L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Tome 2
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Chapitre 1
Août 1812
— Je suppose que nous devrions arriver dans l’heure. L’auberge du Pélican a assuré que nous devrions atteindre Avebury pour les deux heures de l’après-midi, ce qui, je dois le dire, sera un répit bien mérité après ces horribles soubresauts. Je jure en avoir plein les bottes.
Miss Anna Tunstall adressa un regard de coin à sa dame de compagnie peu gâtée par la nature, ne s’attendant pas à la moindre réponse. En effet, elle n’avait pas reçu grand-chose en retour de tous ses efforts ces trois derniers jours.
Sa dame de compagnie taciturne avait cependant encore l’élément de surprise et donna une réponse au-delà de la monosyllabe.
— L’est meillor d’fermer la fenestre, Miss, parc’qu’cet endreit est parcouru d’brigands. Ils iront p’us vite qu’vos pourrez les voir.
L’irritation d’un long trajet depuis Londres avec une jeune femme silencieuse, dont la compréhension de l’hygiène était au mieux précaire, entraîna Anna à riposter :
— S’il y a des bandits de grand chemin à pied, fermer la fenêtre n’écartera pas la menace. Mais quelle surprise, Béatrice, vous parlez finalement ! Comme c’est aimable de m’instruire de votre conversation. Mais si vous pensez m’effrayer avec votre expression lugubre, vous êtes loin du compte.
Béatrice, une dame de compagnie engagée pour le trajet et inconnue d’Anna avant qu’elles n’aient prit la route ensemble, semblait penser qu’elle avait fait son devoir en prévenant la jeune dame. Elle retomba dans le silence, en tirant un peu plus son sac de voyage élimé contre sa poitrine et leva les yeux en direction de l’endroit où le coussin jaune effiloché rencontrait le plafond pourpre de leur voiture de location. Le frère d’Anna, Stratford, comte de Worthing, leur avait prêté un attelage pour leur voyage, mais un essieu s’était brisé au cours de la précédente étape. Anna avait jugé préférable d’en louer un autre plutôt que de retarder son arrivée en attendant qu’il soit réparé.
Anna leva les yeux vers le ciel face à la contribution maussade de Béatrice et se permit le luxe d’une diatribe interne. Emily Leatham, je vais te tuer pour m’avoir refourgué une pareille créature comme dame de compagnie de voyage. Rapidement, son humour prit le dessus et Anna se tourna vers la fenêtre tandis qu’un sourire étirait ses joues. Si je ne tue pas Béatrice en premier.
Anna n’avait personne avec qui partager sa raillerie personnelle. C’était la première fois qu’elle était séparée de Phoebe, sa sœur jumelle, pour plus d’un après-midi et ses gentilles réparties commençaient à lui manquer. Phoebe avait toujours été une présence pondérée et apaisante. Anna pouvait laisser libre cours à ses envolées imaginatives et humoristiques et Phoebe la reprenait quand ce fameux humour la conduisait trop loin. Anna soupira. Sans Phoebe, elle allait devoir surveiller ce qu’elle disait. Elle se devait d’être responsable à présent !
Cependant, cela valait la peine de faire le voyage pour voir Emily Leatham, la fantasque et joyeuse Emily, dont l’espièglerie s’accordait à la sienne. Elles avaient assurément trouvé des moyens de se divertir pendant leur première saison londonienne avant que le mari d’Emily ne s’empare de cette dernière. Un avantage non négligeable à cette visite était qu’Anna échappait à quatre semaines ennuyeuses à jouer aux cartes avec sa tante Shae, à apporter des tranches de porc dans des paniers aux pauvres ou à accompagner son frère lors de ses visites à ses métayers, comme il se devait au nouveau comte de Worthing.
Même le plaisir de préparer le mariage de son frère ne la tentait pas, surtout lorsqu’elle avait plus de chances de se voir remettre les tranches de porc que d'être invitée à planifier le petit-déjeuner du mariage. Phoebe, qui avait toujours été la plus diligente, encouragea Anna à rendre visite à Emily, en expliquant gentiment que la présence d’Anna serait manquée, mais non nécessaire, une vérité qui la soulageait et la blessait à la fois. Emily n’avait pu promettre à Anna plus que les plaisirs qu’un village campagnard pouvait offrir, mais personne ne connaissait Anna là-bas et rien ne lui serait demandé. Non, même sans la présence constante et réconfortante de Phoebe, Anna avait pris la bonne décision en allant à Avebury.
Un bruit violent déchira l’air et Béatrice laissa échapper un cri. Anna se retourna en sursautant, plus alarmée par la réaction de la domestique que par le bruit initial. Béatrice avait oublié sa recommandation antérieure de ne pas regarder par la fenêtre et jetait maintenant un coup d’œil pour repérer la source de l’agitation.
— C’est comme j’vos ai avertie, Miss, dit Béatrice. Les forbans arrivent.
Anna n’eut pas le temps d’assimiler ce que venait de lui dire Béatrice avant qu’un coup de feu ne transperce les panneaux latéraux de la voiture à travers le toit. C’était bien trop près à son goût et le cœur d’Anna commença à tambouriner dans sa poitrine. Elle n’était pas prompte à l’anxiété, ce dont elle était très fière, mais ceci troublait même son aplomb et l’obscurité menaçait les bords de son champ de vision.
Reste calme, s’exhorta Anna. Elle prit une grande respiration et lissa sa jupe en patientant.
L’attelage avait fait halte à présent. Des hommes criaient à l’extérieur, mais Anna put à peine discerner ce qu’ils disaient avant que la porte du côté de Béatrice ne s’ouvre violemment.
— Dehors, mignonnes.
La silhouette trapue d’un homme se tenait dans l’embrasure de la porte. De taille moyenne, il portait une tenue marron, un foulard dissimulant son visage. Il n’avait pas de caractéristiques distinctives autres qu'une odeur repoussante. D’un coup sec, l’homme tira Béatrice hors de l’attelage et elle trébucha, en tombant sur ses mains et ses genoux. Ensuite, il tourna son attention sur Anna, en la fixant jusqu'à ce qu'elle soit déconcertée par son observation silencieuse.
Elle conserva une voix calme.
— Eh bien ! Monsieur, dois-je moi aussi descendre ?
L’homme rit, un son déplaisant qui aurait pu effrayer Anna.
— Ouy. Moins que vos vouliez qu’mon couteau vos d’shabille en même temps qu’les coissins.
Anna tendit la main en direction de la poignée de porte sur sa gauche, mais l’homme secoua la tête.
— Non, D’moiselle… Allons. Vos sortez d’ce costé.
Cela impliquait de se diriger vers l’ennemi et Anna obéit, déglutissant nerveusement. Heureusement, l’homme s’éloigna de l’attelage tandis qu’elle se glissait le long de la banquette.
— Toy.
Il agita son pistolet en direction du cocher.
— Vos attendez avoc les d’moiselles et si vos restez sage comme des agneaux, je pourrais vos laissez vivre.
Le cocher obéit à la sommation et se tint à côté de Béatrice, le regard fixé sur ses bottes. Anna les rejoignit, son expression soigneusement contrôlée. Un second bandit pointa son pistolet sur leur groupe. Le premier mit à sac l’attelage, en éventrant les coussins rembourrés de la banquette en quête de bijoux cachés, qui ne s’y trouvaient évidemment pas. Il s’agissait d’une voiture de location. Il ne devait pas être un voleur particulièrement perspicace s’il ne pouvait même pas déduire cela.
Quelque chose bougea dans les arbres à la gauche d’Anna et le second bandit se tourna pour voir ce qui avait attiré son attention. La distraction fut juste suffisante pour que le cocher prenne ses jambes à son cou. Elle le regarda avec stupeur alors qu’il contournait les chevaux et se précipitait sous le couvert des arbres, là où le voleur ne pouvait plus le viser. Bon ! Que dire de cela ? Anna avait assuré à son frère qu’elle n’aurait pas besoin d’une escorte masculine, non pas qu’il en aurait eu le temps avec ses affaires à Worthing et toute son attention concentrée sur son mariage à venir ainsi que sur sa lune de miel. Maintenant, sans la protection de sa famille, Anna réalisait à quel point elle était vulnérable et se mit à trembler. Le temps que le voleur finisse sa fouille, le cocher s’était complètement volatilisé parmi les arbres.
— Qu’est c’est qu’ça ?
La tête du bandit émergea de l’attelage. Après un regard vers son complice, puis vers les deux femmes, il rit.
— Il vos a laissé ? Ha ! Ah les foies blancs.
Le voleur bondit par-dessus les marches et ses bottes en cuir souple ne firent aucun bruit en atterrissant sur le sol.
— Rien trouvé. Z’ont dû les fourrer dans la malle.
Le bandit s’approcha d’Anna et inclina son menton tandis que le second scrutait la lisière du bois, où elle pensait avoir aperçu du mouvement.
— À moins qu’ce soit sur vostre personne.
Il fit glisser un doigt le long de sa mâchoire et Anna raidit le dos, en refusant de reculer devant son regard. Pour la première fois de sa vie insouciante, elle sentit des vrilles glacées de peur remonter le long de sa colonne vertébrale.
— C’est dans la malle, dit-elle, fière de conserver une voix monotone.
Peut-être se contenterait-il des bijoux, ce qui ne serait pas une grande perte pour elle. Elle avait bien fait de laisser ses biens les plus précieux à demeure et, si cela pouvait lui éviter d’être blessée, elle accepterait la perte. Pendant tout ce temps, Béatrice n’avait pas dit un mot, mais, avant qu’il se déplace en direction de la malle qui était sanglée à l’arrière de l’attelage, le voleur courba un doigt vers elle.
— Toy. Ouvre le coffre.
Béatrice laissa tomber son sac et le suivit à l’arrière où elle commença à détendre les lanières de la malle d’un air maussade.
— T’ressembles à un tire-laine désguisé en domestique, toy, dit le voleur. Que dis-tu d’tenter ta chance avoc moy ?
Béatrice renifla et s’attaqua à un nœud particulièrement tenace jusqu’à ce qu’il cède.
— Vos avez rien qu’je pourrais vouloir. Connais les hommes comme vos et c’qu’la vie avoc vos ressemble. Serais dans la cuisine et c’est point une place qu’je pourrais quitter.
Le voleur haussa les épaules.
— Comme t’veux, poulette.
La malle, à présent libre de ses lanières, était à la merci du voleur pour qu’il puisse fourrager dedans. Anna regarda son linge être jeté de tous les côtés et sa peur se transforma en colère.
— Prenez garde à ce que vous faites avec mes possessions, dit-elle. Vous n’avez besoin que des objets de valeur. Il n’est pas nécessaire de jeter mes affaires par terre.
— Trouvez-moi les bib’lots alors.
Le voleur s’arrêta de fouiller.
— Qu’avez vos fait ? Les placer au fond d’la malle ? Pas très practique.
Anna croisa les bras.
— Je ne vais pas aider quelqu’un à dérober mes biens. Prenez-les, mais de grâce, faites attention à mes affaires.
Le voleur rit à nouveau, cette fois avec un plaisir évident.
— Point souvent qu’je vois une donzelle comme vos.
Il approcha une robe pliée contre son visage.
— D’la soie.
Après avoir jeté tous les articles à l’extérieur de la malle, il ne trouva toujours aucun de ses objets de valeur. Anna en fut si étonnée qu’elle ne put s’empêcher de se rapprocher. Le bandit l’observa et sembla satisfait de voir que sa surprise était réelle. Il se tourna vers Béatrice.
— Suppose qu’je sais où qu’les joyaux sont partis.
Il claqua des doigts.
— Diablesse. Tu viens avoc moy.
Béatrice tapa du pied.
— Non, pas moyen.
Le voleur l’attrapa par l’avant-bras et la traîna en direction de leurs chevaux attachés à un arbre, mais Béatrice n’y alla pas sans résister bruyamment. Elle hurla et se débattit contre sa prise en poussant des salves de cris, ralentissant considérablement son avancée. Alarmée, Anna regarda la scène, se demandant si elle devait tenter d’aider la fille ou s’enfuir. Où se trouvait le sac contenant ses bijoux et l’argent ? Béatrice l’aurait-elle pris ? Anna réfléchit au peu qu’elle pouvait faire dans une telle situation et s’apprêtait à se précipiter dans l’attelage en quête d’une arme, son ombrelle peut-être, quand une main se faufila par derrière, lui serrant les bras d’une prise inébranlable et lui ferma la bouche. Comment avait-elle pu oublier qu’ils étaient deux ?
— Ouy, mon cœur, murmura-t-il à son oreille. Vos tiendrez tranquille maintenant.
Alors que sa peur grimpait, des éclairs de lumière surgirent à l’arrière de ses paupières. Anna leva les yeux en direction des arbres devant elle, cherchant désespérément de l’aide. Quelqu’un allait forcément apparaître. Quelqu’un devait apparaître. Ils étaient près d’une route publique et Béatrice pouvait réveiller les morts avec ses hurlements. Malgré la menace de l’homme, Anna cria, ou essaya de le faire, mais sans succès.
Le mieux qu’elle put faire fut quelques protestations étouffées, audibles parmi ses gémissements.
Soudain, Anna entendit une autre voix n’appartenant pas à l'un des voleurs.
— Ohé, Ambrose.
Elle sentit le bandit se retourner de surprise, la tirant avec lui. Anna n’eut que le temps de se questionner sur l’ajout d’un nouvel arrivant au sein de leur groupe avant qu’elle ne sente l’air s’agiter près de sa tête.
Puis, tout devint noir.
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