L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 2

 

Mr. Harry Aston, connu de ses compères, mais non de sa famille, en tant que Harry, sortit des écuries, menant un cheval de trait tirant une modeste charrette.

— Tout doux, mon grand, l’apaisa-t-il en conduisant l’animal entre les piquets de clôture serrés. Tu es déjà sorti ce matin, mais j’ai besoin que tu fasses encore un effort pour moi. Je sais que tu penses que les deux là-bas dans le pré ne savent pas la chance qu’ils ont, mais je t’assure qu’ils n’attendent qu’un bon galop. Ils ne sont tout simplement pas adaptés pour cette charrette, ajouta-t-il en frottant le flanc du cheval.

Bien que les paroles de Harry soient humbles, sa tenue vestimentaire indiquait un homme aux moyens modérés et il avait l’allure aisée et gracieuse d’un gentleman. La charrette était pleine de nourriture en provenance de sa demeure, que sa cuisinière française, Mrs. Foucher, était ravie de préparer. Il savait qu’elle ne le blâmerait pas d’avoir donné quelques-uns de ses meilleurs mets aux pauvres du village. Harry ne possédait pas un chef réputé. En effet, personne de la haute société ne lui rendrait visite et essayerait de lui voler sa cuisinière. Mrs. Foucher avait immigré avec sa famille lors du traité d’Amiens et avait été recommandée par le précédent curé. Harry la considérait comme l’une des nombreuses bénédictions de sa situation actuelle.

Harry grimpa sur le siège et fit claquer sa langue, encourageant la bête à aller de l’avant sur le chemin qui serpentait à travers Avebury. Aujourd’hui, il ne se dirigeait pas vers le domaine d’Allinthridge ou le manoir de Durstead. Il se rendait du côté des zones périphériques où résidaient les locataires plus modestes et puis, plus loin, vers les cabanes où vivaient les voleurs et les braconniers. Harry était déterminé à percer leur accueil méfiant, convaincu qu'il y avait du bon à trouver si seulement il arrivait à les amadouer.

La campagne vallonnée apaisa grandement l’agitation matinale, liée à la réception de la lettre de sa mère lui recommandant une jeune fille éligible. Tous ses espoirs d’échapper à l’attention maternelle sur son état matrimonial, ou plutôt l’absence de celui-ci, simplement en quittant Londres et en s’établissant ici, avait rapidement été mis en échec. Il était à Avebury depuis huit mois et il s’agissait de la huitième lettre qu’il recevait de sa part, cette fois accompagnée de menaces de conclure les arrangements avec la famille de Lady Jane, qui était relativement plaisante et avait pour la servir vingt mille livres par an, s’il ne prenait pas les choses en main. Harry soupira. Il se trouverait une épouse le moment venu. Sa mère ne devrait pas s’imaginer que les épouses convenables tombaient du ciel. J’aurais dû changer de religion et prendre la soutane, pensa-t-il dans un élan de rare cynisme.

Une personne le saluant à sa gauche le fit se retourner sur son siège. Il plissa les yeux en raison du soleil de midi et aperçut le visage enjoué de Mabel Mayne, la femme du maire, se promenant avec sa jeune fille Amabel.

— Bonjour, Mr. Aston.

— Bonjour, Mrs. Mayne. Et, bonjour à vous, Miss Mayne. Comment vous portez-vous cet après-midi ? dit-il avec un signe de tête solennel à la petite fille de sept ans.

La fillette gloussa et tomba dans une révérence rougissante sur l’insistance de sa mère.

— Mr. Mayne a promis de vous apporter une partie du bœuf qu’il a salé, ainsi que des baies en provenance de notre récolte. Il n’a pas omis sa dîme, répondit Mrs. Aston.

— Dans ce cas, veuillez transmettre mes remerciements à votre époux et dites-lui que je serai heureux de le voir dans les jours à venir. Et s’il peut rester pour une partie d’échecs, ce sera encore mieux.

À l’exception des criquets, leurs voix étaient les seuls sons de cet après-midi suffocant. La pensée que sa vie était des plus fortunées le traversa à nouveau. Des gens charmants, une campagne splendide, une vocation noble, qu’importe que l’opinion de sa famille diffère sur ce point. Il ne pouvait rien demander de plus que la générosité qu’on lui avait déjà octroyée.

— À nouveau en visite pour Haggle End, n’est-ce pas ? s’enquit Mrs. Mayne. Nous leur avons apporté des savons à la soude que nous avons faits la semaine dernière. Nous avons aussi jeté un coup d’œil dans la nouvelle salle de classe. Les progrès qu’ils ont déjà faits… Eh bien, ça fait plaisir à voir.

— En effet. Et cela même si seules les fondations sont construites. Ils tisseront le chaume pour le toit avant que vous ne le sachiez. Et le savon sera juste ce qu'il faut pour encourager les plus retardataires à l’hygiène. Je vous remercie de votre intérêt à l’égard des pauvres. Cela vous honore, ajouta-t-il en lui adressant un sourire éclatant.

— Ah, nous ne pouvons-nous attendre à ce que vous portiez seul le fardeau, particulièrement alors que vous n’avez pas d’épouse pour vous prêter main-forte. Il est préférable que les femmes se chargent de certaines visites.

— Je ne peux vous contredire, Mrs. Mayne. J’apprécie, dit-il en inclinant son chapeau. Veuillez pardonner mon empressement, je me dois de continuer sinon je n’aurai pas le temps de rendre visite à tous ceux qui se trouvent dans cette rangée et au-delà. J’ai apporté du ragoût préparé par Mrs. Foucher et je crois qu’il sera le bienvenu pour ceux qui n’ont rien eu à manger.

Après avoir fait ses adieux à la femme du chatelain, Harry encouragea son attelage à accélérer le pas, ce que le cheval fit avec réticence. C’était l’été et la journée était longue, mais il y avait des zones forestières qu’il n’aimait pas traverser trop tard dans la journée. Au cours des quelques mois qui avaient suivi son arrivée, il avait déjà écrit à ses amis du Parlement à propos de cette portion de route fréquemment attaquée par des bandits de grand chemin. Quelque chose devait être fait pour protéger ceux qui l’empruntaient. Il était bien préparé et ne craignait rien aujourd’hui, mais pourquoi s’exposer à un risque s’il pouvait l’éviter ?

Les visites de Harry aux bicoques délabrées lui avaient permis d'atteindre son objectif, à savoir gagner leur confiance. Il se débrouilla pour leur transmettre à la fois les marchandises et son attention dans une organisation soigneusement minutée lui permettant de visiter autant de familles que possible. Alors qu’il terminait sa tournée et descendait le chemin en direction les cahutes et les appentis qui abritaient les plus démunis de Haggle End, ses yeux se posèrent sur un personnage familier et bienvenu.

— Tom, qu’est-ce qui vous amène ici ? appela-t-il en s’adressant au visage quelconque qu’il s’était habitué à voir aux abords du presbytère, bien qu’il sache que l’homme provenait de ce quartier.

Tom Wardle aidait Harry à s'occuper de son bétail et à cultiver son petit lopin de terre.

Tom sursauta de surprise en rencontrant Harry aussi loin du village, bien qu’il connût la raison de la présence de Harry.

Harry n’avait jamais caché qu’il visitait Haggle End dans l’espoir de rétablir un modèle de vie beaucoup plus sain pour les moins favorisés de la société. La réaction de Tom lui rappela son attitude lorsque Harry l’avait embauché pour la première fois. Pendant des mois, le visage de Tom avait porté un mélange de culpabilité et d’indignité après que Harry eut choisi de pardonner son passé de voleur et l’eut engagé. En revanche, il n’avait jamais arboré une expression fourbe, sinon Harry ne lui aurait jamais fait confiance.

— Pensais qu’je pourrais voir cument j’peux aider. Comme vos m’avez tujurs encuragez à l’faire.

Tom enleva sa casquette et inclina la tête tandis qu’il changeait d'attitude, tellement similaire au Tom Wardle d’il y avait six mois.

Harry sourit, souhaitant que l’homme se détende. Tom savait qu’il avait l’autorisation de venir à Haggle End chaque fois que nécessaire, une fois son travail au presbytère fini. Harry n’insista pas.

— Quand vous vous arrêterez à la maison, vous découvrirez peut-être que Mrs. Foucher vous a gardé du ragoût pour le souper, ajouta-t-il avant de reprendre sa route.

Lorsque Harry quitta les humbles habitations de Haggle End, son esprit resta préoccupé par l’étrange comportement de Tom. Il lui faisait entièrement confiance, mais il se demanda si son domestique avait rencontré des problèmes dont il ne souhaitait pas lui faire part. Tom s’était grandement amélioré depuis que Harry lui avait offert une chance d’échanger sa carrière douteuse contre une plus honnête, mais, apparemment, il avait toujours des progrès à faire.

Harry se dirigea vers la rangée de tentes un demi-mile plus loin dans les bois, laissant le chemin en terre battue pour emprunter un sentier plus sombre et plus étroit qui serpentait entre les arbres. Lorsqu’il arriva à l’embranchement du sentier, il aperçut un attelage arrêté sur le côté et seulement visible depuis la clairière des arbres. Il plissa les yeux, surpris par ce qui semblait être les effets de la voiture complètement éparpillés sur le sol.

C'est exactement ce que je craignais. Harry abandonna l’idée de visites supplémentaires et dirigea sa charrette à l’écart du sentier jusque dans la clairière, droit devant lui. Son inquiétude augmenta lorsqu’il aperçut ce qui semblait être une jeune lady, inconsciente dans l’herbe qui bordait le sentier.

Sans perdre une minute, Harry sauta à terre et courut jusqu’à la silhouette inanimée, tombant à genoux à côté d'elle en cherchant des blessures. Il ne pouvait être sûr de rien avant d’avoir retiré son bonnet, mais, quand ses doigts frôlèrent le côté de sa tête, elle tressaillit. Ne s'arrêtant qu'un instant, il souleva la femme dans ses bras, son doux parfum fleuri pénétrant ses sens, et la porta jusqu’à l’arrière de la charrette, où il la déposa. Il grimpa à sa suite, puis retirant son manteau il l’aplatit pour le glisser sous sa tête. Elle gémit, formant des mots inarticulés. Mais ses yeux demeurèrent clos.

Alors que Harry réfléchissait à ce qu’il allait faire, un salut inattendu lui parvint aux oreilles.

— C’t’une bonne chose d’vos voir, curé.

À part un bref regard sur la scène en arrivant, Harry n’avait pas pris le temps de voir s’il était seul. Il leva rapidement la tête et croisa le regard d’un homme trapu vêtu d’un gilet modeste et d’un pantalon brun roulé sur ses bottes.

Harry écarta rapidement l'idée qu'il puisse s'agir du voleur, vu la façon directe dont l'homme le regardait. Il pensa qu’il l’avait peut-être déjà vu à Haggle End par le passé et, de sa position agenouillée, il plissa les yeux vers le visage qui lui bloquait le soleil.

— Eli Smith, n’est-ce pas ? demanda-t-il finalement.

— Ouy. Je calmais tot simpl’ment les ch’vaux ; sont des nerveuses créatures.

— Smith, l’interrompit Harry en jetant un coup d’œil aux chevaux attachés à un arbre un peu plus loin dans la clairière et fronça les sourcils. Je vois. Si les chevaux sont encore excités, le vol a dû avoir lieu il y a peu de temps. Avez-vous vu qui y a participé ? Où sont les personnes qui étaient avec elle ? Il est impensable qu’elle voyage seule.

Eli Smith haussa les épaules en un geste fataliste.

— Je rentrais chez moy. Elle était allongée ici, comme une bûche.

Harry baissa les yeux sur la jeune fille, qui était manifestement bien née. Elle était vêtue d’une robe de voyage en lin doux complétée par un petit bonnet à large bord qui laissait apparaître des cheveux blonds apprêtés avec soin. Cependant, au-delà de sa tenue, la jeune femme était pâle à faire peur.

— Comment s'est-elle évanouie ? demanda Harry, bien qu’il eût des soupçons.

Il n’y avait aucune pierre près de l’endroit où elle était tombée qui aurait pu l’assommer.

Smith fit la grimace comme s’il était en pleine réflexion, mais se contenta de hausser les épaules.

— Eh bien, soit, dit Harry. Je ferais mieux de mener cette femme dans un lieu sûr. Je vous donnerais une couronne pour surveiller ses affaires jusqu’à ce que je puisse trouver des hommes pour les transporter à Durstead, où je l’emmène. Acceptez-vous ? Vous ne devez laisser personne s’en approcher et vous ne devez pas non plus les toucher vous-même.

— J’suis point opposé à un honeste jour d’travail, monsieur.

— Parfait, conclut Harry, le regard de retour sur la jeune femme. J’enverrai quelqu’un sans tarder.

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