La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)
Chapitre 21
Depuis deux kilomètres, Michael sentait une certaine chaleur se dégager de la houlette qu’il maintenait serrée entre ses crocs. Un signe indéniable qu’il se rapprochait d’Ézéchiel. L’odeur de vampire se faisait également beaucoup plus prégnante et ne pouvait émaner des quatre novices qui avaient mordu à leur hameçon. Mais malgré la puanteur environnante, Michael ne distinguait rien d’anormal au sein de la végétation si familière.
La nuit commençait à tomber, et bien que Michael bénéficiât d’une excellente vision nocturne sous sa forme d’ours, il n’était pas particulièrement à l’aise à l’idée d’affronter un nombre inconnu de vampires dans l’obscurité. Eux aussi voyaient parfaitement bien dans le noir, peut-être même mieux que lui. Encore fallait-il qu’il les trouve…
Reléguant les informations visuelles au second plan, Michael se concentra sur l’outil le plus efficace dont il disposait : son odorat. La piste olfactive était précise, en particulier pour Ézéchiel, mais elle menait à un cul-de-sac : un énorme rocher d’une vingtaine de mètres de circonférence.
— Je suis heureux que tu aies pu te libérer ! La balade était agréable ?
Michael sursauta avant de réaliser que la voix venait de l’intérieur de sa tête. Ce n’était pas la première fois qu’Ézéchiel utilisait la télépathie pour communiquer avec lui, mais il ne pourrait jamais s’y faire.
— N’essaie pas de me répondre. Comme toujours, tes réflexions n’ont ni queue ni tête. Enfin, je constate que tu as quand même eu le réflexe de récupérer mon bâton. Je savais bien qu’un jour ou l’autre tu finirais par te rendre utile.
C’est vraiment dommage que tu ne puisses pas m’entendre. Je t’aurais dit d’aller te faire voir et de te débrouiller tout seul, vieil emmerdeur, songea Michael. Il n’avait réussi à communiquer par la pensée avec l’enchanteur qu’une seule fois auparavant, et il ne l’avait même pas fait exprès. Gravement blessé et sur le point de quitter ce monde pour le suivant, il avait espéré que l’enchanteur vienne à son secours, et Ézéchiel avait répondu à l’appel.
— Le camp se trouve droit devant toi. Ne te fie pas à tes yeux. Marche simplement à travers le rocher. Fonce, maintenant ! Personne ne regarde en direction du portail.
Selon les indications de son ami, Michael se dirigea vers l’obstacle, ne ralentissant que légèrement lorsque son nez rencontra la surface froide, mais molle, du rocher. Le corps massif de l’animal s’enfonça tout entier dans la substance gélatineuse, à la fois glacée et humide, mais dont la fourrure de l’ours émergea pourtant parfaitement sèche.
Michael se retrouva bientôt dans une vaste clairière, bordée d’une végétation sauvage qui semblait s’étendre sur une vingtaine de mètres.
Mais l’ensemble demeurait totalement invisible depuis l’autre côté du rocher, et Michael ne put s’empêcher de dresser un parallèle entre cet endroit et la cité des elfes, dissimulée derrière son champ de force.
Avec davantage de discrétion que l’on pourrait en attendre d’un ours d’un tel gabarit, Michael s’enfonça sous les frondaisons sans attirer l’attention des vampires. Évoluant lentement sous le couvert des arbres, il identifia vite un poste d’observation idéal. Une dépression assez large pour y caser son énorme corps, et suffisamment peu profonde pour lui permettre de s’en extraire rapidement en cas d’urgence. Il s’allongea dans ce fossé, et seules sa tête et son échine dépassaient du sol.
L’endroit disposait d’une quantité invraisemblable de meubles de fortune, fabriqués à l’aide de branches assemblées par des cordages. Le nombre de tables, de bancs et de tabourets indiquait clairement que le camp avait été dressé depuis un moment.
Non loin de son centre se tenait ce qui semblait être un coin cuisine des plus fonctionnel. Mais à qui servait-il ? Michael en connaissait un rayon sur les vampires, davantage qu’il ne l’aurait souhaité, et il n’en avait jamais rencontré un qui se nourrisse d’autre chose que de sang.
Une vingtaine de tentes-igloos avaient été érigées non loin de là, à environ deux cents mètres de la position qu’occupait Michael. Toutes assez larges pour accueillir sept ou huit personnes.
Michael n’avait cependant aperçu que deux vampires rôder dans le coin jusqu’à présent. De manière générale, l’endroit paraissait plutôt désert. Où était Éz ? L’avaient-ils fourré à l’intérieur de l’une des tentes ?
Michael entendit des voix sur sa gauche, et trois vampires sortirent des bois au niveau de la formation rocheuse dissimulant l’entrée du camp. Ils discutaient gaiement, ignorant qu’un prédateur se terrait à quelques pas de là.
À mesure que le soir tombait, les suceurs de sang émergèrent des tentes par petits groupes, et Michael observa bientôt une vingtaine de vampires déambuler à proximité. Mais toujours aucune trace d’Éz.
— Tu veux une carte ? Qu’est-ce que tu attends ? Ils m’ont collé à l’ouest de la clairière… enfin, je crois.
Le sens de l’orientation d’Ézéchiel n’était pas particulièrement fiable, et Michael hésita à partir vers l’est. Il se ravisa cependant en constatant que l’est grouillait désormais de novices, apparemment rentrés au campement pour la nuit. Il se redressa lentement sur ses pattes et, aussi prudemment que possible, se dirigea vers le point indiqué par l’enchanteur. Il devait progresser à couvert, longeant la clairière sur une bonne partie de sa périphérie à une allure mesurée qui lui prit un temps infini.
Il trouva finalement Ézéchiel assis sur le sol. Il avait les mains attachées derrière le dos, mais Michael savait que le ruban adhésif lui entravant les poignets ne ferait pas long feu lorsque l’enchanteur se déciderait à montrer sa véritable nature.
Une unique femelle surveillait paresseusement le prisonnier, tout en feuilletant un magazine de mode. Si son odeur, quasi inexistante, n’avait pas fourni à Michael toutes les informations dont il avait besoin concernant son âge, la revue l’aurait assurément fait. La novice ne paraissait pas seulement avoir dix-sept ans, elle les avait réellement.
— Enfin ! J’ai cru que tu n’arriverais jamais !
Michael envisagea de répondre d’un grognement belliqueux, mais cela n’aurait pas été une bonne idée.
— Il y a une étonnante magie à l’œuvre, ici. Une magie qui me dérange. Quelque chose ne colle pas. Et je suis méfiant quant à l’utilisation de la télépathie. Si nos communications venaient à être interceptées, cela ruinerait nos chances de réussite. Tenons-nous-en au plan pour le moment. Tu n’interviens que si je te le demande.
Tu peux toujours attendre, songea Michael, priant pour qu’Éz entende sa réponse.
L’ours s’installa derrière un large tronc, déposant doucement le bâton de l’enchanteur à ses côtés. Il espérait ne pas avoir à patienter trop longtemps ; après les quarante-cinq kilomètres de marche qu’il venait d’effectuer, le sol souple de la clairière ferait une couche tout à fait acceptable.
De sa position, Michael avait une vue d’ensemble sur le camp et ses activités. Ézéchiel lui faisait dos à une quinzaine de mètres sur sa gauche.
Les vampires continuaient d’affluer, et Michael distinguait à présent les silhouettes d’une bonne trentaine d’individus vaquant à leurs corvées. Quelques humains faisaient même partie du lot, des initiés, facilement reconnaissable à l’attitude servile qu’ils adoptaient face aux suceurs de sang. Leur présence résolvait le mystère du coin cuisine.
Cela faisait bientôt une heure que Michael tenait sa position lorsqu’il détecta un changement subtil dans l’air. Une personnalité importante venait d’arriver. La nuit avait enveloppé la clairière, mais les étoiles scintillant au-dessus de la trouée fournissaient suffisamment de clarté pour que l’ours puisse en distinguer chaque forme et chaque contour.
Le nouveau venu était trop éloigné de Michael pour qu’il puisse discerner son visage, mais il reconnaissait son odeur. Il l’avait déjà sentie à l’endroit où Maya avait été retrouvée morte. Il s’agissait vraisemblablement du vampire qui avait essayé de tuer la princesse… et qui y était presque parvenu. Sa puanteur effaçait celle de tous les autres vampires présents. Il devait avoir des siècles d’existence, peut-être davantage. Un adversaire sérieux.
Le vampire aîné était accompagné d’un homme plus petit, que Michael n’avait jusqu’à présent pas remarqué. Alors que les deux hommes s’approchaient de l’endroit où Éz était retenu captif, Michael constata que l’homme portait un masque vénitien blanc qui recouvrait son visage tout entier.
Le duo se dirigea droit vers Ézéchiel, mais s’arrêta à une dizaine de mètres de l’enchanteur.
— Qu’avons-nous là, Dragos ? demanda le masque.
— Une patrouille de chasseurs l’a ramené cet après-midi. Je dois y jeter un œil avant de décider de son sort. Mais à première vue, il est fort probable qu’il finisse à la ferme. Nos rangs ont grossi rapidement ces derniers temps et l’approvisionnement en sang commence à poser problème.
Le masque inclina la tête sur le côté, fixant Ézéchiel un long moment.
— Je pense que tu sous-estimes notre visiteur, mon ami. Il faut aller chercher au-delà de ce que tes yeux te montrent. Cet homme n’en est pas un. Nous avons affaire à un enchanteur !
Toujours assis sur le sol, Ézéchiel n’offrit aucune réaction. Il ne semblait même pas avoir suivi la discussion entre les deux hommes. Mais la gravité de la situation n’échappa pas à Michael. Si le masque avait percé l’enchanteur à jour malgré son déguisement, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : l’homme était lui aussi un surnaturel. À cette pensée, les poils sur l’échine de sa bête se hérissèrent.
Le masque fit quelques pas de plus vers Ézéchiel, et cette fois l’enchanteur réagit. Michael ressentit une décharge d’électricité statique dans l’air. Avant qu’il ne comprenne ce qu’il se passait, le ruban adhésif qui emprisonnait les mains de l’enchanteur se volatilisa, tandis que son bâton qui était resté à côté de l’ours vola pour atterrir directement dans la paume gauche d’Ézéchiel.
L’enchanteur avait retrouvé son apparence de vieil homme, mais il se tenait droit comme un i. Les deux surnaturels se faisaient face, à dix mètres de distance. Le masque n’avait pas de bâton, mais Michael distinguait un objet fin et long dans le prolongement de sa main droite… une baguette.
— Ézéchiel, quelle bonne surprise ! Je dois reconnaître que tu m’as trouvé plus vite que je ne l’avais pensé. Mais je soupçonne que la chance y soit pour beaucoup.
La voix de l’homme, déformée par le masque, était sans âge et dénuée d’émotion. Malgré sa passivité apparente, une aura de danger émanait de l’aîné des vampires qui se tenait quelques pas sur sa droite.
— Ça faisait longtemps, Séraphin. Je ne t’avais pas imaginé suffisamment stupide pour risquer de recroiser mon chemin, dit Ézéchiel d’un ton clair et condescendant.
— Les choses ont un peu changé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. Grâce à toi, je n’appartiens désormais plus au Troisième Cercle, mais j’ai acquis d’autres talents… et beaucoup de fidèles.
— Je vois ç…
— Tu n’as encore rien vu, enchanteur.
Cette fois, la voix de l’homme était emplie de colère.
— Dis-moi, comment te fais-tu appeler ces derniers temps ? Les rumeurs n’étaient pas très claires sur le sujet. Es-tu supposé être un warlock ou un nécromancien ? Pour être tout à fait honnête, je trouve ça assez confus.
— Mais je suis les deux, bien sûr. Tu t’adresses au seul warlock de la planète capable de réveiller les morts.
— Rien que ça ? dit Éz d’une voix dégoulinante d’ironie. Tu es aussi le seul warlock assez stupide pour défier le Second Cercle et les elfes en même temps. Pourquoi t’en es-tu pris à la princesse ? Dans quel but ?
— Disons que cela faisait partie de mon plan. Après tout, cela t’a mené jusqu’à moi, non ?
Alors qu’il terminait sa phrase, le warlock pointa sa baguette vers l’enchanteur d’un geste rapide, mais Ézéchiel avait anticipé l’attaque et en dévia la trajectoire d’un mouvement de son bâton.
— J’espère que tu as mieux à me proposer, Séraphin. Tu me décevrais beaucoup, autrement.
Le ton provocateur de l’enchanteur ne rassura pas pour autant l’ours. L’arôme subtil de la peur flottait dans les airs, et il émanait de son ami, Michael en était certain. Il était heureusement le seul à pouvoir le détecter.
Toujours tapi derrière son tronc d’arbre, l’animal se tenait prêt à bondir. Ézéchiel n’avait qu’un mot à prononcer.
Le warlock poursuivit son agression par une succession de mouvements rapides de sa baguette. Mais Ézéchiel para chaque assaut avec dextérité. Soudain, une lueur s’échappa du bâton d’Ézéchiel qui, fatigué de subir les offensives de Séraphin, avait finalement répliqué.
L’attaque manqua le warlock, mais il ne s’agissait que d’une diversion, et le second éclair atteignit sa cible : la baguette de Séraphin. Le morceau de bois vola avant d’atterrir trois mètres derrière le warlock.
Ézéchiel n’eut cependant pas le temps de se réjouir de sa réussite. Comme obéissant à un ordre silencieux, Dragos se jeta sur lui à une vitesse vertigineuse. Le vampire n’était plus qu’à quelques centimètres d’Ézéchiel lorsque l’enchanteur leva la main droite et, d’un mouvement de poignet, projeta le vampire violemment en arrière, comme si un train invisible venait de le heurter. L’aîné percuta le sol, inconscient, et y resta. Mais avant qu’Éz n’ait eu une chance d’en finir avec le warlock, Séraphin récupéra sa baguette et mit toutes ses forces dans un dernier assaut désespéré.
Le sort atteignit l’enchanteur, mais celui-ci l’absorba partiellement avant de contre-attaquer, les faisceaux d’énergie des deux belligérants semblèrent un instant s’annuler, mais il ne fallut pas longtemps à Ézéchiel pour reprendre ses esprits et par la même occasion le dessus sur son adversaire.
Petit à petit, Séraphin perdit du terrain face à l’enchanteur. Les jeunes vampires, que l’agitation avait attirés, ne daignaient pas se joindre au combat. Le corps inerte de leur créateur gisait au sol comme un avertissement qu’aucun d’entre eux ne pouvait ignorer.
Le warlock se trouvait à présent à genoux. Il tenait sa baguette à deux mains, essayant de retarder l’inévitable. Mais alors que tout semblait perdu pour Séraphin, un éclat lumineux apparut sous sa chemise. Son intensité ne cessa d’augmenter jusqu’à devenir trop puissante pour les yeux de Michael. Le warlock portait-il une amulette magique autour du cou ?
L’émergence de cette mystérieuse lueur renversa complètement l’équilibre des forces. Ézéchiel, que le combat avait fatigué, ne s’était pas attendu à une telle résistance de la part du warlock. Repoussant le sort de l’enchanteur, Séraphin finit par se relever et parvint à regagner du terrain sur son ennemi.
— Que dis-tu de ça, Ézéchiel ?
Séraphin avait les yeux plongés dans ceux de l’enchanteur et sa voix vibrait de plaisir et d’excitation.
— Ce ne peut être ! C’est impossible ! Pas… mon ami… Sauve-toi ! Cours !
Alors que ses dernières paroles résonnaient dans l’esprit de Michael, le corps de l’enchanteur s’affala au sol dans un bruit sourd.
Michael avait déjà atteint l’orée de la clairière lorsque le warlock se dirigea vers le corps inanimé d’Ézéchiel. Séraphin, qui venait de s’accroupir pour ramasser le bâton de l’enchanteur, n’eut pas le temps de réaliser que le semi-remorque qui le percuta de plein fouet était en fait un ours.
Profitant de l’effet de surprise, l’animal se servit de ses mâchoires pour attraper Ézéchiel par sa ceinture en cuir et chargea à toute allure vers la sortie du campement. Il aurait également voulu récupérer le bâton de l’enchanteur, mais vu les circonstances, c’était tout simplement impossible. Le warlock et Dragos ne tarderaient pas à se rétablir.
Les jeunes vampires qui étaient restés sur leurs gardes face à l’enchanteur ne firent cependant pas preuve de la même retenue envers l’ours, et Michael se retrouva bientôt avec une armée de novices aux trousses.
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