L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 12

 

Harry ne pensa à rien d’autre qu'à Anna Tunstall au cours des deux jours qui suivirent. Jamais, jamais n’avait-il été sur le point de faire quelque chose d'aussi contraire à la bienséance, quelque chose d’aussi indécent que d’embrasser une femme à la vue de tous, et une femme avec laquelle il n’était même pas fiancé ! C’était au-delà de tout et Harry n’arrivait pas à croire une telle chose sur lui-même. Sauf, pensa-t-il avec ironie, que tu étais là quand ça s’est passé. Peut-être ne serait-il pas si prompt à faire la morale la prochaine fois que quelque chose de cet acabit arriverait à l’un de ses paroissiens.

L’attirance était trop forte. Il n’y avait rien à faire. Il devait simplement convaincre Anna Tunstall qu’ils étaient faits l’un pour l’autre et qu’ils devaient se marier. Harry savait sans l’ombre d’un doute qu’elle avait senti le même appel du destin, bien qu’il n’aimât pas employer un terme aussi hérétique.

Ensuite, il se rappela ses mots. Je pense que vous n’avez pas côtoyé suffisamment longtemps la société pour avoir vu le bon chez les gens de la haute société et vous êtes déterminé en conséquence à vivre votre vie coupée du monde. Bien que sa déclaration prouvât à quel point elle en savait peu sur lui, Miss Tunstall avait touché une corde sensible. Il ne voyait pas volontiers le bon chez les gens de la bonne société et préférait vivre sa vie coupée du monde.

Harry regarda sans le voir le livre ouvert sur les écrits de jeunesse de Clément d’Alexandrie qu’il avait eu l’intention d’étudier et finit par le fermer. Il n’allait pas être capable de se concentrer comme il le devrait aujourd’hui et il décida de partir pour le ruisseau qui bordait la propriété Leatham. Il avait besoin d’un moment de réflexion tranquille.

Il ne fallut pas longtemps à Harry pour entrer dans les bois ombragés et trouver le pont en bois qui reliait les deux berges du ruisseau. Il n’y avait personne. Il était, d’une certaine façon, choqué que Lewis et Jules aient répondu à sa prière de ne pas révéler son identité, bien qu’il soit heureux. Peut-être pensaient-ils que tout le monde le savait déjà. Plus probablement, ils pensaient que c'était une bonne blague. L’avantage du fait que Miss Tunstall ne connaisse pas ses origines était que toute marque d’affection de sa part ou moment de complicité signifiait qu'elle les ressentait pour lui en tant qu’homme et non à son statut dans la bonne société.

Comment ses parents avaient-ils réussi à lui donner si jeune une telle répulsion de la pairie, il ne pouvait le dire. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il ne ressemblait pas à sa famille. Il n’avait jamais été comme eux. Peut-être était-ce l’influence de sa nourrice, qui était venue s’occuper de lui après le départ de Hugh pour Harrow. Sa nourrice Maggie avait été tellement différente de sa mère : gentille, encourageante et pleine de bonté. Elle avait été la première à lui parler de l’amour de Dieu et de son intérêt personnel pour le jeune Harry.

« Il détient les vies de chaque personne, grande ou petite, dans ses mains, » disait-elle. Maggie n’avait jamais cherché à être supérieure à son rôle, mais ce dernier ne pouvait la réprimer. Elle avait été trop noble pour sa position et Harry avait intensément ressenti sa perte lors de son décès avant qu’il n’ait quitté la salle de classe. Peut-être était-ce une détermination à honorer sa mémoire, mais son empreinte dans la vie de Harry avait changé ce dernier pour toujours et il ne pouvait qu’en être reconnaissant. Plus il avait vu la bonne société, moins il avait eu envie de la rejoindre.

Malgré les mots de Miss Tunstall visant à garder une distance entre eux, ou du moins cela y ressemblait, il était certain qu’elle ressentait quelque chose lorsqu'ils marchaient bras dessus bras dessous. Était-ce son imagination ou s’était-elle rapprochée quand ils avaient emprunté la route commune entre leurs résidences, un chemin à présent familier ? Harry leva les yeux et inspira. Qu’est-ce que ce serait de la voir ici dans l’un de mes endroits préférés !

Miss Tunstall était certes vive dans ses débats, mais elle ne manquait ni de bon sens ni de cœur. Elle pouvait parfois refuser d’admettre la sagesse d’un autre point de vue, mais il voyait l’intelligence dans ses yeux et savait qu’elle n’était pas fermée à ses idées. Si seulement il pouvait apercevoir qu'elle s'intéressait à autre chose qu'à la vie dans la bonne société, comme il serait rassuré… Comme il serait heureux ! C’était peut-être trop demander de vouloir apprendre où se situait son cœur vis-à-vis de Dieu. Si son cœur était indulgent envers les moins favorisés et qu’elle ne méprisait pas les humbles et les infortunés, il y avait encore de l’espoir pour elle. Le reste s'arrangerait tout seul.

Il était temps qu’il rentre au presbytère pour s’occuper de ses affaires, bien qu’il soit loin de se sentir en paix au sujet de Miss Tunstall. Il laissa derrière lui la tranquillité verdoyante des bois et rejoignit la voie publique qui menait à son portillon, son esprit toujours en proie au tumulte. Jusqu’ici, il n’y avait rien eu de concret qui prouvait que sa foi en Miss Tunstall était méritée. Il n’y avait rien à l’exception de l’inclination de son cœur ajoutée à une forte conviction que quelque chose de véritable et de bon s’éveillait en elle, que les desseins de son cœur étaient des eaux profondes. Il s'accrocherait à cette croyance jusqu’à ce qu’on lui prouve le contraire. Et je vais continuer à lui rendre visite et à voir si son cœur peut être conquis.

Harry passa le portillon et atteignit la parcelle de terre où le fidèle Tom réparait la clôture du potager. Il s’était déjà occupé de sa basse-cour ce matin. Harry n’avait jamais regretté un instant d’avoir employé Tom. Il était certain qu’une propriété n’avait jamais été aussi bien entretenue.

Harry se dirigea vers la maison. Dès qu’il entra, Mrs. Foucher vint à sa rencontre.

— Monsieur, j’ai réfléchi à tout ça.

En général, l’accent de Mrs. Foucher était à peine notable et Harry se laissait souvent aller à oublier son origine française. Seule la chute occasionnelle du h quand elle était nerveuse et le fait qu’elle produisait un son dur avec des mots commençant par th révélaient ses origines. Il semblait que, quoi qu’elle s’apprêtât à dire, cela la rendait nerveuse.

— Que se passe-t-il, Mrs. Foucher ?

— J’aimerais rendre visite à Mrs. Leatham, si vous le voulez bien. J’ai préparé le dîner en avance et le repas sera sur la table à l’heure prévue, avec votre permission.

— Bien sûr, accepta Harry en fronçant les sourcils. J’espère ne jamais vous avoir donné l’impression que je suis un tel ogre au point de vous interdire de prendre quelques heures de liberté pour rendre visite à une voisine, particulièrement quand celle-ci est en détresse.

Mrs. Foucher ne lui adressa pas même un sourire fugitif en retour et son accent s'atténua à mesure qu’elle gagnait en confiance.

— Je crois pouvoir apporter du réconfort à Mrs. Leatham, car je me suis retrouvée dans la même situation. Je souhaite la pousser à garder la foi ainsi que le moral. Je désire aussi lui faire part de ma volonté d’aider quand viendra le moment de ses couches, dans le cas où elle en aurait la nécessité. Dr Carson est parfois en visite au loin dans d’autres villes et je ne voudrais pas qu'elle se sente seule.

Harry avait fait allusion au fait qu’il considérait qu’assister à un accouchement était une tâche trop délicate pour être entreprise par un homme d’Église, même pour un curé formé comme il l’était. Les connaissances de Mrs. Foucher étaient précieuses, aussi jeune soit-elle, et il était heureux qu’elle propose son aide.

— Excellente initiative, dit Harry. Je dois dire à quel point j’ai été chanceux de vous avoir obtenue par recommandation et de ne pas avoir eu à chercher quelqu’un pour remplir ce rôle. Je ne peux penser à personne que je préférerais comme cuisinière pour cette maisonnée. Et cela va au-delà des succulents repas que vous préparez. Votre préoccupation à l’encontre de ceux d’Avebury est une bouffée d’air frais pour tous dans le village.

Son compliment amena un rare sourire et un rougissement de plaisir qui mit en évidence une cicatrice le long d’une de ses joues. Elle lui avait une fois dit que la cicatrice provenait d’un accident d’enfance survenu dans la cuisine, mais n’avait pas fourni de plus amples détails. Il se demanda si elle avait toujours été une domestique de cuisine depuis sa plus tendre enfance, mais elle était si secrète qu’il s’abstenait de l’interroger. Et son instinct lui disait qu’elle avait été correctement éduquée, même s’il était difficile de le percevoir quand elle s’exprimait en anglais. Elle dégageait une aura raffinée.

— Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Mrs. Foucher en se tordant les mains. J’aimerais vous demander quelque chose, si c’est possible. Voudriez-vous m’accompagner pour voir Mrs. Leatham ?

— Oui, si vous le souhaitez. Mais vous n'avez pas besoin de moi pour être reçue. Mrs. Leatham n’est pas du tout collet monté et votre compagnie lui sera la bienvenue. Je suis certain de cela.

— C’est peut-être irrégulier de ma part, reprit Mrs. Foucher.

Elle marqua une pause, puis rencontra le regard de Harry avant de détourner les yeux vers l'entrée où le soleil brillait à travers d'étroites vitres de chaque côté de la porte.

— J’aimerais que vous entendiez ce que j’ai à dire. Je n’ai jamais parlé de cela à quiconque et narrer cette histoire m’est douloureux, confessa-t-elle avec un nouveau regard fugace qui ne rencontra pas totalement le sien. Je ne souhaite pas raconter mon histoire deux fois, mais j’aimerais que vous l’écoutiez en tant que curé. Peut-être pouvez-vous le prendre comme une sorte de confession, bien que ce ne soit pas dans votre habitude.

Harry était honoré de recevoir sa confession puisqu’il ne savait pratiquement rien de Mrs. Foucher à l’exception de son pays d’origine. Il rejoignit le bord de la table et ramassa les gants qu’il avait posés dessus.

— Vous n’avez pas besoin d’en dire plus. Je comprends parfaitement. Permettez-moi de changer de veste et je vous accompagne.

Mrs. Foucher fit une révérence et se retira, laissant Harry en proie à un mélange d’émotions. Il ne voulait rien de plus que voir Miss Tunstall et sa cuisinière venait de lui fournir l’excuse parfaite. Même s’il craignait d’irriter Miss Tunstall en venant trop fréquemment, c’était une torture d’attendre des jours entiers avant de pouvoir lui rendre visite. Avec un sentiment proche de la culpabilité, Harry monta les escaliers en courant et changea rapidement de veste.

Quand ils arrivèrent à la résidence Leatham, il sentit l’obligation d’expliquer sa présence à Miss Tunstall tandis qu’elle s’avançait pour les saluer dans l’entrée.

— Mrs. Foucher a décidé qu’elle aimerait partager son histoire avec Mrs. Leatham, si nous ne sommes pas de trop. Elle m’a demandé de l’accompagner pour écouter moi aussi son histoire, car je n’en connais que les détails sommaires, continua-t-il sans reprendre son souffle.

Les yeux de Miss Tunstall lui jetèrent un regard empli de soulagement, ce qui lui réchauffa le cœur. Elle est heureuse de me voir !

— Votre visite arrive à point nommé, car le moral d’Emily est à nouveau au plus bas. Je n’ai pas été capable d’y changer grand-chose et je crois que votre présence sera justement ce qu’il lui faut.

Son sourire était sincère et Harry fut traversé par un électrochoc. Comme c'était agréable de la voir sourire pleinement au lieu d'avoir l'habituel haussement de sourcil ironique. Miss Tunstall n’avait jamais été aussi directe dans son encouragement et cela lui donna une raison d’espérer.

— Je suis certaine que Emily va vous recevoir, leur dit Miss Tunstall. Laissez-moi lui parler d'abord pour en être sûre.

Harry regarda Anna rejoindre le séjour. Elle semblait glisser plutôt que marcher, mais il y avait une énergie certaine dans ses pas. Bien qu’elle ne donnât jamais un autre air que celui d’une grande oisiveté, Harry était sûr que c’était délibéré. Il était tout aussi certain que, s’il y avait quelque chose à accomplir, elle ne tarderait pas à le faire. Il détourna son regard de la porte fermée du salon où Miss Tunstall venait de disparaître et se tourna pour apercevoir Mrs. Foucher qui l'observait. Il se sentit rougir d’être ainsi dévisagé. Ses pensées étaient probablement bien trop évidentes et il fut soulagé quand Miss Tunstall revint.

— Je vous en prie, suivez-moi. Emily va vous recevoir.

Mrs. Leatham était pâle quand ils pénétrèrent dans la pièce.

— Le docteur est-il venu ? demanda Harry après l’avoir salué.

— Il est venu. Tout va bien, répondit Mrs. Leatham d’une voix calme.

Cela semblait tout ce qu’elle révélerait à propos de sa condition, mais cela le satisfit.

— Je pense que vous avez déjà rencontré Mrs. Foucher, dit Harry, attendant que Miss Tunstall prenne place avant de faire de même. Elle a demandé une audience avec vous, car elle a quelque chose d'important à vous révéler. Elle a aussi demandé que je reste si vous n’êtes pas opposée à l’idée.

Il regarda Mrs. Foucher en signe de confirmation. Elle acquiesça.

Mrs. Leatham apparaissait encore plus faible que la dernière fois où il l’avait vue et il se demanda si elle continuait à prendre ses repas.

— C’est gentil d’être venu me rendre visite, Mrs. Foucher. Anna pourrait-elle aussi rester avec nous ? Je crains d'opprimer trop souvent sa sensibilité avec mes idées noires et je ne souhaite pas la priver de visiteurs. Mais, évidemment, si vous estimez que ce que vous avez à dire est d’une nature trop personnelle, je suis certaine qu’elle comprendra, dit-elle bien que cela sembla lui demander un effort considérable pour parler

Mrs. Foucher évalua Miss Tunstall qui lui retourna son regard avec calme. Sa cuisinière avait dû décider qu’il y avait quelque chose de digne de confiance en elle, un sentiment qu’il partageait entièrement, parce qu’elle acquiesça.

— Elle peut rester.

Mrs. Foucher s’exprima comme si elle était habituée à donner des ordres elle-même, ce qui interpella Harry. Quel était son passé et pourquoi n’avait-il jamais remarqué cela chez elle ? Il n’était pas habitué à la voir dans un autre rôle que celui de domestique. Cela dit, se réprimanda-t-il, un curé doit être au-dessus de telles réflexions. Comme Mrs. Foucher avait fui en Angleterre pendant le bref Traité d’Amiens, il lui vint à l’esprit qu’elle pouvait descendre de la noblesse qui avait souhaité s’enfuir du pays.

— Je vous remercie de me recevoir aujourd’hui, Mrs. Leatham. Je suis seulement venue vous dire que je comprends un peu votre situation et je veux vous encourager à demeurer forte.

Mrs. Foucher s’assit, parfaitement droite, les mains jointes sur ses genoux et seule la rigidité de sa posture donna à Harry une vague idée de l’agitation de ses pensées. Il avait pris place en conservant ses distances, suffisamment près pour entendre ce qui était dit, mais assez loin pour offrir un semblant d’intimité à Mrs. Foucher. Anna, assise sur le canapé à côté de Mrs. Leatham et le regard fixé sur Mrs. Foucher, était difficile à lire, bien que Harry fût sûr d’avoir détecté en elle de la compassion mêlée à de la curiosité.

— Je suis issue d’une vieille famille française, commença Mrs. Foucher. Mon nom est Marie-Madeleine Catherine Anne de Vieuxchamps. Mon père était un vicomte dans la région de Bordeaux. Quand Napoléon est revenu au pouvoir en 1802, mon père a décrété qu’il était temps pour nous de partir, car il serait bientôt trop difficile de le faire et trop dangereux de rester. Il est parti avec ma mère, ma sœur, moi et… et bien, mon époux est venu lui aussi. Antoine était le fils de Joseph Foucher, un marchand fortuné et notre union fut le fruit de notre amour.

Le sourire qui étira les lèvres de Mrs. Foucher lui donnait l'apparence d'une écolière plutôt que celle d’une femme de trente ans.

— Que mon père l’ait permis a choqué tout le monde, sauf moi. Mon père ne tenait qu'à ce que mon époux m’aime, qu’il protège mon cœur et… Comme vous le dites, vous Anglais, qu’il m’installe en grande pompe. Antoine nous a accompagnés jusqu’à la frontière à Calais. Il connaissait suffisamment de personnes sur les quais pour nous faire monter en toute sécurité sur un bateau pour l’Angleterre. Mais, par mesure de précaution, il nous fit embarquer sur un sloop gouverné par des contrebandiers, qui ne serait pas détecté par les autorités anglaises ni françaises. Mon époux allait vérifier une cargaison pour son père avant de venir nous rejoindre à temps pour prendre la mer. J’aurais dû savoir quand il n’est pas arrivé tout de suite.

Les yeux de Mrs. Leatham se remplirent de larmes de sympathie, mais Miss Tunstall demeura pratiquement stoïque. Harry ne pouvait déceler des signes d'émotion que dans la ligne de froncement entre ses sourcils.

La voix de Mrs. Foucher se brisa sur les mots suivants.

— Il m’a dit que je devais partir, qu’il y avait une chance qu’il soit retenu et n’arrive pas à temps avant notre départ, et que je devais partir avec ma famille, même s'il n'était pas là. Il me rejoindrait ensuite, et je devais l'attendre à Londres. Comme je suis certaine que vous l’avez deviné, Antoine ne nous a pas rejoints cette nuit-là. Alors, je lui ai obéi et je suis restée sur le bateau avec ma famille et nous avons levé l’ancre. L’itinéraire n’était pas direct, car nous avons dû accoster dans un endroit dissimulé sur la côte anglaise plutôt que de prendre la voie la plus rapide jusqu’à Douvres. Nous sommes restés ensemble sur le bateau avec les autres marins jusqu’aux premières lueurs de l’aube et j’ai remarqué que certains d’entre eux ont commencé à trembler de fièvre, que j'ai appris plus tard était la variole.

Ses mots semblèrent restés coincés dans sa gorge et elle pressa les lèvres avant de poursuivre.

— Quand nous sommes arrivés sur la côte, nous nous sommes mis en quête d’un abri, mais aucun ne nous fut offert. Ma famille et moi nous faufilions dans des granges la nuit tandis que nous faisions route vers Londres. Quinze jours plus tard, tremblaient eux aussi de la fièvre, et les boutons tant redoutés firent leur apparition peu après. Je ne sais pas pourquoi j’ai été épargnée. La seule consolation, je suppose, c’était que nous avions, à ce moment-là, déniché une grange qui n’était pas utilisée et nous n’avons donc pas été chassés comme cela avait été le cas dans les autres lieux, dit Mrs. Foucher d’une voix dure, comme pour repousser le chagrin. Deux semaines plus tard, ils étaient tous morts. Je les ai enterrés seule dans un champ abandonné, creusant leurs tombes avec une faucille cassée abandonnée dans la grange.

Mrs. Foucher ne fit pas de pause dans son récit. C’était comme si, ayant manifesté la faiblesse de ses larmes une fois, elle ne le ferait pas à nouveau.

— Nous n’avions pris aucune disposition sur ce que nous devions faire une fois sur le sol anglais et nous n’avions aucun contact. Nous avions compté sur Antoine pour cela. Ces contrebandiers n’étaient pas aussi loyaux envers Antoine ou notre cause qu'il le croyait, car ils nous avaient soulagés, sous la menace d’un couteau, de l’argent et des bijoux que nous avions en notre possession avant de nous débarquer sur la côte. Seule, j’ai erré de village en village jusqu’à ce que je trouve une famille suffisamment gentille pour m’accueillir. Je n’avais pas appris l’anglais en grandissant, mais cette famille n’a été en rien moins qu’accueillante à mon égard, continua-t-elle, en gardant son regard sur Harry pendant un moment. Heureusement pour moi, j’avais passé du temps dans les cuisines à la maison parce que le chef faisait toujours des petits-fours et d’autres douceurs pour me tenter. J’avais eu le temps d’observer son savoir-faire et la bonne dame anglaise m'a appris tout ce qu’elle savait. J’ai appris à cuisiner avec elle et j’ai même été formée en tant que sage-femme par sa domestique. Je ne pouvais pas demeurer avec elle à Stockwell. J’avais besoin d’aller à Londres où Antoine pourrait me retrouver, dit-elle en regardant ses mains posées sur ses genoux. J’ai patienté pendant six ans.

Harry absorba les détails de son histoire en silence. Il se demanda si cela pouvait être utile à Mrs. Leatham. N’était-ce pas une autre histoire triste qui réduirait en cendres la moindre lueur d’espoir restante ? Il eut bientôt sa réponse, car il y avait plus dans l’histoire de Mrs. Foucher.

— Quand j’ai quitté la France, je portais un enfant. Je ne suis jamais tombée malade et je ne sais pas si la variole a réussi à atteindre le bébé sans que je tombe malade, ou si c’était simplement le poids de mon chagrin, mais, au cours du quatrième mois de grossesse, une semaine après que j’eus enterré ma famille, j’ai accouché prématurément d’un petit garçon.

À ces mots, Mrs. Foucher laissa finalement libre cours à ses émotions, plaçant ses mains sur son visage en pleurant. Miss Tunstall vint s’asseoir à côté de Mrs. Fourcher et enroula son bras autour d’elle.

Une fois que Mrs. Foucher eut essuyé ses yeux sur le mouchoir que Harry lui avait tendu, elle tourna un regard implorant vers Mrs. Leatham.

— Je vous en supplie, soyez forte pour le bien de votre bébé. J’ai perdu mon époux et je n’en veux pas d'autre. Je n’en prendrai pas un autre. Mais comme j’aurais souhaité, toutes ses années, avoir eu mon fils. Vous ne savez pas encore ce qu’il est advenu de votre mari. Il y a toujours de l’espoir. Pour moi, dix ans se sont écoulés et je peux affirmer qu’il n’y a plus d’espoir. Alors je vous implore d’être forte pour l’enfant qui grandit en vous afin qu’il soit source de réconfort pour vous, quoi qu'il arrive.

Mrs. Leatham pleura avec Mrs. Foucher et, comme l’histoire touchait à sa fin, Mrs. Leatham sécha ses propres larmes.

— Ses mots me vont droit au cœur, dit-elle, la voix lourde d’émotion. Merci de les avoir partagés avec moi.

Ce lien commun était tout ce qu’il fallait pour que les deux femmes se comprennent parfaitement.

Mrs. Foucher se leva et Harry fit de même.

— Je vais raccompagner Mrs. Foucher chez elle, annonça-t-il.

Il pensa qu’elle pourrait avoir besoin de parler davantage à propos de ce qu’elle venait de dévoiler. Cela lui avait assurément donné un aperçu différent de sa situation. Bien sûr, cela signifiait partir sans avoir échangé ne serait-ce qu'un mot en privé avec Miss Tunstall, mais il avait besoin d’être présent pour Mrs. Foucher.

— Je vais marcher seule, dit Mrs. Foucher comme si elle avait suivi la direction de ses pensées. Vous pouvez rester si vous le souhaitez.

Et c'était encore une fois cette confiance qu'il n'avait jamais vue en elle, mais qu’il remarquerait dorénavant. Il se demanda s’il devait prendre en considération son rang social et chercha les mots dans ce but.

— Dans ce cas, si vous le permettez, dit Harry en s’adressant aux deux autres femmes à la place. Je vais raccompagner Mrs. Foucher jusqu’à la porte et reviendrai pour une brève visite.

Miss Tunstall leva les yeux sur lui et acquiesça.

Tandis qu’il accompagnait sa cuisinière, issue d’une longue lignée de sang noble français, jusqu’à l’entrée principale, Harry prit la parole avec le fantôme d’un sourire aux lèvres.

— Peut-être que vous ne devriez pas travailler pour moi. Peut-être que je devrais travailler pour vous.

Mrs. Foucher secoua la tête.

— Je crois que je sais qui vous êtes bien mieux que la plupart des gens, dit-elle, ses mots le prenant par surprise.

Que savait-elle exactement ?

Alors que Mrs. Foucher s’apprêtait à mettre un pied dehors, Harry ne put s’empêcher de poser la question qui lui avait trotté dans la tête depuis sa « confession ».

— J’aimerais savoir pourquoi vous avez requis ma présence quand vous avez raconté votre histoire à Mrs. Leatham. Ce n’était finalement pas vraiment une confession. Aussi heureux que je sois de connaître votre histoire, j’avais presque la sensation de m’immiscer dans vos pensées, car aucune confession de péché ne fut nécessaire.

— Oh, mais c’était une confession, dit Mrs. Foucher avec un frémissement de lèvres, son regard soutenu rencontrant le sien. Je confesse le péché d’orgueil pour avoir voulu que vous sachiez que, bien que je travaille pour vous et continuerai à le faire avec gratitude, dans une autre vie, cela n’aurait pas été le cas.

Sur ces mots, Mrs. Foucher se retourna et prit le chemin du presbytère.

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