La trinité maudite: Michael Biörn Volume 2 (French Edition)

Chapitre 68

Ce jour-là, l’enfant nettoyait le sol en pierre du palais avec beaucoup de dévouement, mais personne ne lui prêtait attention. Bien que sa serpillière bougeât furieusement d’avant en arrière, les dalles sur lesquelles il était en train de s’acharner étaient propres depuis cinq bonnes minutes. Mais cela ne l’empêchait pas de continuer de les récurer scrupuleusement. Presque aussi scrupuleusement qu’il écoutait les propos échangés à voix basse entre le Pharaon et son conseiller principal, quelques pas derrière lui. Il avait une profonde antipathie pour le conseiller, un ensorceleur puissant qui empestait la magie noire, et dont l’âme était aussi sombre que la pierre sertie au centre du collier élaboré qu’il portait sur sa poitrine.

Le maître de l’Égypte était d’une humeur massacrante. Cette fois, le vieil homme était allé trop loin. Même si les nuées de moucherons, de grenouilles et de mouches qui s’étaient récemment abattues sur les terres avaient représenté un terrible fléau pour son peuple, le Pharaon, bien à l’abri à l’intérieur de son palais, avait été relativement épargné par la nuisance. Cette dernière calamité, en revanche, les avait directement affectés, lui et sa famille. Pas une seule tête de bétail n’avait survécu à l’épidémie brutale, et le Pharaon n’avait pas mangé de viande depuis une semaine.

— Un roi réduit à se nourrir de graines et de légumes comme un vulgaire esclave ! gronda le Pharaon. On n’a jamais vu une telle chose ! Je pendrai le prochain serviteur qui m’apportera une assiette de haricots et de lentilles.

— La magie du vieil homme est puissante. Vos magiciens ne peuvent rien contre elle, tant qu’il a la protection de son dieu, répondit le conseiller.

— Plus pour longtemps ! Je veux qu’on l’exécute dès demain. Faites passer cela pour une agression ayant mal tourné. N’allons pas en faire en plus un martyr, répliqua le Pharaon.

— Comme il vous plaira, mon roi. Lorsque Ra ouvrira les yeux, votre ennemi reposera face contre terre dans la crasse d’une allée douteuse.

Le conseiller prit congé et sortit d’un pas vif de l’immense pièce. L’enfant ramassa son seau, posa son balai sur son épaule, et s’en alla par la même porte. Il devait faire quelque chose. Il ne pouvait pas rester les bras croisés alors que le vieil homme était sur le point de se faire assassiner.

L’enfant connaissait le palais comme sa poche et n’eut aucun problème à suivre le conseiller sans être repéré. Quelques minutes plus tard, l’ensorceleur sortait du bâtiment, probablement pour aller recruter les voyous qui se chargeraient du méfait.

L’enfant compta jusqu’à vingt après que l’homme eut franchi le seuil du palais pour sortir du bâtiment et se retrouver dans la cour. Il le repéra marchant vers le portail principal, trente mètres plus loin, et le fila à distance.

L’enfant s’était attendu à ce que le conseiller prenne la direction de la basse ville, le quartier le plus sordide où les lascars à soudoyer se ramassaient à la pelle, mais il n’en fit rien. Il resta au contraire dans les zones résidentielles de la ville réservées à la noblesse. Il ne mit pas longtemps à atteindre une demeure rivalisant de grandeur et d’opulence avec le palais du Pharaon lui-même. Construite à partir des mêmes essences de bois et de pierres, son style architectural était cependant radicalement différent de tous les autres bâtiments. Les jardins environnants, qui accueillaient une multitude de ruisseaux et de pièces d’eau, semblaient tout aussi atypiques, comme venus d’ailleurs. L’enfant aurait pu jurer qu’il était déjà venu ici auparavant, mais sa mémoire restait floue sur la question.

Les hommes qui gardaient le portail laissèrent passer le conseiller sans dire un mot, mais l’enfant savait parfaitement qu’il n’en serait pas de même pour lui. Se servant d’un sort qu’il utilisait rarement, il se couvrit d’un voile d’invisibilité et se dépêcha de franchir le portail sans se faire repérer.

Il rejoignit le conseiller alors que celui-ci pénétrait dans une grande pièce au second étage de la résidence, décorée de tentures riches et de tapis brodés, de véritables œuvres d’art. Un balcon, accessible depuis une immense ouverture dans le mur, courait sur toute la longueur de la salle. Au centre du balcon se tenaient le conseiller et un homme que l’enfant reconnut comme étant le magicien qui lui avait parlé dans le quartier des esclaves quelques semaines auparavant. Il n’avait pas encore compris les paroles mystérieuses que lui avait dites le magicien ce jour-là.

Le voile d’invisibilité pouvait certainement tromper le conseiller, mais il était peu probable que le magicien se fasse duper aussi aisément.

Décidant de jouer la prudence, l’enfant choisit de maintenir une distance de sécurité entre les deux hommes et lui. Mais cet éloignement ne facilitait pas l’espionnage, et seuls quelques fragments de phrases parvenaient à ses oreilles :

— … tu as autant besoin de moi que j’ai besoin de toi, disait le conseiller, menaçant.

— … plus d’aide de ma part. Sors de ma maison avant que je… répondit la voix du magicien.

— Fais ce que je dis ! Ou assume les conséquences de ta propre stupidité…

Le conseiller avait élevé la voix, de rage.

— Je vais te tuer ! s’écria le magicien.

— Alors, tu la tueras aussi.

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