La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 81

Sheila sortit du club et frissonna. La température avait chuté d’une bonne douzaine de degrés depuis qu’elle était entrée dans la boîte, et son chemisier en soie lui offrait peu de protection contre la bise qui soufflait désormais.

Elle pressa le pas pour rejoindre sa voiture garée au beau milieu de l’immense parking, marchant aussi vite que ses talons le lui permettaient. Tout à coup, elle sentit une présence dans son dos et se retourna. Personne… L’espace de stationnement était désert à l’exception d’une femme qui se tenait au loin, devant la porte du club. Elle semblait regarder dans sa direction, mais Sheila ne pouvait en être certaine. À cette distance, elle ne distinguait que la silhouette de la femme, qui aurait tout aussi bien pu avoir les yeux fermés.

Sheila était surprise de se retrouver seule sur le parking. Il était près de 2 h du matin et elle s’était attendue à ce que la foule commence à vider les lieux.

Elle venait de regagner sa voiture lorsqu’une voix la fit sursauter.

— On s’en va déjà ?

Elle fit volte-face et affronta un homme se tenant à deux mètres d’elle. Il aurait pu être beau s’il n’avait pas eu cette lueur sinistre au fond des yeux. Il n’était pas particulièrement musclé, mais Sheila n’aimait pas sa posture assurée et la façon qu’il avait de la regarder.

— J’ai largement dépassé l’heure à laquelle je me couche d’habitude, répondit-elle, essayant de paraître agréable, et de dissimuler la terreur qui l’envahissait.

Elle s’était fait attaquer quelques mois plus tôt alors qu’elle courait dans un bois. Une mésaventure qui l’avait sérieusement traumatisée.

— Qui es-tu, et pourquoi t’intéresses-tu à ces étudiants ?

L’homme avait parlé d’un ton monocorde, mais la menace était à peine masquée. Il s’était également rapproché de Sheila bien qu’elle ne l’eût pas vu bouger.

— Ça ne concerne que moi, répondit-elle en agrippant la poignée de sa portière.

Mais elle n’eut pas l’occasion de l’ouvrir. En un éclair, l’homme avait enroulé une main autour de sa gorge, l’éloignant brusquement de sa voiture.

— Oh, mais c’est là que tu te trompes, ma jolie. Ça me concerne au plus haut point, susurra-t-il, son visage à quelques centimètres de celui de la journaliste.

Sheila essaya de se débattre, mais la poigne de l’homme était comme un étau. Elle commençait à avoir le tournis, mais se sentait pourtant étrangement détendue, les yeux de l’homme rivés aux siens, incapable de détourner le regard. Pourtant, la sensation de quiétude s’envola aussi vite qu’elle était venue. Il ne restait plus que la pression autour de son cou, mais celle-ci semblait s’amoindrir, comme si les doigts de l’homme se relâchaient un à un.

L’étonnement de Sheila était cependant partagé par son agresseur, à en croire l’expression sur son visage, un subtil mélange d’incrédulité et d’agacement. Comme si ses doigts ne lui obéissaient plus.

— Pourquoi ne pas t’en prendre à quelqu’un de ta taille, minable ?

La voix était féminine, mais Sheila ne pouvait distinguer à qui elle appartenait.

— T’es qui, putain ? demanda l’homme en relâchant Sheila et en se tournant vers la nouvelle venue, plantée trois mètres derrière lui, et dont la silhouette correspondait à celle de la femme que Sheila avait remarquée devant le club un instant plus tôt.

Il était difficile de lui donner un âge. Trente ans, peut-être quarante… Elle dévisageait l’homme avec l’assurance de ceux coutumiers de ce genre de confrontation et pour qui l’issue de l’affrontement ne faisait aucun doute. Ses mèches argentées se hérissaient, comme si elles crépitaient d’énergie.

— Peu importe mon nom. Je suis trop coriace pour toi, et c’est tout ce que tu as besoin de savoir me concernant, dit-elle.

L’homme ne parut cependant pas convaincu par cette réponse et se précipita vers la femme qui s’évanouit aussitôt dans les airs, surprenant Sheila au moins autant que son agresseur.

Sheila perçut un murmure incohérent devant elle, mais il n’y avait personne. Le vampire avait néanmoins lui aussi entendu le chuchotement et il se rua vers son origine.

Il n’avait pas fait trois pas que ses jambes furent balayées par un pied invisible, et il partit à la renverse, l’arrière de sa tête percutant violemment le béton du parking. Sa boîte crânienne craqua sous le choc, et une flaque de sang se répandit rapidement sous son corps inerte.

La femme se matérialisa alors devant une Sheila éberluée.

— Allons-y, il n’y a pas de temps à perdre. Il se remettra vite et nous n’avons pas besoin d’être là quand ça arrivera.

Cependant, Sheila ne bougeait pas, trop surprise pour réagir. La femme l’attrapa par le bras et l’installa derrière le volant. Elle roula sur le capot pour atteindre l’autre côté de la voiture, prit place sur le siège passager et claqua la portière avant que Sheila n’ait eu une chance de démarrer le véhicule.

Sheila filait à vive allure dans les rues de Chicago, suivant les indications de sa copilote pour s’orienter. La femme se prénommait Gwendoline, et l’homme qu’elles avaient abandonné à son sort sur le parking était bien un vampire, comme Sheila l’avait soupçonné.

Maintenant que son pouls avait retrouvé un semblant de normalité, Sheila remarquait la cicatrice sur la joue gauche de la femme. Naissant au-dessus de la paupière, elle lui descendait jusqu’à la mâchoire. La blessure n’avait pas épargné l’œil, entièrement blanc.

— Si vous comptez me dévisager longtemps comme ça, vous feriez mieux de vous garer avant de nous envoyer dans le décor, dit Gwendoline.

— Je suis désolée… Je ne voulais pas.

— Ne vous inquiétez pas. J’ai l’habitude.

— Êtes-vous une sorcière ? s’enquit Sheila après une minute d’un silence gênant.

— Que savez-vous à propos de la sorcellerie ? demanda Gwendoline, qui paraissait surprise.

— J’ai connu un sorcier.

— Connu ?

— Il est mort. Tué par des loups-garous.

— Donc vous êtes aussi au courant pour les loups-garous. C’est inhabituel… pour un humain.

— Alors, êtes-vous une sorcière ? répéta Sheila.

— En quelque sorte.

— Ce n’est pas une réponse. Soit vous êtes une sorcière, soit vous ne l’êtes pas. Une enchanteresse, alors ?

Cette fois Gwendoline tourna son corps tout entier vers Sheila.

— La plupart des initiés ignorent l’existence des enchanteurs.

— Eh bien, moi, je suis au courant. Je sais beaucoup de choses. J’ai une réputation de fouineuse…

— Et quel est votre nom, madame la fouineuse ?

— Sheila Wang.

— Comme la journaliste du Houston Post ? Cette Sheila Wang ?

— Vous me faites rougir. J’ignorais que ma réputation s’étendait jusqu’à Chicago.

— À vrai dire, je suis moi-même de Houston, mais je suis sûre que tous les surnaturels du pays connaissent votre nom. Vous avez pratiquement révélé au monde entier l’existence des loups-garous l’année dernière. C’est le genre de bourdes qui rendent célèbre. Mais ce n’est pas le genre de célébrité que vous voulez avoir, croyez-moi.

— Donc vous êtes une surnaturelle. Intéressant…

Sheila affichait à présent un petit sourire satisfait.

— Mais de quel genre ? Une enchanteresse, peut-être ? tenta-t-elle de nouveau.

Gwendoline restait cependant silencieuse ; elle ne s’était pas attendue à ce que la journaliste relève son lapsus.

— Je pense que vous êtes une enchanteresse… mais pas du Second Cercle. Éz n’aurait pas fui ce vampire avec autant de précipitation, ajouta Sheila, songeuse.

— Vous connaissez Ézéchiel ? demanda Gwendoline, clairement prise de court. Mais, bon Dieu, qui êtes-vous ?

— Vous savez déjà qui je suis.

— D’accord ! Peut-être pouvez-vous m’expliquer ce que vous faites à Chicago à poser des questions et à attirer l’attention de dangereux individus ? Vous avez eu de la chance que je remarque que ce vampire vous avait suivie en sortant du club.

— J’ai été chargée de rassembler des informations sur des disparitions étranges, et c’est ce que je fais.

— Et qui vous a donné cette mission ?

— Mon ex, si vous voulez le savoir.

— Votre ex serait-il du genre velu ?

Cette fois, ce fut au tour de Sheila d’être prise de court.

— Il ne s’appellerait pas Michael Biörn, par le plus grand des hasards ? continua Gwendoline.

— Comment le connaissez-vous ?

— Le monde est petit…

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