L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Huit

 

 

A lors qu’on la conduisit dans le salon de son hôte, Eleanor aurait soupiré de soulagement de voir son voyage prendre fin si elle n’avait pas été si nerveuse de rencontrer Lady Ingram. Lydia, dont les cheveux noirs lustrés pendaient en boucles lâches dans son dos, portait ce qui devait être une nouvelle mode vestimentaire, jeta sa broderie de côté et courut pour la serrer dans ses bras.

— Cela fait une éternité que je t’attends ! La saison ne pouvait pas proprement débuter avant ton arrivée.

Elle prit Eleanor par les deux mains et recula, l’étudiant de la tête aux pieds.

— Et, apparemment, la saison ne peut commencer avant que nous allions faire des emplettes.

— Lydia, permettez à Eleanor de prendre un rafraîchissement avant de commencer à planifier vos garde-robes.

Lady Ingram se leva, dépassant en taille sa fille, qu’Eleanor trouvait déjà grande, et fit un signe tranquille au valet.

— Pouvez-vous sonner pour du thé, James ?

Traversant la pièce, elle examina Eleanor de ses yeux bleu foncé.

— Bienvenue, dit Lady Ingram. J’espère que vous avez fait un bon voyage.

— Il a été plutôt confortable, je vous remercie, madame, répondit Eleanor, faisant une révérence. Ma tante a insisté pour que je vous transmette également ses remerciements. Elle pense que c’est excessivement aimable de votre part de me parrainer bien que nous n'ayons aucun lien de parenté et regrette que son devoir d’accompagner sa sœur invalide à Bath ne lui ait pas permis de faire votre connaissance.

Lady Ingram écarta cette remarque.

— Oui, en effet, j’ai reçu ses lettres et lui envoie mes meilleures salutations. Je vous prie de ne plus y penser. Nous vous sommes très reconnaissants de votre amitié pour Lydia ces quatre dernières années. Elle confirma en jetant un regard indulgent à sa fille. Comme vous le savez, la mort de son père l’a profondément affectée et ses pensées n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être. Elle nous a raconté à quel point votre amitié lui avait été d’une grande valeur pendant ces années.

Le valet apporta le plateau à ce moment-là et Lady Ingram fit signe à Eleanor de s’asseoir tandis qu’elle lui servit une tasse de thé. Lydia s’empara de gravures de mode et commença à les feuilleter.

— Eleanor, j’ai vu une robe pour toi là-dedans, je vais la retrouver. Non merci, Maman, je ne désire pas de thé pour l’instant.

— Votre tante m’a informée dans sa dernière lettre que vous veniez de recevoir un héritage, dit Lady Ingram en levant un sourcil. Je m’attends à ce que notre maison soit assaillie par des coureurs de dot lorsque je vous lancerai toutes les deux dans le monde. J’aurai fort à faire pour les repousser, s’amusa-t-elle d’un rire sans joie.

Eleanor sirota son thé tout en rassemblant ses pensées, mais elle se devait de prendre le taureau par les cornes.

— Ma tante vous aurait-elle parlé de ma mère ?

— J’ai été mise au courant de votre situation pour le moins inhabituelle, répondit Lady Ingram. J’ai insisté pour connaître tout ce qu’il y avait à savoir avant de vous inviter chez nous. En vérité… Elle s'arrêta, songeuse, en reposant sa tasse de thé sur sa soucoupe dans un cliquetis élégant. Une fugue amoureuse entache la réputation de toute la famille. Mais, dans votre cas, votre ancien tuteur a jugé bon de vous accueillir et sa condescendance vous a si bien préparé le terrain que vous ne serez même pas privée d’un bon d’invitation à l’Almack. Il a été un bienfaiteur des plus généreux. Bien que, à mon propre avis, vous ayez reçu cette invitation également grâce à mon influence. Lady Sefton est une amie exceptionnelle.

— Je suis redevable à mon tuteur. Et je vous remercie également, déclara Eleanor.

— Votre héritage est la touche finale, ma chère. La bonne société ne rejette pas facilement la fille d’un gentleman qui possède une dot conséquente. Dans la mesure du possible, ils fermeront les yeux sur les détails moins savoureux.

Lady Ingram signala au valet d’enlever le plateau de thé.

Eleanor se mordit la lèvre alors que les mots prenaient sens dans son esprit. Elle était désirable parce qu’elle avait un héritage. Cette vérité la blessait.

— Même si je suis reconnaissante d’avoir un héritage, je me dois d’être claire. Il ne m’apporte pas d’indépendance. Le leg est établi d’une manière étrange et je dois me marier afin d’y avoir droit.

Lady Ingram haussa les épaules.

— Eh bien, il n’y a rien d’inhabituel à cela. Vous trouverez un parti, un parti considérablement plus alléchant que ce que j’espérais quand je vous ai invitée et vous bénéficierez de vos propres revenus ainsi que de ceux de votre conjoint.

— J’aurais aimé avoir le choix, commenta Eleanor.

— Avoir le choix est généralement un luxe que les femmes n’ont pas, rétorqua Lady Ingram, excepté le choix de se montrer à son avantage et d’épouser le premier candidat acceptable qui se présente, ajouta-t-elle en observant Eleanor d’un œil critique. Avec l’argent que votre tuteur vous a laissé, vous vous en sortirez très bien. Vous avez une jolie silhouette et nous pouvons changer cette coiffure. Mais vous ne devez pas essayer le vert empire, vous n’avez pas le teint pour. Lydia vous guidera dans vos choix de couleurs.

Lydia leva une gravure de mode.

— Eleanor, regarde… Ces plumes d’autruche sont teintes d’un rose le plus audacieux. Je suis heureuse que ce ne soit plus à la mode ! Mais approche, j’ai trouvé les pages que je voulais te montrer. Nous pouvons aller chez la modiste demain matin pour que tu aies au moins une robe convenable avant la réception chez Mrs. Jenkins.

Eleanor posa sa tasse de thé sur la table.

— Je vous prie de m’excuser, Madame, pendant que je regarde ce que Lydia insiste à me faire porter.

Sa tentative de légèreté échoua et Lady Ingram la congédia d’un signe de tête. Eleanor sentit son regard scrutateur tandis qu’elle se dirigeait vers le sofa. La mère de Lydia ne serait pas une alliée.

Lady Ingram se retira après le thé, expliquant qu’elle devait parler au cuisinier. Mais Lydia et Eleanor ne restèrent pas longtemps seules avant que la porte ne s’ouvre à nouveau.

— Occupée, je suppose ? Lydia, qui est-ce ?

Un gentleman séduisant, une version masculine de Lydia qui se déplaçait avec grâce, s’approcha des deux demoiselles sur le sofa. Eleanor se leva.

— Oh, Freddy, tu sais très bien qu’il s’agit d’Eleanor Daventry qui va rester avec nous pour la saison. Je n’ai cessé de parler d’elle. Eleanor, je te présente mon frère, Ingram.

— Miss Daventry. Mais naturellement.

Lord Ingram s’inclina profondément devant Eleanor tout en s’adressant à sa sœur.

— Et j’ai donné mon accord pour inviter Miss Daventry sachant que je n’aurais pas la paix avec tes bavardages incessants si tu n’avais personne d’autre à qui parler.

Eleanor ne put s’empêcher de sourire quand Lord Ingram lui fit un clin d’œil. Il ressemblait bien plus à sa sœur qu’à sa mère.

— Bonjour, monsieur, dit-elle. Je suis enchantée de faire votre connaissance. Vous devez savoir à quel point votre sœur vous estime. Elle ne cessait de me raconter des histoires sur vous quand nous étions à l’école.

— Vous ne devez pas en croire une seule, répliqua-t-il promptement. Lydia a tendance à exagérer. Pardonnez-moi de discuter d’affaires familiales, mais je pense que nous devrions mettre de côté certaines formalités si vous devez vivre ici pendant les trois prochains mois, n’êtes-vous pas d’accord ? Ajouta-t-il en se tournant vers Eleanor.

Quand elle acquiesça, il continua à l’intention de sa sœur :

— Fais-moi parvenir tes factures et vérifie que tu n’en aies pas oublié dans tes tiroirs. Ce ne serait pas agréable d’être pressée de payer et d’être refusée chez la modiste, n’est-ce pas ? Je vais aller à la banque et y retirer un quart de ta pension.

— Oh, il était temps que tu y penses. Je n’ai plus un sou, exclama Lydia, son jupon froufroutant alors qu’elle traversait la pièce. Je serai de retour dans deux minutes, Eleanor.

— Je vous en prie, asseyez-vous, Miss Daventry, dit Lord Ingram, une fois qu’ils furent seuls.

Prenant place sur un fauteuil égyptien, il lui adressa un sourire.

— Je crois comprendre que ce n’est pas votre premier séjour à Londres ?

— Seulement si vous comptez une visite quand j’avais deux ans, répondit-elle. Je suis impatiente d’en découvrir toutes les curiosités, si Lydia peut se passer de moi pendant la journée.

— Rafraîchissant, s’exclama Ingram avec une lueur appréciative. Je suis heureux que vous ne soyez pas une adepte de l’ennui.

— S’ennuyer ! À Londres ?

Elle secoua la tête.

— Au moins, vous connaissez suffisamment Lydia pour ne pas vous attendre à ce qu’elle vous accompagne. J’ose dire que vous serez entraînée dans des projets tous les soirs et que vous ne tarderez pas à prendre votre chocolat au lit le matin.

— Je suis infatigable, déclara Eleanor, ses lèvres esquissant un sourire.

Lydia revint dans la pièce en tenant une poignée de papiers.

— Tout est là, Fred.

Elle se pencha en avant et planta un baiser sur sa joue, déposant les factures sur ses genoux d’une telle façon que la moitié des papiers glissèrent au sol. Lord Ingram leva les yeux au ciel et se pencha pour les ramasser avant de se lever.

— Je vous souhaite à toutes deux une bonne journée. Stratford est de retour en ville, le savais-tu ? Je ne l’ai pas vu depuis sa dernière permission. Je compte faire un saut à sa nouvelle demeure.

— Oh, Stratford, s’étonna Lydia. Peux-tu transmettre mes salutations à Anna et Phoebe si tu les vois ?

Elle se retourna vers Eleanor, son frère oublié.

— En allant chez la couturière, nous pourrions faire un saut dans une boutique de New Bond qui possède des falbalas des plus seyants. On y va ?

Eleanor acquiesça en regardant Lord Ingram disparaître derrière les portes, ses joues drainées de leurs couleurs. Stratford. Ici. Et par-dessus tout une connaissance intime des Ingram ? Elle avait si peu parlé de son tuteur qu’elle était certaine que Lydia n’avait pas fait le rapprochement. Mais Lady Ingram n’en aurait-elle pas parlé en lisant la lettre de Mrs. Daventry ?

Se pourrait-il que deux personnes à Londres possèdent le même nom ?

 

LORD INGRAM SIFFLOTAIT en se dirigeant vers Cavendish Square. Malgré la convocation qu’il avait reçu le jour même du quartier général, il n’était pas insensible au fait que le soleil fasse son apparition après ce qui semblait être un hiver sans fin. Il était également enchanté que son plus vieil ami soit revenu de la péninsule. Les sœurs de Stratford avaient besoin de lui après la perte de leur père et il n’y a personne à qui je fasse plus confiance, pensa-t-il.

Le heurtoir était en place à la résidence Worthing et Ingram apercevait des signes de vie à travers les vitres de la maison restée si longtemps déserte — des éclairs de blanc lorsque les housses de protection étaient retirées, une domestique se penchant à la fenêtre pour épousseter les volets du troisième étage. Le majordome de Stratford l’informa que le comte était allé au Jackson’s pour échanger quelques coups et Ingram tourna ses pas dans cette direction.

Stratford venait juste de boutonner sa chemise quand Ingram entra dans le vestiaire et lui adressa un salut décontracté.

— Tu viens de terminer, n’est-ce pas ? Nulle trace de tes ecchymoses habituelles pour témoigner de ton effort ?

Stratford rit.

— Ingram ! Comme c’est bon de te revoir.

Ils se serrèrent la main chaleureusement.

— Merci pour le rappel, vieil ami, mais cela ne s’est produit qu’une fois, clarifia Stratford en sélectionnant une cravate tendue par un domestique avant de se tourner vers le miroir.

Ingram ne put s’empêcher de sourire en retour.

— À quoi servirait les vieux amis si ce n’est pour nous rappeler d’où l’on vient ?

Alors que Stratford accordait son attention à l’affaire sérieuse consistant à nouer un « trône d’amour », Ingram observa le vestiaire vide. La saison n’était pas encore en plein essor.

— Il te suffit d'une seule cravate pour réussir le nœud. J’aurais cru que tu aurais perdu la main dans la péninsule.

— Les conditions peuvent être parfois rudes, mais un officier se doit de rester un gentleman. J’ai entendu dire que tu étais à Lisbonne avec Wellington. Quand es-tu rentré ?

Stratford haussa les épaules pour ajuster son manteau cintré, repoussant au passage le domestique qui avait bondi pour l’aider.

— J’y étais, mais brièvement, répliqua Ingram. Je transportais les plans de construction de Torres Vedras, mais je suis parti dès la construction entamée.

Ingram attendit que le domestique quitte le vestiaire.

— Il se passait des choses étranges. Nous avons rencontré un peloton d’hommes de Boney et on aurait pu penser qu’ils savaient où nous allions.

Stratford croisa le regard d’Ingram dans le miroir, avant de se retourner.

— Je ne suis pas surpris. Nous avons aussi essuyé des tirs nourris à Talavera, obligeant Donkin à nous faire battre en retraite. Anson a été innocenté, bien que l’on n’ait jamais déterminé qui lui a fourni les renseignements l’ayant poussé à reculer, nous laissant ainsi exposés. Certainement pas un allié, si j’ose dire.

Ingram commenta par un grognement évasif, puis demanda :

— Où vas-tu à présent ? Je vais t’accompagner.

— Je retourne à ma nouvelle demeure. Mes sœurs sont attendues dans l’heure, mais j’avais besoin de sortir. Je ne supportais plus les questions domestiques.

— J’imagine bien, compatit Ingram. Très bien, je t’accompagne. Cette direction en vaut bien une autre.

Ils sortirent sous un ciel qui s’était couvert pendant le court moment qu’il avait passé à l’intérieur du Jackson’s et descendirent la rue en silence, esquivant les quelques passants. Ingram attendit qu’ils aient tourné au coin de la rue et qu’il n’y ait plus personne pour continuer la conversation.

— J’ai besoin de ton aide pour quelque chose.

— Je l’avais deviné, dit Stratford. Tu n’es silencieux que lorsque tu réfléchis à la meilleure façon de me demander un service. Et cela implique généralement des problèmes.

Ingram sourit et secoua la tête, mais ne parla toujours pas. Stratford lui adressa un regard en coin.

— C’est sérieux à ce point ? Dis-moi. Si j’ai le pouvoir d’aider, je le ferai.

— Je sais que tu le feras, dit Ingram.

Ils marchèrent encore un peu en silence avant qu’ Ingram ne reprenne finalement la parole.

— Tu as débusqué un espion dans ton régiment et un autre dans le soixante-deuxième.

— Tu es au courant de cela ?

Stratford n’était que légèrement surpris. Il savait que son ami était en lien, du moins en partie, avec l’unité de renseignements militaires.

— C’était cependant de la pure chance. Je suis tombé sur un traître rencontrant un Français près de notre campement à Almeida. Il ne m’avait pas vu derrière les arbres et le ruisseau a couvert mes bruits de pas. Ayant constaté que la situation était à mon désavantage, j’ai patienté avant de le confronter. Quand je l’ai suivi, il m’a conduit directement à son complice au sein de mon régiment. C’était vraiment un coup de chance.

— Hum. Malgré tout, il fallait de l’instinct pour savoir comment gérer cette situation.

Ingram se tourna au son d’un fiacre qui descendait en cliquetant la rue pratiquement vide.

— La présence d’espions sur les sentiers de guerre n’est pas surprenante. Mais, ce qui est plus inquiétant c’est qu’il y a une fuite provenant cette fois-ci du quartier général. Il s’agit probablement de quelqu’un de haut placé puisque les subalternes n’ont pas accès aux informations concernant le mouvement des troupes. Où elles seront envoyées, quand, comment et combien d’entre elles.

Il s’arrêta et regarda Stratford.

— On m’a chargé de le démasquer.

— Un traître gentleman, songea Stratford. Je comprends ton inquiétude. Pourquoi m’impliquer ?

— Je pensais que ce serait évident, offrit Ingram en lui jetant un regard ironique avant de le mettre en garde. Cette conversation doit évidemment rester entre nous.

— Me penses-tu si changé en trois ans ? riposta Stratford.

— Non, et c’est pourquoi j’ai besoin de toi. Je ne peux pas être partout à la fois et, avec cette nouvelle fuite, je veux être sûr de la personne en qui je place ma confiance. En résumé, j’ai besoin de ton aide.

— Tu l’as. Mais que puis-je faire exactement ? demanda Stratford.

— Nous recherchons des personnes qui ont une raison d’espionner. Une amertume à l’encontre de l’armée, de la sympathie pour les Français, des créanciers aux trousses… Tout ce qui pourrait les amener à remettre en question leur loyauté. Il s’agit forcément d’un officier ayant accès à toutes les fonctions sociales. Je n’ai pas besoin de te dire que les implications seraient catastrophiques si le traître obtient des informations sur le mouvement des troupes, particulièrement avec ce qui se passe aux Amériques. Nous risquons de nous éparpiller.

Stratford acquiesça.

— Des pistes ?

— Nous avons identifié trois personnes qui pourraient avoir été achetées, lui dit Ingram. Mais seulement deux valables. Lord François de Delacroix, il a abandonné la particule, Robert Conolly et Giles Cooke. Tous les trois vont sous peu arriver au bout de leurs ressources, si leur chance ne tourne pas.

— Giles Cooke n’est pas une surprise, répliqua Stratford. Je pense que tout le monde à Londres est au courant, à l’exception, peut-être, de sa femme.

— Oui, acquiesça Ingram, mais il n’a aucun lien avec l’armée. En revanche, Lord Delacroix et Conolly en ont… Ou, du moins, Conolly est en permission et Delacroix est entouré de militaires. J’ai quelqu’un qui les suit. Le commandant Fitzwilliam s'occupe de cela, je vais te le présenter, mais tu es mieux placé pour recueillir des informations au cours des conversations. Les gens surveillent leur langage autour de moi, sachant que je fais partie du quartier général, mais, avec toi, ils baisseront leur garde car tu t’es officiellement retiré. Ils penseront que tu n’as pas de loyauté particulière envers l’armée.

— Ils ne me connaissent pas alors, riposta Stratford, le visage sombre.

— C’est exact. Ce qui aide la cause. C’est une des autres raisons pour lesquelles je te l’ai demandé. Et Stratford… s’arrêta Ingram avant de lui taper l’épaule. Je suis heureux que tu sois de retour.

— Je vois ça. À peine un bonjour et tu me mets au travail, releva Stratford.

— Ce n'est pas moins que ce que tu souhaites. Tu ne supportes pas d'être oisif, commenta Ingram.

— Oisiveté ! Je n’aurai pas le luxe d’être oisif pendant plusieurs années. Je peux déjà le prédire.

— Rentre prendre un verre. Phoebe et Anna seront là d’un moment à l’autre, proposa Stratford quand ils atteignirent sa résidence.

— Tu vas devoir transmettre mes salutations, répondit Ingram. Je dois m’en aller. Oh, et Lydia vous envoie aussi toute son affection.

— Je vois que Lydia est rentrée de l’école. Elle fera bientôt son entrée dans le monde, n’est-ce pas ? demanda Stratford.

— Cette année. Je n’ai entendu parler de rien d’autre au cours des six derniers mois. Fort heureusement, une de ses amies demeure chez nous, elle pourra donc lui rebattre les oreilles sur combien elle est ravissante dans chaque robe qu’elle a fait confectionner. Une certaine Miss Eleanor Daventry passera la saison avec nous.

Stratford se tourna brusquement vers son ami.

— Miss Daventry ? Comment la connais-tu ?

Ingram s’arrêta, son attention retenue.

— C’est une camarade d’école de Lydia. La connais-tu ?

Stratford fit un bref signe de tête.

— Une simple connaissance. Elle était la pupille de mon oncle et a passé trois jours à Worthing pour la lecture du testament.

Il jeta un coup d’œil à la porte d’entrée, puis à Ingram, visiblement mal à l’aise. Avec un rire forcé, il continua :

— Je dois rentrer et faire face à encore plus de questions sur l’emplacement de tel arrangement floral ou de telle chaise. Phoebe n’arrive pas assez vite à mon goût.

— Bien, je te laisse rentrer alors.

Ils se serrèrent la main et Ingram regarda Stratford entrer dans la maison. Cependant, son esprit resta préoccupé, même une fois la porte refermée. Une simple connaissance, hein ?

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