La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 16

La nuit était tombée depuis peu lorsque Dragos entra dans la ville. Il roulait au beau milieu d’une rue flanquée d’habitations récentes, là où dix ans plus tôt s’étendaient des champs à perte de vue. Il n’aimait pas particulièrement venir à Bozeman, mais il fallait qu’il garde un œil sur ses nouvelles recrues. Laissés sans surveillance, les vampires fraîchement changés risquaient de se faire remarquer et de ruiner leurs plans minutieusement mis au point.

À l’exception de quelques monuments « historiques » du centre, la ville manquait de caractère, à son goût. Ces Américains… À les écouter, toute construction antérieure à 1950 est historique. Dragos avait près de cinq cents ans lorsque la cité avait été érigée, à la fin du XIXe siècle.

Il prit à droite sur l’une des avenues principales et se gara quelques virages après, devant une masure défraîchie. Il sortit de son véhicule et remonta lentement la rue. Il n’avait aucune raison de se méfier, mais Dragos avait toujours été un homme prudent. Plus encore depuis qu’il avait trahi l’Alliance de l’Ouest.

Les habitations se faisaient plus anciennes dans ce quartier, mais à l’exception d’une ou deux, elles n’avaient pas particulièrement de cachet. Elles n’en avaient cependant pas besoin ; n’importe quel taudis proche du centre-ville se vendait au minimum trois cent mille dollars en moins d’une semaine.

Il atteignit une grande demeure dont la façade n’avait pas dû connaître de peinture fraîche depuis au moins trente ans et sonna à la porte. Celle-ci s’ouvrit rapidement sur une magnifique blonde : Jessica.

— On ne t’attendait pas ce soir.

Dragos identifia immédiatement l’intonation dans la voix de la jeune femme : le malaise. Et le parfum doucereux flottant dans l’air lui en indiqua la raison. L’odorat des vampires n’était pas spécialement développé, mais cet effluve particulier ne pouvait être confondu avec aucun autre. Dragos aurait pu le détecter à cinquante mètres de distance, si la maison n’avait pas été équipée de portes et de fenêtres hermétiquement isolées… C’était l’odeur du sang… humain.

Il franchit le seuil sans un mot et se dirigea tout droit vers le salon où deux jeunes femmes regardaient une émission de télé-réalité. L’odeur ne venait pas de là.

— D’où ça vient ? demanda-t-il à Jessica, d’une voix qui ne laissait aucun doute quant à ce qui lui arriverait si elle essayait de lui mentir.

— De la cave, murmura-t-elle.

Il ouvrit violemment la porte de cellier qui claqua contre le mur et descendit la volée de marches en béton.

Le sous-sol s’étendait sur toute la surface de la maison, mais l’espace était pour ainsi dire vide. Des néons fluorescents disposés çà et là éclairaient deux hommes et une femme de leur lumière blafarde.

Affalés sur un divan, les trois vampires écoutaient du punk metal, tandis que le cadavre d’un homme quasiment nu, d’environ cinquante-cinq ans, gisait dans un coin de la pièce, ses vêtements déchirés éparpillés autour de son corps exsangue. À en croire les traces de morsures sur son cou, ses bras, ses jambes et même son torse, ces idiots l’avaient vidé jusqu’à la dernière goutte. Quel gâchis !

— Qui est responsable de cela ? demanda Dragos.

Toujours sous l’emprise euphorique du sang dont ils s’étaient gavés, le trio ne réalisa pas tout de suite ce que l’arrivée de leur créateur signifiait. Le sang n’altérait pas négativement les capacités des vampires – bien au contraire –, mais il exacerbait leur assurance, et les plus jeunes d’entre eux avaient tendance à se sentir invincibles.

Les trois gamins se levèrent pour accueillir leur créateur, et celui-ci franchit les sept ou huit mètres qui le séparaient du groupe en une fraction de seconde, sans jamais donner l’impression de se hâter.

— Avez-vous entendu ma question et décidé de l’ignorer, ou êtes-vous tous devenus sourds ?

— C’tait mon idée, dit l’un des garçons.

Un gaillard dépassant Dragos de plusieurs centimètres, particulièrement musculeux, et qui arborait un sourire en coin.

— Non seulement tu défis mes ordres, mais en plus, ça semble t’amuser ?

— C’était juste un vagabond. On l’a ramassé dans la campagne… Il n’y a pas de témoin. Personne ne s’inquiétera de son absence, intervint la femme.

D’un geste trop rapide pour pouvoir être anticipé, Dragos la saisit par le cou et la jeta au sol.

— Je vais vous apprendre à respecter mon autorité. Je ne laisserai pas une bande d’abrutis ruiner mon plan si près du but.

— Je pensais que c’était celui du warlock qu’on suivait, répondit le bodybuildé d’un ton provocateur.

— Tu as raison. Merci de me reprendre.

Tout en parlant, Dragos avança doucement vers le garçon. Il s’arrêta à quelques centimètres de son visage, et plongea son regard dans celui du sous-fifre indiscipliné. Il n’avait aucunement pour objectif de l’envoûter. Les vampires étaient de toute façon immunisés contre cette pratique.

Non, Dragos avait besoin de faire un exemple de ce jeune effronté afin que ses camarades apprennent le prix de la désobéissance.

Il attrapa le garçon par la gorge et commença à le soulever dans les airs, mais ce dernier n’avait pas l’intention de se laisser faire et décocha un crochet au visage de son créateur. Dragos accusa le coup d’un infime tressaillement du menton, sans montrer le moindre signe de douleur.

L’homme entreprit de rouer Dragos de coups qui n’eurent aucun effet sur son tortionnaire. Du moins jusqu’à ce que son pied trouve l’entrejambe de son créateur. Surpris par l’attaque, Dragos se tordit de souffrance, desserrant légèrement son emprise sur la gorge de l’homme par la même occasion. Avant qu’il n’ait eu le temps de récupérer, la fille le percuta de plein fouet. Elle n’était pas particulièrement épaisse, mais c’était un vampire, et le choc lui fit perdre l’équilibre.

Serait-ce la petite copine ? se demanda-t-il. Ils auront au moins appris à se battre en équipe.

Dans sa chute, Dragos relâcha son adversaire, et le couple lui tomba aussitôt dessus, lèvres retroussées sur les canines caractéristiques de leur race. Ils le martelaient de toutes leurs forces. Et Dragos commençait à se ressentir de l’avalanche de coups. Mais ses six cents ans d’expérience lui conféraient un avantage considérable sur les deux jeunots.

S’ils avaient songé à lui immobiliser les poignets, et que le troisième gamin était venu prêter main-forte aux deux autres, peut-être auraient-ils eu une chance de le vaincre, mais ils n’en firent rien.

L’homme lui décocha un direct au visage et Dragos en profita pour lui saisir le poignet, lui brisant le radius et le cubitus au passage. La fracture ouverte laissant apparaître la pointe des os et le hurlement qui l’accompagna surprirent la fille suffisamment longtemps pour que Dragos puisse lui agripper les cheveux. D’une traction puissante, il lui explosa la boîte crânienne contre le sol en béton dans un craquement sinistre. L’impact l’aurait tuée sur le coup, si elle n’avait pas déjà été morte…

Dragos parvint à se dégager du type bodybuildé qui continuait de crier de rage et de douleur, et regarda autour de lui à la recherche d’une arme plus expéditive. Son choix se fixa sur un fer à béton rouillé abandonné dans la poussière du sous-sol. Il s’en empara et se dirigea vers l’homme qui, bien qu’encore à genoux, commençait à reprendre le contrôle de lui-même.

Voyant son créateur revenir à la charge, muni de sa barre de fer, le jeune vampire se releva à la hâte pour lui faire face. Mais Dragos avait anticipé sa réaction et ajusté son attaque en conséquence. Le fer percuta le cou de l’homme avec une telle force qu’il en fut instantanément décapité. Sa tête tomba dans un bruit sourd sur le sol avant de rouler sur une vingtaine de centimètres.

Dragos reporta ensuite son attention sur la fille, dont le cerveau avait déjà récupéré quelques-unes de ses fonctions. Pas suffisamment cependant pour pouvoir offrir la moindre résistance lorsque Dragos lui arracha la tête à mains nues.

Il se tourna enfin vers le troisième vampire qui contemplait la scène d’un air effaré depuis le milieu de la pièce. Fallait-il que Dragos le tue, lui aussi ? Il ne pouvait pas réellement se le permettre ; s’il continuait à décimer sa propre armée, il n’accomplirait jamais son rêve. Et le gamin n’était pas près d’oublier la leçon qu’il venait de lui inculquer.

Dragos sortit un couteau de chasse d’un étui qu’il portait dans le dos, et le tendit au gamin. Celui-ci le regardait, l’air perdu, incapable de choisir entre saisir l’arme qu’on lui offrait et se jeter à genoux pour implorer le pardon de son créateur.

Dragos, qui commençait à perdre patience, lui déposa le manche de l’arme dans la main et retourna vers les corps décapités. Il s’empara des deux têtes en les empoignant par les cheveux et prit la direction des escaliers.

— Arrache leurs cœurs et amène-les-moi là-haut. Nous avons un barbecue à préparer, dit-il en gravissant les marches.

OceanofPDF.com