La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)
Chapitre 79
Sheila entra dans le club appelé Trinité et regretta immédiatement de ne pas avoir apporté de boules Quies. Les basses rythmant la musique techno vomie par la multitude de haut-parleurs résonnaient dans sa tête avec l’intensité d’un marteau-piqueur. Cela allait se finir en migraine carabinée… Et certainement pour rien, qui plus est.
C’était le désespoir plus que toute autre chose qui l’avait conduite jusqu’ici. Elle savait pertinemment que ses chances d’apprendre quoi que ce soit d’intéressant, dans ce temple dédié aux sons électroniques et aux stroboscopes à fort potentiel épileptique, étaient des plus minces.
Elle se dirigea vers le bar, zigzagant entre les jeunes qui gesticulaient en tous sens au rythme de la musique – en supposant que l’on puisse appeler ce raffut de la musique. Le fait qu’il n’y eut pas une seule personne au-dessus de vingt-cinq ans dans tout le club ne faisait rien pour apaiser le sentiment de malaise de Sheila.
Malgré son début de mal de tête, elle profitait de sa progression laborieuse parmi les danseurs pour scanner leurs visages, dans l’espoir d’en repérer un digne d’intérêt. Restait à savoir, évidemment, ce que « digne d’intérêt » voulait dire…
L’inscription Vampire tatouée sur le front se serait avérée utile, mais elle ne pensait pas être aussi chanceuse. Elle avait une expérience relativement limitée en matière de préternaturels et doutait grandement de pouvoir identifier un vampire. Devait-elle chercher quelqu’un comme Michael ? Taciturne, charismatique, mais possédant une force intérieure perceptible sous la surface et prête à exploser au quart de tour ? C’était peu probable. Par le passé, elle avait discuté avec des loups-garous sans se douter de quoi que ce soit… Alors, comment allait-elle reconnaître un vampire ? Une espèce à laquelle elle n’avait jamais été confrontée.
Elle atteignit enfin le bar, heureuse de ne s’être fait marcher que deux fois sur les pieds, mais toujours dubitative quant à l’utilité de sa visite.
Après Deborah-la-pom-pom-girl, Sheila avait réussi à interroger deux autres étudiants appartenant à la même fraternité qu’un certain Damon, un étudiant de dernière année manquant à l’appel depuis deux mois.
Elle avait pris beaucoup de notes, mais l’entretien n’avait rien donné de transcendant. Les deux avaient cependant mentionné le club Trinité et, après consultation de ses écrits, Sheila avait confirmé qu’il s’agissait du même club que celui fréquenté par la colocataire disparue de Deborah. Une rapide recherche sur Internet avait entériné le fait qu’il n’y avait qu’un seul club portant ce nom à Chicago.
Aucun des étudiants n’avait fait allusion à quoi que ce soit de suspect à propos de l’établissement. La boîte de nuit n’avait pas la réputation d’organiser des messes noires ou d’être fréquentée par autre chose que des humains – non pas que les étudiants en auraient su quoi que ce soit, de toute façon –, mais faute de pistes plus prometteuses, Sheila avait décidé d’y jeter un œil quand même.
Elle s’assit au bar et attendit son tour pour commander une bière. Cela ne prit pas longtemps. Il était encore tôt et, à l’inverse de la gigantesque piste de dance qu’elle venait de traverser, le bar n’était pas trop fréquenté. Elle paya sa bière et sortit une série de photos qu’elle avait mises dans sa poche.
La femme derrière le bar regarda rapidement les visages qu’elle avait éparpillés sur le comptoir et secoua la tête en haussant les épaules. Sheila prit sa bière et alla à l’autre bout du bar, où elle montra les clichés à une serveuse généreusement tatouée, sans davantage de succès.
Sheila décida de boire quelques gorgées de sa bière avant de s’attaquer aux serveuses. La tatouée se trouvait maintenant à l’autre bout du long comptoir, en train de téléphoner. Sheila lui sourit lorsque la femme regarda dans sa direction, mais celle-ci ne lui retourna pas la politesse et se contenta de détourner les yeux.
La réaction parut un peu étrange à Sheila, mais ce n’est que lorsqu’il fut évident que la femme faisait tout pour fuir l’attention de la journaliste que cette dernière jugea son attitude suspecte.
Sheila ne voyait que deux explications probables. Soit la gonzesse était juste bizarre – une ville de la taille de Chicago comptait invariablement son lot d’originaux –, soit elle lui avait menti à propos des photos et venait de balancer la journaliste à ses potes vampires. Si la seconde option était la bonne, il y avait de fortes chances pour que l’ambiance du club devienne vite malsaine pour Sheila. D’un autre côté, cela signifiait également que sa visite risquait de se révéler plus fructueuse que prévu.
Les serveuses en salle n’eurent pas non plus grand-chose à dire à propos des clichés. Vêtues aussi chaudement que les mannequins d’une vitrine de lingerie, ces demoiselles travaillaient trop dur à maximiser leurs pourboires auprès de la gent masculine pour prêter la moindre attention aux photos que Sheila leur mettait sous le nez.
Le club commençait à se remplir et Sheila décida de tourner son regard vers les clients : tous jeunes et habillés pour impressionner… ou en tout cas, pour être vus. Le blanc était particulièrement populaire, et la raison à cela devint évidente lorsque les lumières noires furent allumées et que la moitié des clients s’illuminèrent telles des lucioles nourries aux déchets nucléaires.
Sheila essayait de repérer ceux qui paraissaient les plus à l’aise, ceux qui savaient s’orienter, les habitués. Mais elle progressait lentement. Ses délicats traits asiatiques semblaient avant tout appréciés par la population masculine du club, et prendre congé de certains de ces messieurs pouvait prendre un certain temps.
Après une heure d’entretiens infructueux, la chance lui sourit enfin. Le garçon avait la vingtaine et s’était assis seul à une table à l’écart de la piste de danse, dans une partie du club un peu plus calme où Sheila n’avait pas besoin de hurler pour se faire entendre.
— Êtes-vous sûr de la reconnaître ? demanda-t-elle en montrant la photo de Melody.
— Certain ! Elle venait souvent ici.
— Vous la connaissiez personnellement ?
— Nan… J’ai jamais eu le courage d’aller lui parler. J’aurais bien voulu, mais elle était toujours accompagnée. Toujours collée à des types bizarres, dit l’homme d’un air déçu.
— Quels mecs bizarres ?
— La trinité maudite. C’est comme ça que je les appelais. Deux mecs et une gonzesse. Je les voyais tout le temps ici… mais pas récemment, maintenant que j’y pense. Ils ont dû se trouver un autre endroit pour zoner. Ça irait mieux avec leur style…
— Pouvez-vous me les décrire ?
— Bien sûr, répondit-il, en faisant signe à la serveuse la plus proche de lui apporter un autre verre. Le meneur était un vieux qui fichait la trouille rien qu’à le regarder. Il se sapait comme Lucius Malefoy dans Harry Potter. Avec la même coupe de cheveux aussi. Mais pour le visage, il ressemblait plus à Schwarzenegger. Vous voyez le genre ? Carré, avec des pommettes saillantes.
— Quel âge environ ? demanda Sheila en prenant des notes dans son carnet.
— Il était vieux ! Cinquante ans peut-être, ou un truc dans le genre.
Sheila sourit intérieurement à ce que le gamin considérait comme « vieux ».
— Et les autres ? Comment étaient-ils ?
— L’autre gars était banal, rien de spécial. En tout cas, il n’a jamais attiré mon attention.
— Et la femme ?
— Elle était aussi bizarre que le vieux mec. J’sais pas pourquoi, mais quelque chose chez elle me faisait froid dans le dos.
— Comment était-elle, blonde, brune, rousse ? Était-elle jolie, laide ?
— Je ne sais pas. Elle portait toujours un manteau avec une capuche qui lui cachait la moitié du visage. Comme si elle avait quelque chose à dissimuler ou qu’elle avait peur qu’on la reconnaisse. Il y avait quelque chose de pas naturel chez elle. Elle me foutait vraiment la trouille.
— Vous diriez qu’elle avait quel âge ?
— Je sais pas. Plus jeune que le vieux, mais de combien… Peut-être trente, peut-être moins. Ou plus…
Ça va m’aider, pensa Sheila.
— Et Melody les accompagnait toujours ?
— Ouais. Je l’ai jamais vue sans ces barjos. Ils amenaient systématiquement quelqu’un avec eux, quelqu’un de plus jeune. Et les nanas étaient canon. Je me demandais même s’ils participaient pas à des trucs pas catholiques. Du genre orgies, ou cérémonies sataniques, par exemple.
La conversation dura encore vingt minutes, mais Sheila n’apprit rien d’autre d’intéressant. C’était néanmoins un bon début. Elle n’avait pas perdu sa soirée en venant ici.
Alors qu’elle passait devant le bar en direction de la sortie, un homme se leva de son tabouret, et Sheila remarqua qu’il n’y avait pas de verre en face de lui. Il regarda la serveuse tatouée d’un air interrogateur, et elle lui répondit par un signe de tête. L’instant d’après, l’homme emboîtait le pas à Sheila.
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