La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 77

Dragos reposa le combiné sur sa base d’un geste lent.

— Personne ne répond. J’ai appelé sur la ligne fixe de la maison et sur les téléphones portables de tous ceux qui sont censés se trouver à Bozeman, et rien.

— C’est étrange, concéda Séraphin, confortablement assis dans un fauteuil du salon de la ferme, la pièce préférée de Dragos, et par conséquent la plus chaleureuse de la vaste bâtisse. Il faudra tirer cette affaire au clair, mais cela peut attendre. Nous ne devons pas nous détourner de notre objectif principal. Si l’un de nos avant-postes est tombé, nos soldats sont tombés avec lui. Inutile de mettre plus de troupes en péril pour une campagne déjà perdue.

Dragos acquiesça de la tête.

— Vlad m’a un jour tenu des propos similaires au cours d’une bataille contre les Ottomans. L’un de nos bataillons était tombé aux portes de Constantinople, submergé par le nombre écrasant des Turcs. Seule une poignée de nos hommes demeurait en vie, lorsque nous sommes arrivés avec des renforts très insuffisants pour les venger. Un capitaine suggéra que l’on fonce sur l’ennemi pour tenter de sauver les rares soldats toujours debout, mais Vlad a rejeté l’idée. « Trop peu à gagner, et beaucoup trop à perdre, » a-t-il dit avec philosophie. Nous nous sommes repliés. Les hommes interprétèrent cela comme de la lâcheté de la part de leur chef et ne décoléraient pas, tandis que les Ottomans, forts de leur supériorité numérique, ont poursuivi leur assaut deux jours durant. Mais Vlad n’était pas un lâche, et il n’était assurément pas fou. Au soir du deuxième jour, nous avons cessé de courir devant nos ennemis et avons attendu qu’ils nous rejoignent. Cela n’a pas pris longtemps, mais les Turcs n’avaient pas compris que le bataillon commandé par Vlad avait passé la majeure partie de l’après-midi à rejoindre l’arrière-garde de notre armée principale. Quand les Turcs ont enfin réalisé leur erreur, ils étaient encerclés par une force deux fois plus nombreuse.

— J’aurais aimé connaître Vlad. Nous aurions accompli de grandes choses tous les quatre, commenta Séraphin.

— Nous sommes en train d’accomplir de grandes choses.

La femme se tenait dos à la cheminée, sirotant doucement un verre de sherry.

— Notre armée est déjà redoutable avec Dragos à sa tête, le vampire le plus puissant de tout le continent américain, reprit-elle. Jusqu’ici, notre plan se déroule à merveille, et il portera bientôt ses fruits. Nos ennemis ne sauront jamais ce qui les frappe. Notre vengeance sera rapide et totale.

— J’espère que tu dis vrai, car il m’aura fallu plus de cinq siècles pour préparer la mienne, répondit Dragos.

— Tu ne nous as jamais dit comment il a fait. Comment Grigore a réussi à tuer Vlad, son créateur ? J’ai peine à imaginer que Dracula ait été une proie facile, dit Séraphin pensivement.

Dragos était allé jusqu’à la fresque et semblait absorbé par la scène de chasse qu’elle représentait.

— Il l’a fait comme un lâche, évidemment, sans se salir les mains. Ce sont eux qui ont assassiné Dracula, dit-il en désignant une silhouette animale sur la toile, celle d’un loup-garou.

— Les loups ont tué Dracula ? demanda la femme, surprise. Dans ce cas, comment peux-tu être certain que Grigore a commandité l’attaque ?

Dragos se retourna pour lui faire face ; ses traits graves semblaient étrangement tristes.

— Grigore a hérité du titre après le décès de Vlad. Il est devenu prince à sa place. Mais même sans cela, j’ai toujours su que Grigore se trouvait derrière cette machination. J’étais le créateur de Vlad ; j’ai ressenti sa mort au plus profond de mon être. J’étais dans sa tête à cet instant-là. Lorsqu’il s’est retrouvé encerclé par une meute de loups-garous en pleine rébellion. Il y avait un meneur parmi les loups. Et ce meneur appartenait à Grigore.

La voix du vampire vacilla sur cette dernière syllabe.

— Qu’est devenu le loup ? demanda Séraphin.

— Je l’ai traqué moi-même, et je lui ai fait avouer le nom de l’homme qui se tenait derrière le meurtre de Vlad devant les autres familles de la noblesse. Je n’ai pourtant ressenti aucun soulagement lorsque je l’ai exécuté immédiatement après ses confidences. Grigore et sa famille ont été bannis peu après, forcés de quitter la Transylvanie. Ignorant que j’étais à l’origine de leur exil, ils m’ont emmené comme un meuble qu’on déplace. J’avais été au service de Vlad, et je faisais partie de l’héritage, tout comme le titre.

— Je ne sais pas comment tu as pu supporter cela aussi longtemps, dit la femme.

— J’attendais mon heure, l’occasion parfaite, mais Grigore n’a jamais baissé sa garde. En cinq siècles et quarante ans, je n’ai pas eu une seule circonstance favorable. Depuis l’assassinat de Vlad, Grigore est entouré d’une armée d’élite. J’ai bien eu trois ou quatre fois la possibilité de le tuer, mais je ne m’en serais jamais sorti vivant. Je n’aurais jamais pu quitter le manoir sans que ses gardes me rattrapent.

— La vengeance est un plat qui se mange froid, commenta Séraphin.

— Et il est bientôt l’heure de passer à table, ajouta la femme.

— En parlant de cela, nous devrions y aller. Demain, c’est le grand jour, et nous devons être sûrs que tout soit prêt au moment où nos amis se montreront pour la fête, dit Séraphin, qui bouillonnait d’impatience.

— Je suis désolé, mais je vais devoir attendre quelques heures avant de vous rejoindre à la clairière. Le soleil est encore haut dans le ciel.

Séraphin regarda la femme qui répondit à sa question muette en acquiesçant de la tête. Il se dirigea alors vers le vampire et, tout en plaçant sa main sur son front, prononça une incantation dans une langue que Dragos ne reconnut pas. Le pendentif autour du cou de Séraphin se mit à briller. Faiblement d’abord, puis de manière plus intense jusqu’à ce qu’il étincelle de mille feux sous les vêtements du warlock.

— Tu peux venir avec nous maintenant, Dragos. Tu n’auras plus jamais rien à craindre du soleil.

Le vampire fixa le warlock dans les yeux.

— Merci, dit-il d’une voix sincère.

— Ne me remercie pas, mon ami. Ta loyauté et ton amitié sont les seuls remerciements dont j’ai besoin.

Une sonnerie retentit dans la grande pièce, et la femme sortit son téléphone portable pour lire le message.

— Quelqu’un pose des questions à Chicago. Je devrais peut-être aller voir ça en personne.

— Nous avons besoin de toi ici demain soir, répondit Séraphin.

— Je serai rentrée d’ici là.

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