L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Vingt
L ord Worthing conduisit Eleanor au milieu de la salle et elle se positionna face à lui, consciente de sa présence assurée tandis qu’il courbait sa tête vers elle. La pression de sa main sur son dos était légère et tous ses nerfs fourmillaient face à sa proximité. Les premiers accords se firent entendre. Elle savait comment valser — l’ayant appris à l’école —, mais ceci n’était en rien comparable avec le fait de valser avec le professeur à la taille épaisse qui sentait la saucisse. Là, c’était magique.
Les lumières et les sons tourbillonnaient autour d’eux, les éclats bariolés des autres couples tournoyants, la musique dictant leurs mouvements et Lord Worthing la tenant, au creux de son étreinte, tandis qu’ils glissaient sur le sol. Elle tournoya dans ses bras et leurs yeux se rencontrèrent, tandis qu’il la guidait sur le parquet ciré. Elle savait qu’elle devrait converser. Une partenaire de danse accomplie saurait quoi dire, mais elle ne trouvait aucun sujet de conversation qui ne soit pas excessivement terre-à-terre et qui, inévitablement, romprait le charme. Il ne parla pas non plus, mais l’attira de plus belle contre lui jusqu’à ce que leurs battements de cœur résonnent de concert, au rythme de leurs pas enchevêtrés.
Bien trop rapidement, la musique prit fin et la salle s’arrêta de tourner. Eleanor retourna son regard vers Lord Worthing qui demeurait figé, ses yeux examinant chaque centimètre de son visage. Les commissures de ses lèvres se relevèrent, bien que cela semblât lui coûter.
— Je vous remercie, Miss Daventry.
Elle répondit d’une inclination de la tête et, en silence, Lord Worthing l’escorta hors de la piste de danse. Ils se tinrent sur le côté pendant une bonne minute avant qu’il ne se tourne vers elle et ne lui sourit.
— Miss Daventry, vous dansez admirablement bien. Si vous ne résidiez pas avec Lydia, qui a dû vous l’apprendre désormais, je n’aurais pas osé demander à Lady Sefton la permission de vous inviter à valser.
Elle répondit sur le même ton léger :
— Je vous ferais savoir que l’académie de Miss Spencer est des plus progressistes. Elle a engagé un professeur de danse qui nous a tout appris, y compris la valse. Miss Spencer savait que cette danse ferait fureur avant même les matrones locales et elle ne voulait pas que l’une de ses écolières lui fasse honte.
— Et qui était votre professeur ?
Il fronça les sourcils et elle s’autorisa le luxe de se demander si c’était par jalousie.
— Oh, un vieux gentleman affublé d’une bedaine. Ses pieds étaient agiles cependant.
Elle grimaça alors que Lord Worthing laissa s'échapper un rire.
De l’autre côté de la salle, Miss Broadmore se frayait un chemin dans la foule et Eleanor ressenti un élan d’irritation. Elle va également souhaiter danser, j’en suis certaine. Se concentrant à nouveau sur Lord Worthing, elle lui dit :
— Je vous remercie de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à danser. Je sais que d’autres attendent encore un partenaire.
— L’honneur est mien, répliqua-t-il en s’inclinant. Laissez-moi vous escorter jusqu’à la table des rafraîchissements. Si j’en crois Lydia, vous n’avez pas d’autres danses après celle-ci.
— Il se trouve que Lord Carlton a sollicité le premier quadrille et Mr. Braxsen ainsi que le commandant Fitzwilliam m’ont tous deux promis une danse. Mr. Weatherby a été assez aimable pour m’en solliciter une également. Cela n’a pas été aussi difficile que je l’avais imaginé de décrocher des partenaires.
Eleanor accepta le verre qu’il lui tendait avant de se confier.
— Je ne suis pas assez naïve pour penser que mon héritage n’a pas joué un rôle en ce sens, bien que vous ayez un jour laissé entendre que même lui ne serait pas suffisant.
Sa moue guindée était démentie par l’éclat malicieux de son regard.
Lord Worthing sourit face à sa répartie fine, mais ses mots suivants furent sérieux :
— Miss Daventry, je ne vous ai pas rendu justice. Ma conduite à votre égard a simplement été innommable. Je n’avais alors pas vu vos qualités.
De la chaleur se déploya dans son cœur à l’entente de ces mots. Eleanor se retourna pour répondre, mais le regard de Lord Worthing était fixé sur Lord Carlton, qui se dirigeait vers eux. Elle laissa échapper un soupir silencieux de déception.
Le comte avait aussi dû sentir le changement d’humeur parce que, quand il parla, sa voix fut sévère et froide.
— Cela serait gâcher vos qualités admirables que de vous laisser être la proie de coureurs de dot ou de quelqu’un de bien trop inexpérimenté pour comprendre pleinement votre valeur. Il m’incombe de prendre soin de vous comme je le fais pour mes sœurs. Ou pour Lydia. Je me sens responsable de vous voir bien établie.
Les yeux d’Eleanor s’écarquillèrent en réponse aux mots indifférents qui suivaient un tel éloge, mais elle contrôla suffisamment sa voix pour lui adresser une réplique désinvolte :
— Monsieur, qu’est-ce qui vous fait croire que je nécessite votre assistance ? Je suis sous la protection de Lady Ingram et, par association, de Lord Ingram. Il dissuadera toute personne n’étant pas convenable.
Elle lui adressa un sourire de façade, remarquant que Lord Carlton avait été détourné de sa route, puis fit signe à Lydia, qui venait seulement de revenir sur les abords de la piste de danse.
— Lydia, qui as-tu déniché comme partenaire pour la valse ?
Elle se détourna, présentant ainsi son épaule à Lord Stratford. Maintenant, laissons-le réfléchir à la sagacité de ses mots.
— Le duc de Roxburgh, répondit Lydia avec triomphe. Il a demandé à Mrs. Drummond-Burrell de nous présenter. Et, maintenant, j’ai la liberté d’accepter d’autres invitations. Stratford ? Si vous voyez que je suis assise à l’écart, vous viendrez et m’épargnerez cette disgrâce, n’est-ce pas ?
— Hum ?
Lord Worthing ne lui prêtait pas attention et la question de Lydia ramena son regard sur celui d’Eleanor.
— Oui, oui, évidemment. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser. Je vois qu‘Anna discute encore avec Ingram et, bien que ce soit innocent, le beau monde pourrait ne pas le voir de cette façon.
Il s’éloigna d’elles à grandes enjambées, les yeux fixés sur sa sœur.
Lydia observa Eleanor qui avait commencé à scruter la salle du regard en quête d’une source d’air frais.
— Je suis heureuse que tu aies pu valser avec Stratford. Il t’a rendu un si grand service. Maintenant, tout le monde peut te solliciter pour une danse. Annonça-elle en serrant la main d’Eleanor.
— J’aurais souhaité qu’il réserve ses aimables faveurs pour quelqu’un d’autre.
Eleanor haussa le menton, déchirée entre un sentiment de frustration et un sens du ridicule. De toutes ses qualités plaisantes, on ne pouvait pas qualifier le comte de parangon de tact. Mais soit, elle avait dit qu’elle s’efforcerait d’ignorer ses mots dans le futur.
— Je n’ai pas besoin d’un champion comme Lord Worthing. Viens, il fait si chaud ici. Ne pouvons-nous pas rejoindre une alcôve et y trouver un peu d’air frais ?
Lydia, qui revêtait une toilette des plus seyantes, dut sacrifier sa propre inclination sur l’autel de l’amitié et suivre son amie. Elles étaient à mi-chemin de la porte quand Miss Broadmore leur bloqua la route.
— Quel charmant spectacle vous présentez toutes deux ce soir ! les complimenta Miss Broadmore d’une voix douce. Miss Daventry, n’est-ce pas ? Vous avez eu la chance d'être remarquée par un pair dès votre première saison. Désormais, vous ne devez plus craindre de manquer de prétendants.
Lydia répondit au sourire étincelant avec l’un des siens.
— Oh, elle n’a aucunement manqué de prétendants, je vous l’assure.
— Non, vraiment ? questionna Miss Broadmore en s’éventant doucement, son regard ne quittant pas celui d’Eleanor. Je suppose qu’un héritage rendrait n’importe qui attrayant aux yeux de la bonne société. Où résidez-vous ? continua-t-elle, ses lèvres s’entrouvrant et dévoilant de minuscules dents perlées.
— Au 28, Grosvenor Square.
Lydia lui adressa un sourire satisfait.
— La résidence Ingram. À présent, si vous voulez bien nous excuser, nous étions en quête d’air frais.
Cinq minutes passées loin de l’agitation, à respirer l’air frais se déversant par les fenêtres que Lydia avait ouvertes de force, permirent à Eleanor de retrouver son calme intérieur. Elle examina avec objectivité tout ce que Lord Worthing lui avait dit, ignorant les sentiments impétueux ressentis pendant qu’ils avaient dansé ensemble et se sermonna d’avoir pensé qu’il commençait à rechercher sa compagnie parce qu’il l’appréciait.
Elle trouvait de l’humour dans le fait qu’il ait, une fois de plus, parlé sans réfléchir, parce qu’elle était certaine qu'il finirait par s'en rendre compte, et que lorsqu'il le ferait, il se sentirait chagriné. Il allait lutter pour décider quelle tactique adopter. Donner à Miss Daventry les excuses qu’elle mérite ou bien obéir à son injonction d’arrêter les excuses.
Toutefois, elle devrait se contenter de l’humour car elle ne pouvait rêver d’un futur avec Lord Worthing quand il était évident qu’il n’avait pas décidé d’un avenir commun avec elle. Elle suspectait qu’il ressentait un certain degré d’affection. La manière dont l’air se chargeait de tension entre eux était difficile à ignorer. Mais il ne s’agissait pas de la conversation d’un homme décidé.
— Eleanor, tu es si silencieuse. Te sens-tu mieux à présent ?
Eleanor savait que Lydia fournissait un effort héroïque pour attendre patiemment qu’elle aille mieux alors que, pendant ce temps-là, les gentlemen étaient probablement en train de la chercher en vain.
— Je suis remise. Merci d’être venue avec moi.
Eleanor tendit la main et ferma les fenêtres, souhaitant repartir sans laisser de trace de leur passage, et passa son bras autour de celui de Lydia. Elles entrèrent dans la masse fourmillante de personnes, Eleanor suivant dans le sillage de Lydia. Si seulement elle pouvait dénicher quelqu’un avec qui elle se sentait à l’aise, elle pourrait trouver refuge à ses côtés pour le reste de la soirée.
Lord Delacroix les intercepta toutes les deux.
— Bonsoir, Miss Daventry. Je venais justement solliciter votre main pour la prochaine valse. Me ferez-vous l’honneur ?
Eleanor ne trouva aucune raison de refuser, bien qu’elle le souhaitât.
— Mon carnet de bal n’est pas encore complet, répondit-elle avant de le lui tendre.
Il écrivit son nom pour la prochaine valse.
— À tout à l’heure, dit-il avec un clin d’œil avant de s’éloigner d’elle sans avoir demandé à être présenté à Lydia.
Elle ne l’avait pas non plus proposé.
— Hum, marmonna Lydia. Un vicomte ? Il a des traits si … continentaux, ce qui n’est pas à la mode pour le moment. Pourtant, je le trouve agréable à regarder. Et il semble s’intéresser à toi. Ma chère amie, je savais que tu ferais fureur à Londres.
— Oh Lydia, rétorqua Eleanor, démoralisée. Tu n’en savais rien. C’est ce maudit héritage.
— Maudit ? Tu vas faire une brillante alliance grâce à lui.
Lydia pressa le bras de son amie.
— Oui, acquiesça Eleanor tristement. Mais elle ne sera pas au nom de l’amour.
Stratford n’était pas de bonne compagnie. Ses sœurs étaient bien occupées, enchaînant les danses les unes après les autres. Lydia semblait avoir disparu, ainsi que Miss Daventry — toutes deux sollicitées pour chaque danse. Il n’avait pas apprécié la manière dont les choses s’étaient terminées avec Miss Daventry. Peut-être avait-il parlé sans peser le poids de ses mots, mais, quand Carlton s’était dirigé vers eux, il avait ressenti de plein fouet l’erreur que serait cette union. Une erreur à tous les niveaux… À l’exception, peut-être, de ce que dictait la logique lorsqu’un gentleman respectable cherchait une jeune femme tout aussi respectable pour l’épouser. C’étaient ses propres sentiments qui se révoltaient à la pensée de Carlton et Miss Daventry ensemble.
Le mariage. Il ne pouvait envisager une telle perspective avant d’avoir mis de l’ordre dans sa vie. Sa ridicule proposition à Miss Daventry au domaine Worthing n’avait eu lieu que parce qu'il était sous le choc d'avoir vu Judith, si tôt après son retour. Il s’était senti aussi doublement écrasé par le poids de sa pairie et la tournure inattendue de l’héritage qui impliquait Miss Daventry — et aussi parce qu’il était ivre. Jusqu’à ce qu’il soit prêt à envisager de prendre épouse, il n'était pas juste pour Miss Daventry de se présenter comme un prétendant sérieux. Elle devait certainement apprécier son désintérêt et la protection de ses sentiments, ainsi que de son avenir.
Il avait verrouillé son cœur à double tour après sa déception amoureuse avec Judith et personne ne s’était suffisamment rapproché pour en pousser la porte. Jusqu’à présent. Stratford repensa à Miss Daventry dans ses bras pendant qu’ils valsaient, son doux parfum, ses yeux se fermant chaque fois qu’ils tournoyaient et l’expression de pure joie sur son visage qui faisait fondre ses défenses. La vision ne le quitta pas pendant un long moment.
Lord Delacroix fut à l’heure pour réclamer sa danse et Eleanor ne ressentit aucun plaisir à être tenue aussi étroitement. Quand Lord Worthing la tenait, la sensation était intime sans pour autant être désagréable. Mais lorsque Lord Delacroix la prenait dans ses bras, elle se sentait mal. Toute tentative de créer une distance ne faisait que de les faire danser maladroitement. Ce n’était pas la sensation de voler qu’elle avait expérimentée avec…
— J’ai peut-être montré trop d’empressement pour faire votre connaissance, commença Lord Delacroix, mais j'étais désireux de faire votre connaissance après avoir entendu chanter vos louanges dans un cercle quelque peu inhabituel.
Eleanor regarda désespérément autour d’elle pour voir s’il y avait quelqu’un avec qui elle pourrait rester une fois la danse finie. Plus d’une jeune fille la regardait avec quelque chose qui ressemblait à de l'envie. Toutes les débutantes n’avaient apparemment pas de hautes aspirations pour le mariage. Plusieurs, tout comme Lydia, étaient attirées par l’apparence Byronesque de son cavalier.
— N’allez-vous pas me demander qui chantait vos louanges ? la taquina-t-il.
Son attention retourna d’un coup sur lui.
— Je ne me soucie pas d’apprendre que mon nom circule dans quelques foules. Je ne souhaite pas en savoir plus.
— Vous avez mal interprété mes propos, Miss Daventry. Les louanges provenaient d’une personne n’ayant aucun mal à les chanter. J’étais à Paris. C’était… Oh, il y a plus de dix ans. J’étais un jeunot à l’époque.
Il la regarda, mais elle ne fit montre d’aucun signe de compréhension.
— J’ai rencontré une femme qui devait être de dix ans mon aînée — une femme dont le nom fut une fois celui de Daventry. Elle était en compagnie du comte de Chambord, continua-t-il en se penchant vers elle comme pour révéler une information confidentielle. Le comte était un ami proche de ma famille. Et même si je ne le qualifierais pas d’imbécile pour avoir choisi de retourner en France quand tout le monde pouvait voir que sa position là-bas n’était pas des plus sûres, je dirais simplement qu’il était un bon vivant. Dommage que je n'ai plus entendu parler de lui depuis !
Le pouls d’Eleanor battit de façon erratique dans sa gorge. L’obscurité menaçait de troubler sa vision, mais elle la chassa par sa seule volonté. Les lèvres fermement pincées, elle se força à le regarder.
— Votre mère était exquise, dit-il, murmurant le dernier mot tandis qu’ils tournaient et balayaient le parquet ciré de leurs pas. Les hommes recevaient ses faveurs comme une bénédiction, bien qu’elle réservât sa dévotion la plus sincère à son comte.
Eleanor souhaita ardemment que la musique s’arrête, car elle ne pouvait pas plus provoquer une scène que se défaire de son emprise.
— Vous ne lui faites pas honneur, commenta-t-il d’un air pensif. Pas en apparence. Mais peut-être lui faites-vous honneur en tempérament ? s’enquit-il en souriant. Comme je l’ai dit, j’étais très désireux de faire votre connaissance.
Eleanor n’ouvrit pas la bouche avant la fin de la valse qui survint moins d’une minute plus tard. Lord Delacroix s’inclina vers elle et elle fit la révérence, conservant les apparences jusqu’au bout. Elle avait reçu son lot d’insultes et de rebuffades en tant que jeune fille et elle savait comment y faire face. Heureusement, la décision de son gardien de l’envoyer dans une école dans un comté différent l’avait préservée de récriminations supplémentaires. Cela faisait un moment que Eleanor n’avait pas eu à dissimuler la peur, la colère ou la tristesse face à des visages désireux de s’abreuver de sa chute.
Elle prit son bras tandis qu’ils rejoignaient les abords de la salle et parla au rythme de ses petits pas jusqu’à ce qu’ils les atteignent.
— Lord Delacroix, je n’ai pas été élevée par ma mère. J’ai été éduquée par ma tante, ma nourrice et les enseignants d’une académie sélective pour jeunes filles, ceux-ci ayant tous été choisis avec soin par mon tuteur, le quatrième comte de Worthing. Vous vous êtes mépris dans votre lecture de mon caractère et je vous serais très reconnaissante de ne pas solliciter plus de conversation avec moi à l’avenir. Bonne soirée.
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