L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Quatorze

 

L es sœurs de Stratford se rendirent à Hyde Park avec leur amie, Miss Emmett, dans la calèche arborant leurs nouvelles armoiries, tandis qu’il les accompagnait à cheval. Il était légèrement plus tôt que l’heure en vogue et la foule était clairsemée. Quand leur chemin croisa celui de Judith Broadmore, Stratford constata qu’il ne pouvait l’éviter sans que cela soit perçu comme un camouflet.

Miss Broadmore était accompagnée par la même amie que lors de leur première rencontre fortuite à Londres et par le gentleman français du club, Lord Delacroix — l’un des hommes que Ingram avait désigné comme étant à surveiller. Ses compagnons s’étaient arrêtés pour saluer un nouveau venu, mais Miss Broadmore conduisit son cheval directement à côté de Stratford, le regard fixé sur lui.

— Bonjour, Miss Broadmore.

Il lui adressa un signe de tête poli et pressa les flancs de sa monture pour avancer, essayant de couper court à la conversation.

— Stratford, appela-t-elle d’une voix sensuelle. Quel plaisir de vous voir. Nous ne nous sommes rencontrés récemment dans aucun des rassemblements de la bonne société.

— J’accompagne mes sœurs, répliqua Stratford en jetant un regard à la calèche qui prenait de l’avance.

— J’espère que vous n’avez pas oublié comment vous divertir à Londres ?

Miss Broadmore lui offrit un sourire engageant. Elle conversait comme si Stratford n’avait pas été parfaitement clair lors de leur dernière rencontre. À quoi joue-t-elle ?

Stratford crut apercevoir la voiture des Ingram au loin et il se concentra pour en discerner les armoiries. Miss Daventry était-elle dedans ? Anna lui avait dit que Lydia se promenait toujours à cette heure. Les yeux fixés droit devant, il murmura :

— Là où se trouve une conversation digne de ce nom, je trouverais toujours de l’amusement.

La voiture était parfaitement visible à présent, mais ce n’étaient pas les armoiries Ingram. Il se tourna vers Miss Broadmore, à temps pour discerner un air calculateur dans ses yeux.

— Eh bien ! Vous allez devoir faire sans la mienne pour les deux prochaines semaines. J’ai promis d’aller me ressourcer à la campagne avec mon amie, Miss Redgrave.

Elle indiqua du menton la femme aux cheveux roux élégamment vêtue qui conversait avec Lord Delacroix.

— Son père lui a ordonné de se rendre dans leur domaine à la campagne pendant qu’il s’occupe de quelques affaires là-bas. Elle m’a supplié de l’accompagner et de lui tenir compagnie afin qu’elle ne succombe pas à l’ennui.

Déterminé à mettre un terme à la conversation aussi rapidement que possible, Stratford héla Mr. Braxsen qui montait son cheval d’un trot léger. Quand ce dernier les rejoignit, il se tourna vers Judith.

— J’espère que vous réussirez à vous divertir pendant votre séjour là-bas. Bonne jou…

Elle ne lui permit pas de finir sa phrase.

— Comment allez-vous, monsieur Braxsen ?

Miss Broadmore tendit la main et, gardant les deux hommes captifs, elle poursuivit :

— Oui, ce sera très divertissant. Nous avons prévu de petites parties de cartes et il y aura assez de jeunes gens pour former des couples pour danser. Mais Christine n’est heureuse qu’à Londres et sera impatiente d’y revenir. Elle collecte les devinettes de diverses personnes de la bonne société et a l’intention de tenir une soirée pour les plus malins à son retour. Chacun devra deviner, non seulement la réponse à la devinette, mais aussi son auteur. Vous devez lui dire que vous participerez.

— Je dois d’abord réfléchir à une devinette astucieuse, répondit Stratford.

Il surprit Anna en train de lui faire signe de la calèche.

— Je dois partir. Voulez-vous vous joindre à nous, Braxsen ?

Mr. Braxsen secoua la tête.

— Non, j’aimerais en savoir plus sur cette soirée.

D’un geste exercé, il salua Miss Redgrave et vint placer son cheval près de celui de Judith.

— Qui avez-vous invité à venir ?

Soupirant de soulagement, Stratford les quitta et rejoignit sa calèche. S’il ne voyait pas les Ingram aujourd’hui, il allait devoir leur rendre visite demain. À quoi s’attendait-il ? A ce que Miss Daventry lui envoie une lettre de remerciements pour les fleurs ? Non. S’il voulait la voir, il devait aller à elle. Il espérait qu’elle serait heureuse de le recevoir.

Alors qu’il s’approchait de ses sœurs, il entendit Anna alors qu’elle se penchait vers Phoebe pendant que leur amie conversait avec l’occupant d’une voiture adjacente. Sa voix portait.

— As-tu remarqué le sourire de Stratford pour Judith Broadmore ? Pouah ! Je souhaite qu’elle ait une poussée de boutons.

Phoebe se pencha à son tour.

— Elle a été horrible, mais peut-être a-t-elle changé. Tu sais qu’elle a refusé de se fiancer à Lord Garrett. Cela n’a pas dû être facile. Et être si belle et s’approcher de l’âge d’être vieille fille. Peut-être désire-t-elle sincèrement un mariage d’amour.

Stratford se rendit visible avant qu’Anna ne puisse rétorquer par une de ses remarques cinglantes que leur compagne pourrait entendre. Il adressa un sourire de façade aux trois femmes qui se tournèrent vers lui, ce sourire s’agrandit en réponse à la consternation de ses sœurs quand elles comprirent qu’elles avaient été entendues. Il les dépassa à cheval, mais pas avant d’avoir été tenu au courant du ravissement de Miss Caroline Emmett, qui avait pensé jusqu’ici que « Lord Worthing était le plus sévère gentleman qu’elle n’ait jamais rencontré » et considérait à présent cette affirmation comme parfaitement dénuée de sens. Cette journée s’annonçait mouvementées, et elle aurait été bien meilleure s'il avait croisé le chemin de Miss Daventry.

 

U N FRACAS abrupt résonna en dehors de Cavendish Square et Stratford se réveilla. Il s’assit, en sueur, ses yeux allant et venant dans la pièce jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il était à Londres. La demeure lui était encore étrangère, mais il trouva sa robe de chambre, brossée et prête au pied de son lit, ainsi que sa malle vide près d’une chaise avec des barreaux en bois. Il se pencha dans la faible lumière et retourna sa montre de poche pour lire l’heure. Six heures du matin.

Aussitôt qu’il eut traversé sa chambre en direction de son meuble de toilette, son valet se précipita dans la pièce, habillé et somnolent.

— Monsieur le comte, permettez. Je vais sonner pour de l’eau chaude.

— Très bien, lui dit Stratford.

Puis, se tournant vers lui avec un air surpris, il lui demanda :

— Ne dormez-vous donc jamais ?

— J’ai eu une nuit reposante, monsieur le comte. Je dors toujours dans mes habits. Cela ne se fait pas de se reposer alors que vous requérez de l’aide au petit matin.

— Mais je n’ai pas besoin de votre aide. J’ai été plus que capable de m’occuper de moi au Portugal, vous savez.

Cela ne dissuada pas Benchly.

— Monsieur le comte, si vous me permettez la remarque, se vêtir pour le champ de bataille n’est pas la même chose que se vêtir pour une réception londonienne, même si, murmura-t-il, je suis certain que votre ordonnance a fait de son mieux.

La bouche de Stratford se retroussa.

— Eh bien, je ne m’attends pas à mener à bien des mondanités à six heures du matin. Je sors simplement pour une bonne chevauchée.

Le valet avait, pendant ce temps, sonné pour de l’eau chaude et il prépara une cravate blanche dans le cas où Stratford voudrait s’essayer à quelque chose de plus raffiné.

Stratford se soumit aux bons soins de Benchly, patientant que l’eau chaude arrive et que son valet le rase. Il lui permit de l’aider à enfiler sa veste, qui seyait à présent étroitement ses larges épaules, ayant repris une partie du poids qu’il avait perdu pendant son séjour sur le continent. Quand le valet eut fini de lui enfiler ses bottes — « des hussardes bleu marine avec une bande blanche sur le haut, monsieur le comte, qui iront à la perfection avec votre veste bleue et votre pantalon crème » —, Stratford descendit prendre son petit déjeuner. Il avait été bien idiot de se soumettre à Benchly alors qu’il allait rentrer couvert de boue et aurait besoin de changer de tenue.

Le majordome ne sembla pas surpris à l’apparition de Stratford à l’aube et ordonna au valet de pied de dresser le buffet avec du jambon et du hareng fumé, tout en disant :

— Le café vous sera apporté directement, monsieur le comte.

— Très bien.

Stratford se mit à lire la correspondance de la veille, qu’il n’avait pas eu le temps de parcourir, et arrivait à la fin de son petit déjeuner quand Phoebe entra dans la pièce.

Elle dut voir sa confusion car elle lui adressa un faible sourire.

— Ne pose pas de questions. Je n’ai pas bien dormi et ne voyais pas d’intérêt à demeurer au lit.

Elle se servit une tasse de café de la cafetière en porcelaine blanche du buffet et s’assit en face de lui.

— Je n’ai pas encore eu l’occasion de parler avec toi de Miss Daventry.

— Qu’y a-t-il à en dire ? demanda-t-il, se demandant ce qu’elle savait, tout en attaquant l’épaisse tranche de jambon dans son assiette.

Phoebe haussa un sourcil à son ton abrupt.

— Je voulais seulement faire remarquer qu’elle a du succès et qu’elle possède déjà son lot de prétendants ; si notre bal peut servir d’indication. Peut-être pourrais-tu en pousser un adroitement sur son chemin, quelqu’un acceptable comme futur voisin ?

Stratford grogna. Il était bien trop tôt pour l’éclat malicieux qu’il entendait dans le ton de sa sœur, en outre cela le touchait plus qu’il ne voulait bien l’avouer. Il coupa le hareng et enfourna un morceau dans sa bouche. Comme il ne répondait pas, Phoebe prit une gorgée de son café avant de replacer la tasse sur sa soucoupe.

— Son héritage n’est pas méprisable alors, évidemment, cela en tente plus d’un.

Provoqué, Stratford se leva.

— Une parcelle de terre désirable, dit-il, impatient de sortir chevaucher. Cependant, j’espère que ce n’est pas la seule raison de son succès. J’ai confiance que tout prétendant qui a fait d’elle son ambition comprendra qu’entre la terre dont elle a hérité et sa main, elle est la meilleure des récompenses.

Sans faire de pause pour réfléchir au fait que ses mots prononcés à la hâte révélaient plus qu’il n’en avait eu l’intention, il s’empara de son chapeau et sortit mander sa monture. Quand la jument fut amenée à la porte, il sauta en selle et fit claquer sa langue.

Sa monture s’élança vers l’avant et il la laissa avancer à un rythme doux. Quelques rues plus loin, au-delà de son quartier résidentiel, il se retrouva au cœur d’une agitation alors que des hommes déchargeaient des cageots de carottes, de panais et de betteraves sur la place du marché. Il se fraya un chemin à travers les livraisons et continua un autre mile au-delà de Mary-le-Bone où il put laisser son cheval galoper. Une bonne cavalcade lui éclaircit l’esprit. Il réalisa à quel point il avait besoin de s’échapper de son rôle d’escorte de ses sœurs et de sa tante lors des réceptions, et, désormais semblait-il aussi, lors du petit déjeuner. Que Dieu les bénisse. Toutes ces années de vie de célibataire lui faisaient à présent pleinement ressentir sa perte de liberté.

La jument de Stratford commença à se fatiguer, son souffle s’échappant dans l’air froid, et il la laissa ralentir au petit trot, découvrant de nouvelles routes vers sa nouvelle demeure. Les routes correctement entretenues et le soleil du matin lui firent plaisir, et il commença à se sentir presque content. Le sentiment ne dura pas, ses pensées retournant encore une fois au bal, à ses excuses et aux fleurs. Il n’avait pas vu Miss Daventry depuis.

À l’exception de leur brève conversation, il avait été trop occupé à la regarder danser avec d’autres hommes. En premier, ce fut Lord Carlton. Ils se tenaient trop près l’un de l’autre et quand elle se tourna pour lui faire face, Stratford vit l’effet qu’elle avait sur l’autre homme. Il serra les dents au souvenir. Heureusement, un autre gentleman était venu réclamer sa danse et Miss Daventry avait été entrainée dans un cotillon animé. Ses joues rouges et ses yeux pétillants l’avaient charmé à travers la salle et lui avaient donné envie de l’inviter à son tour. Comme il ne dansait pas ce soir-là, il s’était abstenu pour éviter de la mettre en avant face à la société présente.

Stratford se rappela la réponse moqueuse de Miss Daventry face à ses excuses, puis son rire, son regard alors qu’elle tournoyait à travers la salle avec Mr. Berrymore. Stratford voulait que ces yeux soient tournés vers lui. Peut-être s’étaient-ils éclairés quand elle avait vu les fleurs qu’il lui avait envoyées. Il donnerait tout pour le savoir. Il était plus que temps. Il irait la voir aujourd’hui. Sifflant, Stratford encouragea son cheval à prendre un petit galop.

À Grosvenor Square, Lydia se tenait dans le petit salon pour l’accueillir, mais elle était seule.

— Stratford, le salua-t-elle, un sourcil haussé. Qui êtes-vous venu voir ?

Il y avait quelque chose dans son regard. Elle savait. Se demandant jusqu’à quel point elle savait, il décida de ne pas faire semblant.

— Je suis venu voir Miss Daventry… Si elle veut bien me recevoir.

Lydia se pinça les lèvres, le regardant fixement, le punissant par son silence, il en était certain.

— Eleanor n’est pas là, finit-elle par dire. Elle est sortie avec Lord Carlton.

Stratford croisa les bras. Encore Lord Carlton. Cet homme était partout. Il était un prétendant convenable, mais il était trop jeune pour penser sérieusement au mariage. Bien que, si Stratford était honnête avec lui-même, il n’était pas un juge impartial en ce qui concernait les prétendants de Miss Daventry.

Lydia fit un geste vers le bouquet qu’il avait envoyé et qui éclipsait tous les autres arrangements floraux de la pièce. Peut-être avait-il été un peu trop enthousiaste.

— Finement joué, lui dit-elle, bien que le geste ait été plus que nécessaire.

Elle savait donc, mais ne se moqua pas de lui.

— Prenez garde à ce que vous faites, Stratford. Eleanor est une femme de noble caractère et je ne supporterais pas de la voir blessée.

— Tout comme moi, dit-il, vexé par son ton.

Certainement, Miss Daventry lui avait montré plus de grâce que Lydia et Ingram pensaient qu’il ne méritait ; en vieux amis qu’ils l’étaient.

Si seulement il pouvait la voir seule à seul.

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