La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 59

Sheila était déjà là lorsque Michael pénétra dans le restaurant. Il se dirigea vers sa table et se contorsionna pour faire entrer sa grande carcasse dans le box. Elle était magnifique dans son chemisier en soie dont les tons se mariaient à merveille avec son teint légèrement hâlé.

— Je me demandais si tu allais venir, dit-elle.

Avec une feinte nonchalance digne d’un Oscar, Michael consulta sa montre en répondant :

— Désolé pour le retard. J’étais coincé dans les embouteillages.

— Je n’en doute pas. Houston connaît un trafic un peu plus dense que celui de Yellowstone, répliqua Sheila en souriant, probablement dans le but de détendre l’atmosphère.

— Tu dis ça parce que tu n’es jamais venue dans le parc en plein mois de juillet, rétorqua-t-il d’un ton détaché.

Le restaurant s’était pratiquement vidé après le coup de feu du petit déjeuner, leur procurant une intimité relative qui convenait parfaitement à Michael. Il ignorait pourquoi Sheila avait demandé à le voir, pourtant, quelle qu’en soit la raison, il se sentait plus à l’aise à l’idée d’en discuter en privé.

— Merci d’être là, Michael. J’ai conscience que rien ne t’y forçait, et j’aurais tout à fait compris si tu avais choisi de ne pas venir.

Michael resta muet, absorbé par le menu posé en face de lui.

— Je sais que j’aurais dû te rappeler. J’ai passé des semaines à imaginer ce que tu devais penser de mon silence. La décision n’était pas facile, et j’en souffre aujourd’hui encore. Mais je ne pouvais tout simplement pas me résoudre à te parler.

Michael leva finalement la tête de son menu pour la regarder. Les yeux sombres en amande de la journaliste étaient humides.

— Je comprends, Sheila. Crois-moi. Tu n’as pas besoin de t’excuser.

— Tu me manques, Michael. Tu m’as manqué chaque jour depuis ton départ. Je crève d’envie d’être avec toi, de te serrer contre moi. Mais je suis terrifiée à l’idée de…

— Z’êtes prêts à commander ? les interrompit une serveuse dans la fleur de l’âge, à l’accent texan prononcé.

Ils passèrent commande, et la serveuse retourna nonchalamment en cuisine en sifflotant un air vieillot.

— Je veux des enfants, Michael… Est-ce que tu comprends ?

Une larme solitaire roula sur la joue de Sheila, mais ses yeux gonflés en annonçaient d’autres à venir.

Il plongea un regard intense et douloureux dans le sien.

— J’ai toujours compris, Sheila. S’il te plaît, n’ajoute rien. Je t’en supplie.

Elle essuya ses larmes avec sa manche tandis que la serveuse apportait leur commande.

— Tu picores toujours comme un moineau à ce que je vois, dit Sheila, en contemplant la montagne de plats accumulés en face du ranger.

— Tu ne crois pas si bien dire. Proportionnellement, un oiseau mange six fois plus qu’un humain…

La remarque la fit sourire.

— Mais je peux te céder l’un de mes pancakes si tu veux, ajouta-t-il, secouant sa fourchette au-dessus des deux piles posées sur la table.

— Merci. Je devrais avoir assez avec mes gaufres, répondit-elle d’un air amusé. Alors, dis-m’en plus sur ce qui t’a amené à Houston. Qu’est-il arrivé à Éz, exactement ? Va-t-il se remettre ?

Michael passa les vingt minutes suivantes à relater l’enlèvement de Maya, le combat d’Ézéchiel contre Séraphin – minimisant sa propre participation –, son association avec Leka, et leur discussion avec Gwendoline.

Sheila l’écouta attentivement jusqu’à ce que Michael conclue son récit.

— Si j’ai bien compris, la seule chance que tu as de réveiller Ézéchiel est de tuer ce warlock, et encore, ce n’est pas sûr que cela fonctionne. C’est bien ça ?

Michael acquiesça.

— Bon, eh bien, ça a l’air assez simple. Exterminons cet enfoiré ! Comment puis-je t’aider ? demanda-t-elle d’une voix purement professionnelle.

Michael posa sur elle un regard où incrédulité, confusion et amusement se mêlaient en proportions égales.

— Je ne vois pas bien ce que cette situation a de « simple », mais nous sommes alignés sur le fond. Ce warlock doit mourir.

— Bien sûr que c’est simple. Je t’ai vu mettre en pièces une meute de quarante loups-garous. Je n’imagine pas comment un petit warlock pourrait avoir la moindre chance de s’en sortir.

— J’apprécie ton excès de confiance, Sheila. Mais nous savons tous les deux que s’il était facile de tuer Séraphin, je ne serais pas à Houston en quête d’enchanteurs que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam.

— D’accord… éliminer ce Séraphin ne sera peut-être pas la chose la plus simple que tu auras accomplie ce mois-ci, mais je reste convaincue que si quelqu’un peut le faire, c’est bien toi.

L’inquiétude qu’il lisait au fond des yeux de la journaliste démentait son optimisme apparent. Elle n’avait pas l’habitude de le voir aussi fatigué, ni aussi pessimiste…

— Tu ne peux pas savoir à quel point je souhaite que tu aies raison, dit-il.

— J’ai raison, point barre ! Maintenant, dis-moi comment je peux t’aider.

Il lui sourit tristement.

— À moins que tu m’aies caché ton expertise en matière de warlock, je ne vois pas vraiment ce que tu pourrais faire.

— Tu ferais bien de mesurer tes paroles, Michael Biörn. Si mes souvenirs sont bons, il y a un an je n’étais pas spécialiste des loups-garous non plus, et ça ne m’a pas empêchée de te filer un coup de main pour ton enquête.

Le ton combatif de la journaliste plongea Michael dans le passé. Ils avaient vécu de sombres heures à essayer de retrouver Olivia, mais aussi quelques jours comptant parmi les meilleurs depuis des siècles… Bon sang, comme elle lui manquait !

— Tu as raison, Sheila. L’espace d’un instant, j’ai sous-estimé ton potentiel, et je te prie de m’en excuser. Il y a un truc qui devrait être parfaitement dans tes cordes, dit-il d’une voix faussement confuse, trahie par son sourire en coin.

— J’aime mieux ça. À présent, dis-moi ce que tu veux que je fasse.

— Ce warlock semble avoir un trou de six ans dans son CV. Nous savons qu’il a quitté La Nouvelle-Orléans avec un bâton brisé en 2005, faisant de lui un enchanteur sacrément diminué. Aujourd’hui, six ans après, il réapparaît dans le Montana, plus puissant que jamais. Selon les informations que j’ai sur la manière dont les enchanteurs obtiennent leurs pouvoirs et sur celle dont ils sont promus, cela ne colle pas. Si nous pouvions comprendre comment Séraphin a fait pour se remettre aussi rapidement de sa défaite contre Éz, cela nous donnerait peut-être quelques indices sur la façon de le battre.

— C’est ce que tu veux que je découvre ? demanda Sheila, mal à l’aise.

— Exactement.

L’appréhension clairement visible sur le visage de la journaliste amusa Michael.

— Souhaites-tu une piste un peu plus concrète pour t’aider à démarrer ? ajouta-t-il.

— Tu crois ? répondit-elle, soulagée.

— Des gamins ont disparu dans le Montana, ces dernières semaines. Des étudiants pour la plupart, la vingtaine. Sensiblement la même tranche d’âge que les vampires que j’ai combattus au camp de Séraphin.

— Très bien… mais je ne vois toujours pas comment cela va m’être utile.

— J’ai aperçu beaucoup de vampires dans ce campement. Bien plus que le nombre de disparitions officielles autour de Bozeman et…

— Et tu veux savoir où ils ont été recrutés, le coupa-t-elle.

— Exactement ! En retraçant l’itinéraire de Séraphin, nous découvrirons peut-être d’où lui vient son pouvoir renouvelé.

— On dirait que mon ordinateur et moi allons passer pas mal de temps en tête à tête, dans les jours à venir. Je savais bien que je pourrais me montrer utile !

Elle affichait un sourire triomphant. Michael dut lutter pour ne pas se pencher au-dessus de la table pour l’embrasser.

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