La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 5

Michael et Ézéchiel étaient rentrés au chalet du ranger, et d’où ils se tenaient, assis sous le porche devant la masure, ils pouvaient entendre l’eau qui commençait à bouillir sur la gazinière. Éz avait enfin cessé de rire, mais des traces de larmes demeuraient visibles au coin de ses yeux. Avec son allure ratatinée, sa barbe grise négligée et ses cheveux qui lui tombaient aux épaules, on lui aurait donné dans les soixante-dix ans, mais Michael savait qu’il n’en était rien. Éz était bien plus vieux que lui, et Michael avait été un Viking un millénaire plus tôt…

L’enchanteur était très discret sur tout ce qui touchait à son passé, et à son âge en particulier, mais Michael avait des raisons de penser que sa naissance précédait celle de Jésus-Christ.

— Maintenant que tu as fini de t’esclaffer, tu vas enfin me dire ce qui t’amène ici ? demanda Michael, encore irrité par le sens de l’humour étrange de son ami.

Mais tout ce qu’il obtint de l’enchanteur fut un nouvel éclat de rire.

Michael se leva et se dirigea vers la cuisine, exaspéré, et entreprit de préparer le thé. Il revint sous le porche quelques minutes plus tard avec deux tasses fumantes. La sienne contenait plus de miel que d’infusion.

L’enchanteur avait enfin retrouvé son calme. Il s’empara du mug que Michael lui tendait et en vint à l’objet de sa visite.

— Je suis ici parce que j’ai un service à te demander, mon ami.

— Comment puis-je t’être utile ? s’enquit Michael en levant un sourcil.

Il ne se souvenait pas qu’Ézéchiel lui ait réclamé un seul coup de main par le passé.

— J’ai besoin de ton impressionnante carrure pour un boulot de garde du corps. Si cela t’intéresse, bien sûr.

Jouer les gardes du corps ne se trouvait pas en haut de la liste des priorités de Michael, surtout en ce moment. Le décès prématuré de son patron et vieil ami, Bill Thomasson, lui avait donné des responsabilités supplémentaires qu’il avait du mal à honorer. Ses obligations de mentor auprès d’Olivia n’avaient rien arrangé, mais cet épisode appartenait au passé. Du moins, il l’espérait… Il souhaitait plus que tout que la jeune femme puisse désormais s’en sortir par elle-même, mais il n’en était pas convaincu. Et si elle venait à blesser quelqu’un, il en porterait la culpabilité.

— Qui veux-tu que je protège, exactement ?

— Ma sainte personne, évidemment… Qui d’autre ?

Pendant une seconde, Michael fut décontenancé. Éz était plus que capable de se protéger lui-même.

— Tu veux que moi je te protège ? demanda-t-il, incrédule.

— C’est ça !

— Et contre quoi ?

L’enchanteur but une longue gorgée de thé, le regard errant sur les collines qui émergeaient au loin de la brume matinale.

— Ça, ça reste à voir, répondit-il au bout d’un moment.

Michael jaugea son ami, qui semblait bel et bien avoir perdu sa bonne humeur.

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas, Éz ?

L’enchanteur le toisa en silence, comme s’il mesurait la teneur de ce qu’il pouvait lui confier.

— Des rumeurs, mon ami. D’inquiétantes rumeurs.

Michael resta muet, attendant qu’Ézéchiel poursuive.

— Des rumeurs colportant qu’un warlock opérerait sur mon territoire.

Éz était un enchanteur du Second Cercle – une confrérie très exclusive. Michael ne connaissait que très peu de choses sur les prérogatives de son ami, mais il savait que le territoire d’Éz couvrait le continent américain tout entier, du cercle polaire jusqu’à la pointe de l’Argentine, ainsi qu’une bonne partie de l’Europe.

— Tu sais où, précisément ? demanda Michael.

L’enchanteur le gratifia d’un regard condescendant.

— J’en ai une idée, oui. Il est possible qu’il soit là depuis longtemps, mais il s’est fait discret jusqu’à présent, et il a sûrement pas mal bougé afin de ne pas se faire repérer.

— Repérer par qui ?

— Par moi, évidemment ! Qui d’autre ?

— Suis-je bête… Continue. Je tâcherai de ne plus poser aucune question, dit Michael en souriant.

L’enchanteur se leva et commença à faire les cent pas le long de la terrasse, les mains derrière le dos. Il semblait plus grand que tout à l’heure. En avait-il conscience, ou ses préoccupations étaient-elles si pesantes qu’elles affectaient son glamour sans même qu’il s’en rende compte ? Les enchanteurs pouvaient changer d’apparence à leur guise. Cette faculté portait le nom de « glamour », mais elle n’avait rien à voir avec les magazines de mode ou les revues people. Le glamour des enchanteurs était aussi très différent de celui des faes, qui se contentaient de projeter une forme humaine sans réellement transformer leur physique.

— Il s’est produit récemment quelques incidents suggérant qu’il serait tout près d’ici. Je le soupçonne de se terrer dans le sud-ouest du Montana. Je ne saurais être plus précis dans l’immédiat.

Cela réduisait sensiblement le terrain de chasse, mais le sud-ouest du Montana représentait tout de même une sacrée superficie.

— Très bien, donc il y a sûrement un warlock qui traîne quelque part dans la région. Je ne comprends toujours pas en quoi je pourrais t’aider. Je t’ai souvent entendu dire qu’un warlock n’était pas de taille contre un enchanteur du Second Cercle. Et s’il s’avérait que ce warlock puisse te donner du fil à retordre, je ne vois pas comment ma présence y changerait quoi que ce soit. La dernière fois que j’ai vérifié, les warlocks étaient trente ou quarante catégories au-dessus de la mienne.

— Je croyais que tu n’étais plus censé m’interrompre ? lui rappela l’enchanteur, le regard pétillant.

La tirade de Michael l’avait visiblement détendu.

— Je pensais que tu avais fini… dit Michael qui parvint presque à ne pas sourire.

— Ce n’était pas le cas !

— Mes plus plates excuses, continue.

— Je disais donc… répondit Éz tandis qu’un pygargue à tête blanche s’envolait trente mètres au-dessus d’eux, probablement en route pour dégoter son petit déjeuner. Comme tu l’as très justement fait remarquer, un warlock ne serait pas un adversaire à ton niveau. Mais les choses ne sont pas si simples. D’autres rumeurs circulent… Et ces dernières évoquent un nécromancien.

Les yeux de Michael se rivèrent sur l’enchanteur. Comme tout le monde, il avait entendu parler de nécromanciens, mais principalement dans les contes, et plus récemment au cinéma. Durant son millénaire passé sur cette terre, il n’en avait jamais rencontré un seul.

— Tu veux dire le genre de nécromancien qui réveille les morts ?

— Tu en connais un autre genre ? demanda Éz, sarcastique. Même un jeunot comme toi sait que les nécromanciens ne sont pas treize à la douzaine. Tout comme les warlocks… La probabilité de trouver les deux dans le même voisinage est par conséquent assez faible.

— Tu penses qu’ils ne sont qu’une seule et même personne, c’est ça ?

— L’idée m’a traversé l’esprit, répondit Éz, arborant un sourire en coin. Évidemment, cela ferait de cet hypothétique warlock-nécromancien – ou serait-ce nécromancien-warlock ? – le premier du genre, mais cela reste plus vraisemblable que d’avoir à faire à deux personnes différentes.

Un gargouillement retentissant émana du ventre de Michael, rappel sonore qu’il n’avait toujours pas mangé. Il plaça ses mains sur son estomac pour tenter d’étouffer le bruit et essaya de se concentrer sur la conversation.

— L’explication la plus plausible serait que l’une de ces rumeurs soit fausse… peut-être même les deux, dit-il entre deux gargouillis.

— Tu pourrais nous préparer un petit déjeuner ? suggéra Éz. On ne s’entend plus…

Ils se rendirent dans la cuisine à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Le réfrigérateur ne contenant que trois douzaines d’œufs et deux kilos de bacon, Michael s’attela à la confection d’une omelette géante pendant qu’Éz prenait place à la table.

— Je ne dis pas que tu as tort, continua Ézéchiel. L’une des rumeurs pourrait effectivement être sans fondement. Mais je dois quand même m’en assurer.

Michael approuva tout en jetant les deux kilos de bacon dans une grande poêle en fonte.

— Désolé de te poser la question, mais où est-ce que j’interviens dans ton histoire ? Ne va pas croire que je ne veux pas t’aider. Tu m’as sorti de la mouise plus d’une fois, et j’aimerais bien te renvoyer l’ascenseur, mais je ne vois toujours pas comment.

— Patience, mon jeune padawan, j’y viens.

Michael souleva un sourcil en direction de son ami.

— Mon jeune quoi ?

— Padawan ! C’est dans Star Wars, expliqua Éz, mais Michael n’avait aucune idée de ce dont il était en train de parler.

— Incroyable… Tu ferais mieux de sortir de ton parc une fois de temps en temps, dit l’enchanteur d’un air consterné.

Michael se contenta d’ignorer la réflexion et déposa un couvercle sur la poêle dans laquelle le bacon commençait à projeter du gras partout sur les plaques.

— Oublie ce que j’ai dit… La raison pour laquelle je requiers ton aide est la suivante : là où il y a un nécromancien, généralement, les morts-vivants ne sont pas loin. Un nécromancien sans zombies, c’est un peu comme un berger sans troupeaux, un éleveur de chiens sans chiots, un mac sans prost…

— Je pense que j’ai compris le principe, l’interrompit Michael.

— Parfait ! Donc, si nécromancien il y a, et s’il se trouve être en plus un warlock, il est possible que ce salopard nécessite toute mon attention. Si par-dessus le marché je dois gérer une armée de morts-vivants… Cela risque de me fatiguer inutilement.

— Tu pourrais même te casser un ongle, répondit Michael. Tu veux donc que je serve de baby-sitter aux zombies pendant que tu t’occupes de leur papa, c’est bien ça ?

— En supposant que tu aies l’habitude de réduire en miettes les gamins dont tu as la charge… oui, c’est bien ça.

L’odeur des œufs et du bacon s’était répandue dans tout le chalet, et les deux amis s’installèrent devant des assiettes contenant suffisamment de cholestérol pour provoquer une crise cardiaque instantanée… et même trois ou quatre dans le cas de Michael.

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