La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 15

Deux jours après leur visite dans la cité, Michael et Ézéchiel prirent à nouveau le chemin de la forêt Gallatin. La route sur laquelle ils roulaient depuis plus d’un quart d’heure était tellement sinueuse qu’Ézéchiel fut soulagé lorsqu’ils finirent par la quitter pour une piste de terre boueuse menant au point de départ d’un sentier pédestre. Michael gara son pick up sur le parking désert, et ils descendirent du véhicule. Le trajet de deux heures qu’ils venaient de faire depuis le chalet de Michael avait engourdi leurs membres, et les deux amis commencèrent par s’étirer.

— Quel sentier ? demanda Éz.

— Celui-ci, répondit Michael en indiquant le plus escarpé des trois chemins de randonnée partant du parking.

— J’aurais dû m’en douter.

Ils s’emparèrent de leurs sacs à dos et entreprirent de gravir la montagne par le chemin tortueux.

Michael appréciait toujours ces randonnées en pleine nature, elles permettaient à son côté animal de s’exprimer plus ouvertement. Il se sentait revivre lorsqu’il respirait les essences riches des sapins et foulait le sol humide de la forêt.

Ce n’était cependant pas le cas pour Ézéchiel. Michael savait que sous ses apparences de vieillard, l’enchanteur était aussi robuste qu’un homme de trente ans, mais il n’aimait tout simplement pas la marche. Michael avait essayé à plusieurs reprises de saisir l’origine de ce dégoût manifeste pour l’exercice, mais l’enchanteur avait toujours éludé ses questions, évoquant un ancien voyage dans le désert, sans plus d’explications.

— Combien de temps va-t-il nous falloir pour arriver là-bas ? demanda Éz.

Cette partie de la forêt n’était pas spécialement familière à Michael ; le sentier n’était même pas là, la dernière fois qu’il était venu, mais il savait où ils allaient.

— Maya a été attaquée à une quinzaine de kilomètres d’ici. Si on considère la nature du terrain et le fait que la majorité du parcours va se faire hors piste, et si on prend en compte tes jérémiades, je dirais cinq heures.

L’enchanteur tira la langue avant de répondre :

— Je ne m’attends pas à ce qu’un barbare dans ton genre apprécie le raffinement de ma conversation… N’aie crainte, je vais exaucer ton vœu et ne plus prononcer un seul mot de tout le trajet.

Michael se fit violence pour ne pas sourire et continua son ascension.

— Je ne suis pas sûr que les sacs à dos étaient vraiment nécessaires, dit Éz, après cinq minutes d’un silence qui avait dû lui paraître insupportable. Ils ne servent qu’à rendre plus pénible encore cette balade ô combien exceptionnelle.

— Si tu veux te faire passer pour un randonneur, il te faut un sac à dos. Sans compter que nous ne savons pas combien de temps nous devrons rester dans le coin. Il n’est pas dit qu’ils mordent tout de suite à l’hameçon, si toutefois ils y mordent. Et crois-moi, tu seras bien content d’avoir ton sac de couchage et de quoi manger le moment venu.

— Si je passe la nuit dehors au lieu d’être dans mon lit douillet, ce warlock le paiera cher.

— Tu continues d’être persuadé qu’il y a un warlock, malgré le fait que Dariel n’en ait pas entendu parler ?

— Je suis persuadé que quelque chose de louche se trame dans ces bois. Et en règle générale, je ne crois pas aux coïncidences. Cela fait trois cents ans que cette partie du monde n’a pas vu l’ombre d’un warlock, ou d’un nécromancien, ou d’un vampire digne de ce nom… Tout cela est fort suspect, mon ami. C’est tout ce que je sais.

— Autant que je sache, pour l’instant, nous ne pouvons être sûrs que de l’existence du vampire. Le warlock et le nécromancien ne sont encore qu’une vague rumeur…

— Pour le nécromancien, je veux bien te l’accorder, mais à mon avis, le warlock et l’attaque de Maya sont liés. J’imagine mal un vampire s’en prendre à une princesse elfe sur son propre territoire sans l’aide d’un supernaturel.

Michael se contenta de hausser les épaules ; contrairement à Éz, il n’était pas expert en la matière.

— Serait-il possible que le nécromancien soit lié aux vampires ? Ce sont des morts-vivants, après tout.

— Pas le même genre de morts-vivants. Techniquement, un vampire ne s’est jamais retrouvé en état de mort. Il est passé de vivant à mort-vivant. Qui plus est, les vampires sont indépendants, ils n’ont pas besoin qu’un nécromancien leur dise quoi faire. En revanche, un zombie a effectivement connu le stade de la mort, et c’est le nécromancien qui l’a ramené à la vie. Un zombie ne peut pas vivre sans le nécromancien qui l’a sorti de sa tombe alors qu’un vampire, lui, peut survivre à la mort de son créateur.

Le sentier virait à présent brutalement sur la gauche, mais Michael ignora la piste et continua à marcher droit devant lui, abandonnant le chemin de randonnée.

— Bien. Alors, quel est le plan, exactement ? demanda-t-il. Sommes-nous censés attendre que le warlock et son pote vampire nous tombent dessus, comme ça, sans aucune raison ? Et en supposant que ce miracle se produise, on leur colle un coup de massue sur la cafetière avant de les ramener à la civilisation en les traînant par les pieds ?

— Pas tout à fait, mais tu n’es pas loin. On ne les assomme que si nos vies sont en danger.

— Tu gâches tout le plaisir.

Michael ne plaisantait qu’à moitié.

— Si mes soupçons sont exacts et que le warlock est effectivement responsable de la disparition de ces étudiants, nous devons d’abord apprendre ce qui leur est arrivé avant de l’envoyer rejoindre ses ancêtres.

Michael était forcé d’admettre la validité de l’argument.

— Tu crois qu’il y a une chance pour qu’ils soient encore en vie ?

— Je ne sais pas, répondit Éz, songeur. C’est possible, mais peu probable. Il aurait pu s’en servir pour des sacrifices humains, afin d’accroître son pouvoir. Ou pour nourrir de jeunes vampires… Dans tous les cas, il nous faut découvrir ce qui leur est arrivé.

La pente particulièrement escarpée à cet endroit de la forêt ne facilitant pas le dialogue, ils arpentèrent le kilomètre suivant en silence, perdus dans leurs pensées respectives. Avec Olivia et Sheila au premier plan, en ce qui concernait Michael.

Ils atteignirent une clairière et décidèrent de faire une pause. Les cinq cents derniers mètres qu’ils venaient de parcourir s’étaient faits sur une pente à trente degrés, une ascension éprouvante même pour Michael.

Ils choisirent deux rochers relativement plats et s’y assirent avec un soupir de soulagement, avant de sortir chacun une bouteille d’eau de leurs sacs à dos.

— Comment se porte Sheila ? demanda Éz, après avoir bu une longue gorgée.

— Comment le saurais-je ? Je ne lui ai pas parlé depuis que j’ai quitté Houston. Je ne pense pas qu’elle ait envie de garder contact.

— Que s’est-il passé ? Tout semblait pourtant aller à merveille.

— Je lui ai dit pour Isibel et Ölfun.

Michael ressentit un pincement au cœur à cette confession. Plus d’un millénaire après leurs morts tragiques, les fantômes de sa femme et de son fils continuaient de le hanter.

— As-tu essayé de la contacter ?

— Plusieurs fois. Elle ne m’a jamais rappelé. Le message est clair.

— Peut-être que tu devrais lui rendre visite, mettre les choses à plat.

— Je n’en ferai rien. Changeons de sujet, si ça ne t’ennuie pas, dit Michael d’un ton dissuasif.

— Et Olivia ? C’était comment d’avoir une colocataire ?

Michael regarda l’enchanteur avec une expression à mi-chemin entre l’agacement et la désinvolture.

— On peut dire que tu as le don pour choisir tes sujets.

— C’est l’un de mes nombreux talents.

— Olivia me déteste et fait de son mieux pour se montrer odieuse chaque fois que je la vois. Ces neuf mois de collocation m’ont semblé durer dix ans. Et à présent qu’elle est retournée à l’université, je passe mes journées à m’inquiéter pour elle et les pauvres innocents qui auraient le malheur de se trouver sur son chemin si elle perdait le contrôle de sa bête.

— Pourquoi te déteste-t-elle ? Et la gratitude ? Ne lui as-tu pas sauvé la vie ?

— Elle pense qu’elle me déteste parce que je la couve et que je suis sans cesse en train de lui dire ce qu’elle peut et ne peut pas faire.

— Mais tu ne crois pas que ce soit la véritable raison ?

— En partie, certainement. Mais si je le fais, c’est pour son bien. Je ne veux pas qu’elle gâche sa vie en reproduisant mes erreurs. Et quoi qu’il en soit, si elle me déteste, c’est tout simplement parce qu’elle est désormais un loup-garou et que c’est inscrit dans ses gènes. Nos deux espèces sont ennemies depuis toujours, et il n’y a rien qu’elle puisse y faire.

— Tu le lui as dit ? La conversation promet d’être intéressante.

— Pas aussi clairement, mais elle a saisi l’idée. Et bien sûr, elle déteste les loups-garous encore plus qu’elle ne me déteste moi, c’est donc bonus pour son amour-propre.

— Elle ne m’a pas l’air au mieux de sa forme.

— Ce n’est rien de le dire. Mais le point positif, c’est qu’elle est parvenue à contrôler sa bête rapidement. Je ne l’aurais pas laissée partir si j’avais pensé qu’elle représentait un danger pour son entourage. Elle est douée. Bien plus que je ne l’étais à son âge.

Ézéchiel ne fit aucun commentaire et Michael lui en fut reconnaissant.

— Remettons-nous en route ou nous n’arriverons jamais, dit Michael en se levant.

Ézéchiel lui emboîta le pas et ils reprirent leur ascension sous les frondaisons des conifères.

— Sais-tu pourquoi Dariel a refusé d’accorder sa dot à sa fille lors de son centième anniversaire ? s’enquit Michael après quelques minutes.

— Pas précisément, mais j’ai une petite idée.

— Ça t’ennuierait de développer ?

— Disons simplement que Maya a été une enfant plutôt difficile, et que ses fréquentations n’étaient pas toujours les meilleures.

— De mauvaises fréquentations parmi les elfes ? demanda Michael avec scepticisme.

— Non, pas parmi les elfes… Elle a pas mal expérimenté dans sa jeunesse et s’est attiré quelques problèmes au passage. Elle s’est retrouvée plusieurs fois dans le pétrin pour avoir utilisé ses pouvoirs contre des humains.

— Qu’a-t-elle fait exactement ? interrogea Michael, surpris par ces révélations.

Les elfes avaient plutôt la réputation d’être des modèles de vertu dans l’univers supernaturel. Comportement irréprochable, un tantinet snob, ils se mêlaient rarement aux autres espèces et ne se préoccupaient que de ce qui concernait directement leur peuple.

— Rien de bien grave, vraiment. Il me semble me souvenir d’un sortilège d’amour. Un sort éphémère, et quasi inoffensif.

— Tu pourrais m’expliquer ?

— Une clique d’adolescents enamourés l’ont suivie comme des petits chiens une semaine durant, exauçant chacune de ses volontés.

— Des humains ?

— Évidemment, pas des chimpanzés !

— Et ça remonte à quand ?

— Je dirais une cinquantaine d’années.

— Tu n’aurais pas un exemple plus récent, par hasard ?

Le regard de l’enchanteur se fit lointain et ses yeux roulèrent lentement de droite à gauche comme s’ils consultaient une base de données mentale.

— Il y a aussi eu cette histoire avec des porteurs de peau, il y a quinze ans environ. Elle aurait essayé d’apprivoiser deux louveteaux, ce qui avait causé quelques tensions entre les deux communautés.

— Je n’en doute pas, dit Michael, qui se rappelait parfaitement sa première rencontre avec une porteuse de peau.

Une Potawatomi nommée Wapin dont il avait fait la connaissance en 1324, dans ce qui était aujourd’hui l’État du Michigan.

Poursuivie par un puma, la femme s’était transformée en aigle sous les yeux de Michael. Fraîchement débarqué du Labrador où il avait passé deux siècles en ermite, Michael l’avait d’abord prise pour une sorcière… Il avait réalisé son erreur quelque temps plus tard en constatant que près de cinq pour cent des Natifs pouvaient se changer à volonté en animaux. Les sorcières n’étaient tout simplement pas aussi nombreuses.

Comme les garous, les porteurs de peau étaient des métamorphes, mais les deux races préternaturelles présentaient des différences majeures. Les porteurs de peau – aussi appelé morpheurs – étaient toujours d’origine amérindienne. Et leur forme bestiale revêtait une taille normale, contrairement aux garous dont l’animal dépassait généralement de beaucoup la moyenne de poids de ses congénères sauvages.

L’espèce animale en laquelle les porteurs de peau se métamorphosaient variait selon les tribus, mais les loups dominaient nettement la liste, et les aigles arrivaient en deuxième position. Michael avait cependant fait la connaissance d’une tribu dont certains membres pouvaient se changer en ours, dans le Michigan, et avait vécu trois siècles durant à proximité de leur campement.

— Bref, rien que des broutilles, conclut l’enchanteur. Pour être tout à fait honnête, je ne savais même pas que Maya était de retour dans la région.

— Où la croyais-tu, exactement ? demanda Michael, surpris.

En général, les elfes ne passaient pas beaucoup de temps loin de leurs bois. 

— Dans le Midwest. Elle suivait des études dans l’Indiana, à moins que ce ne soit l’Illinois… Enfin, dans ce coin-là.

La réponse de l’enchanteur stoppa net Michael.

— Tu veux dire une université humaine ?

— Très perspicace…

— Ce n’est pas un peu inhabituel pour une princesse ? demanda Michael, faisant fi du sarcasme de son ami. Dariel n’y voyait pas d’objection ?

— Je n’irais pas jusque-là. Il s’y est même vivement opposé, mais elle a tout simplement ignoré son père. Je n’ai pas été témoin de la scène, mais à en croire les rumeurs, Maya et Dariel ne se sont pas quittés en très bons termes. J’ai entendu dire qu’ils ne s’adressaient même plus la parole.

Le soleil approchait son zénith lorsque l’estomac de Michael se rappela à son souvenir.

— Nous ne sommes plus très loin, je pense. Il doit nous rester un kilomètre et demi environ avant d’atteindre l’endroit où Maya s’est fait attaquer. On devrait peut-être casser la croûte maintenant. Au cas où nous n’aurions pas l’occasion de le faire plus tard…

Éz lui lança un regard ahuri, où perçait l’amusement.

— Nous nous trouvons vraisemblablement sur le territoire d’un vampire suffisamment puissant pour vaincre une princesse elfe. D’un vampire qui est probablement de mèche avec un warlock… Et tu songes à manger ?

— Je t’assure que mon esprit est totalement focalisé sur le péril que nous courons. C’est juste que mon estomac n’en a cure… répondit Michael, en farfouillant dans son sac à dos.

Il trouva rapidement ce qu’il cherchait et sortit un pain entier d’une quarantaine de centimètres de long, qu’il avait transformé en un énorme sandwich.

— Tu en veux un ? demanda-t-il à l’enchanteur. J’en ai fait plusieurs.

— On croit rêver !

Après un après-midi passé à déambuler dans les bois, les deux amis n’avaient toujours pas vu l’ombre d’un suceur de sang quand la lumière du jour commença à décliner. Ils avaient d’abord concentré leurs efforts cinq kilomètres au sud de la cité elfique, là où la princesse avait été découverte inconsciente, avant d’élargir le périmètre de leurs recherches.

Le nez hypersensible de Michael n’avait cependant pas décelé la moindre odeur de vampire. Ézéchiel n’avait quant à lui ressenti aucune présence surnaturelle.

— Nous devrions peut-être monter le camp pour la nuit, suggéra Michael.

— Tu as sans doute raison. Il se fait tard et il commence à faire froid.

Michael choisit un coin relativement plat et y monta la tente avant de partir en quête de petits bois. Vingt minutes plus tard, les deux hommes étaient assis face à un feu de camp plus que respectable.

Ézéchiel avait jusqu’à présent refusé tous les sandwichs que Michael lui avait proposés, mais quand le ranger enfila de gros morceaux de steak sur une branche nue, l’intérêt de l’enchanteur s’éveilla. Lorsque l’arôme fumé de la viande grillée lui titilla les narines, il n’eut pas à se faire prier.

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