La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 95

Depuis le banc où ils étaient assis côte à côte sur le porche du chalet, Michael et Ézéchiel contemplaient le ballet des flocons de neige en savourant leur café. Chaque flocon apportait sa contribution à la couverture immaculée qui tapissait entièrement le paysage. Septembre à Yellowstone…

Une semaine s’était écoulée depuis la bataille épique qui avait scellé le destin de Séraphin et finalement libéré l’esprit d’Ézéchiel de sa forteresse de solitude, mais c’était la première fois que les deux amis se retrouvaient seuls.

L’enchanteur avait été particulièrement occupé à démêler les histoires entre l’Alliance de l’Ouest, les elfes, Tabitha, Methuselah, et Gwendoline. Michael, quant à lui, avait partagé son temps entre Olivia, Lucy et les loups.

— Quand Olivia doit-elle arriver ? demanda Ézéchiel.

— D’ici une bonne demi-heure, je pense.

— Hmmm.

— Nous avons encore un moment pour discuter, si tu le souhaites.

— Comment vont les filles ?

— Pour être honnête, mieux que je ne l’espérais. Lucy est sous le choc, mais Olivia s’en sort incroyablement bien, compte tenu des circonstances. Je suppose que le fait d’avoir retrouvé sa sœur l’aide à gérer le reste.

— Que sait-elle, exactement ? demanda Ézéchiel.

— Tout. Elle sait que Maya et Séraphin – Jake – étaient les conspirateurs en chef, et le rôle que Dariel a joué dans cette histoire. Elle sait aussi qu’elle a été à la fois envoûtée par Dragos et ensorcelée par Séraphin à son insu. Que si elle ne se souvient pas de la bataille, c’est parce qu’elle est tombée sous leur contrôle dès que nous avons pénétré dans le camp.

— Ils auront certainement prononcé un mot préprogrammé dans son cerveau afin de déclencher sa transe, suggéra l’enchanteur. Sait-elle qu’elle t’a poignardé ?

— Je n’ai pas jugé important de lui révéler ce détail. Elle culpabilise déjà suffisamment. Il n’est pas utile d’accroître son traumatisme.

— Tu es un homme bon, Michael Biörn.

— Je pense bien que c’est la première fois que tu me fais un compliment, répondit Michael, souriant.

— N’y prends pas goût, il y a peu de chance pour que tu en reçoives un autre durant ce millénaire.

— Il lui reste cependant une chose à découvrir, et c’est la raison pour laquelle je l’emmène rencontrer Cameahwait ce soir.

— Cela risque d’être amusant… rétorqua Éz.

— Tu veux venir ?

— Non, merci. Je pense que je vais passer mon tour.

Une suite de notes aiguës résonna au loin. L’appel d’un pygargue à tête blanche.

— Comment te sens-tu, Éz ? Comment était ton coma ? Avais-tu conscience de ce qui se déroulait autour de toi ?

Ézéchiel garda le silence un moment, les yeux perdus dans le vague.

— Non, je n’avais pas conscience de mon entourage. Je pense que j’ai rêvé.

— Rêvé ? De quoi ?

— De mon enfance. Mais je ne rêvais pas uniquement du passé. Je rêvais d’événements anciens, mais mon esprit y intégrait des personnages supplémentaires.

— Des personnages imaginaires ?

— Absolument pas. Dariel faisait partie de l’histoire. Dans mon rêve, c’était un magicien puissant. Et Séraphin jouait le rôle du conseiller du Pharaon.

— Pharaon ? Comme les dirigeants de l’Égypte Ancienne ?

Ézéchiel ignora la question et continua.

— Je crois que Maya aussi était dans mon rêve. Elle ne se manifestait pas physiquement, mais je pouvais entendre sa voix.

— Sa véritable voix ? Quand elle parlait alors qu’elle était à côté de toi à l’hôpital ?

— Non. Je crois que j’interceptais en fait ses communications mentales avec Séraphin. Parfois même celles de Dariel. Mon subconscient les intégrait ensuite à mon rêve.

— Comment est-ce possible ?

— Je n’en suis pas sûr, mais je pense qu’un genre de lien s’est créé entre mon esprit et celui de Séraphin lorsque nous nous sommes affrontés. Mon subconscient attendait de savoir à quel moment il pourrait sans danger sortir de son sommeil, et pour cela, il devait rester en contact avec celui de Séraphin.

— Fascinant, dit Michael, sincère.

— Ouais, ouais, ouais… À présent, j’aimerais que tu clarifies quelques points pour moi. Comment as-tu compris pour Maya ?

— Très lentement, je dois avouer. Dès le départ, j’avais pratiquement tous les indices, mais j’ai eu beaucoup de mal à les mettre dans le bon ordre. Une fois que j’y suis parvenu, les choses sont devenues évidentes.

— Cela t’ennuierait d’être un peu plus explicite ? demanda Éz, dont le ton impatient fit naître un sourire sur les lèvres de Michael.

— Comme tu l’as dit toi-même, toute cette histoire semblait louche. Nous avions une alliance de vampires qui sortaient en plein jour, un nécromancien sans zombies et un enchanteur du Troisième Cercle soudainement promu warlock…

— Je sais déjà tout ça ! Dis-moi plutôt, quand as-tu compris que Séraphin n’était pas plus nécromancien que toi et moi ?

— Bien trop tard… Le fait qu’il n’y ait pas eu le moindre zombie à l’horizon me faisait sérieusement douter des talents de Séraphin en matière de nécromancie, mais je ne voyais pas en quoi un tel mensonge aurait pu lui servir. Mais lorsque Gwendoline nous a appris qu’il était encore un enchanteur du Troisième Cercle il y a seulement quelques années, mes soupçons à son sujet ont redoublé. Le subterfuge qu’il avait mis en place avec les pratiquants vaudous de La Nouvelle-Orléans était plutôt futé. Taper dans les réserves magiques d’autres magiciens pour accroître son propre pouvoir, il fallait y songer. L’idée était en fait si bonne que j’ai commencé à le suspecter de vouloir de nouveau en user. D’après Gwendoline, un artefact magique ne brille que lorsqu’on y déverse de l’énergie. Et il y avait définitivement quelque chose qui scintillait sous la chemise de Séraphin quand il t’a envoyé au tapis. Je me suis donc demandé si Séraphin ne s’était pas servi des pouvoirs d’un autre durant votre combat. Mais les pouvoirs de qui ? Il devait forcément s’agir de quelqu’un d’extrêmement redoutable, puisqu’il a permis à Séraphin de vaincre l’un des enchanteurs les plus puissants que cette terre n’ait jamais connus…

— Séraphin ne m’a pas vaincu ! l’interrompit Ézéchiel.

— C’est moi qui raconte l’histoire, ou c’est toi ? Bien ! Donc… même si tu savais très bien que Séraphin n’était pas celui qui t’avait vaincu, tu as oublié de mentionner ce détail avant de te claquemurer dans les replis de ton cerveau et de jeter la clef.

— J’ai été pris par surprise, se défendit Éz. Si j’avais su qu’il avait le soutien de Dariel…

— Je sais… Tu as même tenté de me prévenir, mais je ne l’ai pas saisi, sur le moment.

— J’ai fait ça ?

— Après que tu t’es écroulé au sol, tes derniers mots ont été : « Ce ne peut être ! C’est impossible ! Pas… mon ami… Sauve-toi ! Cours ! ». C’est en tout cas ce que j’avais compris à l’époque. Mais tu avais saisi que le pouvoir de Dariel se déversait en Séraphin. Tu as en fait dit : « C’est impossible ! Pas mon ami… Sauve-toi ! Cours ! ». Ce n’était pas moi l’ami auquel tu faisais référence, mais Dariel. Seul le « Sauve-toi ! Cours ! » m’était destiné.

— Ça me paraît évident !

— Ça ne l’était pas, crois-moi ! Jusqu’à très récemment, Dariel ne faisait pas partie de ma liste de suspects. Le fait que l’armée de Séraphin soit entièrement composée de vampires diurnes m’a orienté vers les faes. Gwendoline pensait que ce type de magie était terrestre, comme celle des faes. Le fait que la magie elfique soit elle aussi terrestre ne m’est pas venu tout de suite à l’esprit.

— Mais Dariel n’a jamais eu quoi que ce soit à voir avec les diurnes.

— Je sais bien. Mais Maya aussi est une elfe…

— Quand as-tu commencé à suspecter que Maya se tenait derrière tout cela ?

— Franchement, son passé la rendait suspecte depuis le début, mais elle a très bien joué son rôle de victime. Ce n’est que lorsque Sheila m’a appelé de Chicago que j’ai réalisé le lien entre Maya et Séraphin.

— Sheila ? demanda Éz, plus que surpris.

— Longue histoire. Mais quoi qu’il en soit, Sheila a découvert que Séraphin et Dragos opéraient à Chicago avant de s’installer à Bozeman. C’est là-bas qu’ils ont commencé à recruter leur armée de vampires. Sheila a également appris qu’une femme les accompagnait partout où ils allaient. Je dois malheureusement admettre que sur le moment j’ai songé à Gwendoline, mais ça n’a pas duré longtemps. J’étais encore au téléphone avec Sheila, lorsque j’ai compris.

— Compris quoi ?

— Que Maya était impliquée. Je consultais une carte de Chicago et sa banlieue lorsque mes yeux se sont posés sur une petite ville située à cinquante kilomètres au sud de la métropole : Calumet. J’avais déjà entendu ce nom récemment, et je me suis souvenu du contexte. D’après Leka, c’était là que Maya était entrée à l’université.

— Je pensais qu’elle était allée à Purdue.

— Et c’est ce qu’elle a fait, mais pas sur le campus principal, à une heure d’Indianapolis. Elle suivait ses cours à l’antenne de Calumet, à trente minutes du centre-ville de Chicago. Sa présence dans la région coïncidait avec celle de Séraphin et les disparitions d’étudiants ; il ne pouvait pas s’agir d’un hasard. Quand j’ai finalement compris que Maya représentait la pièce manquante du puzzle, tout s’est mis en place.

— Je ne vois pas comment, mais continue.

— D’abord, pourquoi Séraphin avait-il voulu venir dans le Montana ? Chicago n’était pas uniquement un meilleur endroit pour se cacher. La grande ville offrait également un terrain idéal pour le recrutement de son armée de vampires et pouvait fournir suffisamment de nourriture pour les suceurs de sang fraîchement convertis. Alors pour quelle raison était-il allé s’enterrer dans le Montana ?

— Et si tu me le disais ?

— Pour se rapprocher de Dariel… Séraphin savait que tu serais le premier à le pourchasser, et il avait besoin de la proximité de Dariel pour avoir une chance contre toi, pour pouvoir taper dans le potentiel magique de l’elfe. Une chose difficile à faire depuis Chicago. La trinité maudite avait également besoin de Dariel pour autre chose. Les pouvoirs de Maya étaient insuffisants pour lui permettre de changer de vulgaires vampires en diurnes. Mais la dot que son père continuait de lui refuser aurait facilement résolu ce problème. Dariel n’ayant aucune confiance en sa fille, elle aurait encore dû attendre des décennies pour sa dot si elle ne lui avait pas forcé la main.

— En faisant croire à Dariel que l’existence de sa fille en dépendait. Que sa dot était le seul moyen de la sauver après qu’un vampire l’avait laissée pour morte, conclut Ézéchiel.

— Exactement ! Et c’est le « laissée pour morte » qui est important ici. Dragos n’a jamais tué Maya, et Dariel ne l’a jamais ramenée à la vie. Quand Dame Leana nous a raconté l’histoire, tu étais choqué d’apprendre que Dariel possédait le pouvoir de résurrection. Et à juste titre, puisque Dariel n’a jamais détenu un tel pouvoir. Il avait besoin d’un nécromancien pour ranimer sa fille. Un nécromancien comme Séraphin… Ce dernier n’était évidemment qu’un imposteur, incapable de ramener quiconque à la vie, mais comme Maya n’était pas non plus un véritable cadavre, cela convenait parfaitement. Je ne suis pas clair sur les détails, mais Séraphin a probablement contacté Dariel après que le corps inanimé de Maya a été trouvé dans les bois.

— D’après Dariel, Séraphin s’est présenté au palais sans y être invité et a réclamé une audience, confirma Éz.

— Si tu connais les détails, pourquoi me demandes-tu ?

— Parce que je veux comprendre comment tu as fait pour résoudre cette affaire !

— Je l’aurais résolue plus vite si j’avais su depuis le départ qu’un zombie ne ressemble pas forcément à un corps en décomposition avancé. Je ne m’étais jamais imaginé que Maya puisse passer pour une zombie. Mais avec cet élément, tout s’est mis en place. Séraphin devait se faire passer pour un nécromancien pour pouvoir approcher Dariel et s’assurer de sa loyauté. Puisqu’un zombie ne peut pas survivre au trépas de son nécromancien, Dariel était obligé de protéger Séraphin s’il voulait que sa fille reste en vie. Même si cela signifiait protéger cette ordure du danger que représentait un certain enchanteur du Second Cercle…

— Sais-tu comment Séraphin s’y est pris pour faire « revenir Maya d’entre les morts ? »

— Je pense. C’est Leka qui m’a fourni cette pièce du puzzle. S’ils s’affament suffisamment, les elfes se mettent en mode de survie. Au point que les battements de leur cœur deviennent imperceptibles. Je soupçonne Maya de s’être affamée pendant plusieurs semaines, et Séraphin de l’avoir ressuscitée en lui versant une solution de glucose dans la gorge pendant qu’il effectuait ses « incantations ». Les marques de morsures de vampire dans son cou et la perte de sang qu’elle a subi n’étaient rien d’autre que des leurres. Sans les traces de morsures, Gweven aurait tout de suite compris qu’elle n’était pas morte, mais juste affamée. La perte de sang avait également pour but d’affaiblir Maya plus encore, afin de mettre davantage de pression sur Dariel pour qu’il transfère une partie de ses pouvoirs à sa fille dans le but d’accélérer son rétablissement. Le glucose a accéléré les battements de son cœur, mais elle est demeurée extrêmement faible jusqu’à ce que son corps ait assimilé suffisamment de calories. Raison pour laquelle elle est restée inconsciente plusieurs jours après que Séraphin lui a administré la solution de glucose.

— Je dois dire que pour un Viking non évolué, tes talents de déduction sont assez impressionnants.

Michael était sur le point de répondre lorsque le bruit d’un moteur brisa la quiétude du parc. L’instant d’après, la voiture d’Olivia tournait sur le court chemin de terre menant au chalet de Michael, mettant ainsi fin à la discussion. Elle se gara à côté du pick up du ranger et rejoignit les deux amis sous le porche.

— Salut, Éz. Je suis contente de te revoir.

— Tout le plaisir est pour moi. Comment va Lucy ?

— Elle s’accroche, mais je suis là pour elle à présent, répondit-elle en regardant Michael. Faut-il vraiment que je rencontre ton ami aujourd’hui ? Ça peut pas attendre un peu ?

— Le plus tôt sera le mieux. Ce n’est pas loin de toute façon, tu seras de retour à Bozeman pour le dîner.

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