— C’est aussi ce que nous faisons. Il n’y a que le mécanisme déclencheur qui diffère. Les ours s’engraissent en vue de leur hibernation, tandis que les elfes ont besoin d’être affamés pour atteindre cet état.

— Pendant combien de temps dois-tu t’affamer ?

Le ton de Michael indiquait clairement qu’il trouvait la pratique étonnante. S’affamer soi-même ? Qui ferait une chose pareille ?

— Cela varie d’un individu à l’autre, mais en moyenne, il faut trois à quatre semaines.

Devant le visage déconfit de Michael, Leka poursuivit :

— Mais encore une fois, on ne le fait pas par choix. C’est un mode de survie. S’il y a de la nourriture, nous la mangeons, bien évidemment.

Michael gara son pick up en face d’un restaurant tout en continuant à réfléchir aux propos de son compagnon.

— Et comment sortez-vous de cet état ?

— Le glucose nous réveille. Mais après ça, il nous faut une bonne dose de légumes verts pour récupérer.

— Comment fais-tu pour prendre du glucose pendant ton sommeil ?

— Il faut que quelqu’un te l’administre.

Ils sortirent de la voiture et se dirigèrent vers le restaurant. À la surprise de Michael, Leka se mit à frissonner au contact de l’air frais. Lui ne portait qu’un t-shirt léger et il se sentait parfaitement bien.

— Est-ce que tu rêves quand tu « hibernes » ? demanda-t-il.

— Honnêtement, je n’en sais rien, mais j’en doute. Nos cœurs battent tellement lentement quand nous sommes dans cet état qu’il serait impossible de deviner que nous sommes encore en vie, alors je ne pense pas que nous ayons beaucoup de sang à gaspiller pour irriguer la partie de notre cerveau qui nous permet de rêver.

Ils s’installèrent à une table et une serveuse vint déposer deux menus en face d’eux.

— Pourquoi n’en es-tu pas sûr ? Tu ne te rappelles pas ? demanda Michael, toujours perplexe.

— Parce que je ne me suis jamais retrouvé en mode de survie, Michael. Comme je te l’ai dit, ce n’est pas quelque chose que nous faisons pour le plaisir. Cela n’a failli m’arriver qu’une seule fois, il y a quatre ans, alors que j’étais en mission. Dariel m’avait envoyé garder un œil discret sur Maya après qu’elle avait décidé de quitter notre royaume et d’aller à l’université de Calumet.

— Calumet ?

— C’est l’une des branches de l’université de Purdue, répondit l’elfe.

— D’accord. Et comment as-tu fait pour te retrouver proche de ce mode de survie ?

Leka prit un petit sachet de sucre sur le plateau au bout de la table et le déchira. Il versa ensuite la poudre dans sa bouche et l’avala.

— Parce que je suis un idiot, voilà tout. J’étais tellement concentré à filer Maya sans me faire repérer que j’en ai oublié de manger. Mes sens semblaient diminués et mes réflexes n’étaient pas non plus aussi rapides qu’ils auraient dû l’être. Lorsque j’ai finalement compris ce qui était en train de m’arriver, cela faisait deux semaines que je n’avais rien pris de consistant.

Michael fixait son compagnon avec un mélange d’incompréhension et de pitié. Il haussa les épaules, soupira profondément, et commença à lire le menu.

— Oublier de manger… Je ne te comprendrai jamais.

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