L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Trente-neuf

 

D ès son arrivée à Grosvenor Square, Stratford annonça qu’il avait des nouvelles pressantes pour Lord Ingram et monta les marches en courant jusqu’à sa chambre. Ingram, allongé sur une chaise longue, paressait à côté de la fenêtre et tourna la tête quand Stratford émergea par la porte.

— Tu es de retour, remarqua Ingram. Fitz m’a tenu au courant. As-tu rattrapé Miss Daventry ? Qu’as-tu fait de Lord Delacroix ? J’espère qu’il est en garde à vue.

— Delacroix n’est pas notre homme, réfuta Stratford s’avançant vers la fenêtre. C’est Braxsen.

— Pardon ?

Ingram se déplaça, comme pour se lever de sa chaise, et fit un geste impatient quand il réalisa son handicap. Son regard ne quitta pas le visage de Stratford.

— Impossible. Je l’ai connu pratiquement toute ma vie. Qu’a-t-il à y gagner ?

— Apparemment, il sympathise avec l’empereur. Sa mère est française, le savais-tu ? Mais nous ne pourrons pas comprendre le reste avant qu’on ne l’arrête, déclara Stratford haussant les épaules. Le cœur d’un homme a ses raisons, aussi profondes qu’elles puissent être.

— Je me souviens avoir entendu quelque chose à propos de sa mère, mais ça n'a jamais eu d'importance.

Ingram prit un air renfrogné.

— C’est suffisant pour qu’il retourne sa veste, n’est-ce pas ? Où est Fitz ? Nous ne devons pas perdre un instant.

Stratford rejoignit la fenêtre et regarda à l’extérieur.

— Je vais aller le chercher. Il est encore tôt et j’imagine qu’il est au Steven. Mais je dois d'abord avoir un entretien avec ta mère.

Ingram soupira :

— Je suis désolé, Stratford. Je ne pense pas qu’elle changera d’avis sur Miss Daventry. Mais je soutiendrai la fille quoi qu’il arrive.

— Merci, dit Stratford marchant jusqu’à la porte et posant une main sur la poignée. Je te tiendrai au courant dès que nous aurons Braxsen en main.

Lady Ingram reçut Stratford en privé dans le petit salon devançant tout ce qu'il allait dire par :

— Stratford, mon cher, je sais pourquoi vous êtes venu. Lydia m’a tout confessé et je vois que j'ai grossièrement mal jugé Miss Daventry.

— Je suis heureux de vous l'entendre dire, Madame. J’espérais qu’elle pourrait trouver refuge chez vous, pour finir sa saison et étouffer les mauvaises langues. Elle se trouve avec mes sœurs pour le moment.

— L’amener ici ? s’exclama Lady Ingram. Eleanor ne peut pas venir ici. Elle est en disgrâce avec la bonne société, qu’importe que ce ne soit pas sa faute à elle, elle ne sera reçue nulle part.

— J’espérais qu’elle serait reçue ici, insista Stratford. Vous savez que Miss Daventry n’est pas à blâmer ; certainement que, si vous l’accueillez chez vous, les autres n’auront d’autres choix que de la réintégrer dans la société.

— Alors c’est que vous ne connaissez rien de la bonne société, Stratford. Elle n’oublie pas facilement, je vous l’assure. Je ne peux en aucun cas faire cela. Les conjectures pourraient se retourner sur ma Lydia…

Elle leva les yeux alors que la demoiselle en question entrait dans la pièce, épargnant à Stratford de proférer une remarque inopportune.

— Stratford !

Le visage de Lydia portait un soupçon de larmes, mais toutes traces en avaient été effacées. Elle observa l’expression maîtrisée de Stratford et celle implacable de sa mère.

— Avez-vous trouvé Eleanor ?

— Oui, elle est avec Anna et Phoebe, mais j’avais espéré qu’elle pourrait rester ici…

— Oh oui, s’il vous plaît, Maman. Vous savez qu’elle doit résider avec nous pour rétablir sa réputation. Nous devons montrer que nous ne croyons aucune des rumeurs. D’autant que nous savons qu’elles ne sont pas vraies.

Lydia traversa la pièce en direction de sa mère et s’assit, se penchant en avant, les yeux suppliants.

— Il est trop tard pour cela, ma chère. Comme je le disais à Stratford, si nous l’accueillons, nous serons rejetées avec elle. Je ne prendrai pas ce risque alors que vous n’êtes pas mariée.

— Cela importe peu, Maman. Vous savez que je vais épouser le commandant Fitzwilliam. Et, si mon frère a donné sa bénédiction, il n’y a aucune raison que cela ne se fasse pas.

— Tout peut arriver au cours de six mois de fiançailles. Vous pourriez changer d’avis.

Lady Ingram jeta un regard à Stratford, comme si elle espérait qu’il serait celui qui s’en chargerait.

Ne souhaitant pas s'impliquer davantage dans ce qu’il prédit comme étant une dispute entre la mère et la fille, Stratford fit une dernière tentative.

— Je peux surement vous persuader de reconsidérer votre réponse. Nous présenterons un front uni, faisant croire qu’elle est partie rendre visite à sa tante pour une semaine ou deux, le temps que les choses se tassent. Mais insistons que les accusations portées contre elle sont sans fondement. Le meilleur moyen de le faire est que vous l’acceptiez dans votre maison.

— C’est quelque chose que je ne peux pas faire, trancha Lady Ingram pinçant les lèvres. Je suis désolée. La fille devra trouver sa propre voie dans la vie. Elle est pleine de ressources. Je suis certaine qu’elle s’en sortira très bien toute seule. Elle n’était jamais censée être plus qu’une compagne pour Lydia.

— Maman ! cria Lydia en bondissant sur ses pieds. Elle est la fille d’un gentleman.

Sur cela, Stratford se leva.

— Si vous n’avez pas l’intention de m’aider, je ne vous ferai pas perdre votre temps plus longtemps. Je dois m’occuper d’une affaire urgente, puis je rejoindrai Eleanor.

— Prenez garde, elle ne restera pas ici ! s’écria Lady Ingram. Où avez-vous l’intention de la loger ?

— Je vais me retirer à Grillon et mes sœurs l’accueilleront à Cavendish Square jusqu’au mariage. Si je suis capable d’obtenir sa main, comme j’espère que ce sera le cas, elle aura une place légitime dans notre foyer en tant que ma fiancée !

Sur ces mots, Stratford prit congé.

LE COMMANDANT FITZWILLIAM quittait son hôtel quand Stratford l’appela de son phaéton.

 

— Fitz, héla-t-il. Si vous avez un moment…

Le commandant se hâta vers l’attelage et posa sa main sur la bride du cheval.

— Avez-vous réussi ?

— Oui, dit Stratford, d’un ton sec, toujours en colère après sa discussion avec Lady Ingram. Je vous en prie, grimpez. Nous avons une affaire urgente en cours et j’ai besoin de votre aide.

Après avoir mis Fitz au courant des faits, ils se mirent d’accord pour emmener avec eux une voiture de louage et l’un des hommes employés. Stratford se rendrait seul aux chambres de Braxsen, pendant que Fitz patienterait au rez-de-chaussée au cas où Braxsen déciderait de s’enfuir. Une fois arrivés à la maison de Braxsen, son valet essaya de repousser Stratford, mais il continua sa route vers la salle à manger, où il trouva Braxsen assis à la table du petit déjeuner, une pile de malles prêtes au départ contre le mur.

Mr. Braxsen se leva.

— Que se passe-t-il, Worthing ? J’ai dit à Griggs que je ne recevais personne.

— Je crains que ce ne soit pas une visite de courtoisie, Braxsen.

Stratford se tenait debout dans l’embrasure de la porte, les deux mains reposant sur la cane contenant son épée. Mr. Braxsen tripota sa serviette avant de retomber sur sa chaise.

— Vous pouvez aussi bien prendre un siège, dit Mr. Braxsen, sans son ton jovial habituel. Griggs, veuillez apporter une autre chope pour Lord Worthing. À moins que vous ne préfériez un café, ajouta-il en se tournant vers le comte

— Je reviens de Longfield, dit Stratford.

Il y eut une pause avant que Mr. Braxsen n’essaye d’employer un ton joyeux.

— Pourquoi ? Qu’êtes-vous donc allé faire là-bas ? Vous enfuir de Londres ? Je vous ai vu au Boodle. Croulez-vous sous les dettes ?

Il prit une gorgée de bière avant de reposer la chope avec un tremblement à peine perceptible de la main.

— Je poursuivais Lord Delacroix, répliqua Stratford.

Il tapa sa cane sur le sol. C’était la partie qu’il devait gérer avec délicatesse. Il ne devait pas être fait mention de Miss Daventry.

Mr. Braxsen haussa un sourcil.

— Lord Delacroix, eh bien ! Longfield, avez-vous dit ? Que faisait-il donc sur le chemin de Douvres ?

— Je croyais qu’il espionnait pour le compte des Français, expliqua Stratford.

Il scruta Braxsen à travers ses paupières à demi fermées pour voir sa réaction.

— Cela ne me surprendrait pas le moins du monde, répliqua Mr. Braxsen en riant faiblement. J’ai toujours pensé qu’il était suspicieux, ajouta-t-il en regardant le comte avec des yeux méfiants. Mais qu’est-ce-que cela a à voir avec moi pour que vous débarquiez à cette heure indue ? Cela va au-delà de ma capacité de compréhension.

— J’avais tort à propos de Delacroix, affirma Stratford qui transperça Mr. Braxsen de son regard. Il n’espionnait pas pour la France. Vous le faites.

Mr. Braxsen demeura immobile face à l’accusation. Seuls ses doigts triturant la salière trahirent son agitation. Sans avertissement, il se leva d’un bond, attrapa le couteau à côté de son assiette et s'élança vers la poitrine du comte. Stratford, qui avait anticipé un mouvement semblable, se précipita de côté alors que Mr. Braxsen plongeait dans un espace désormais vide. Stratford pivota et l’agrippa par l’avant-bras, forçant le bras de Braxsen qui tenait le couteau à s’abaisser. Il frappa le bras avec le couteau contre la table jusqu’à ce que Mr. Braxsen le relâche. L’arme cliqueta sur le sol.

— Fitz ! hurla Stratford.

En quelques secondes, le commandant se précipita dans la pièce pour découvrir Stratford tenant Braxsen, face contre la table, le bras derrière le dos.

— Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps ? demanda Stratford entre ses dents.

— On dirait que vous avez tout bien en main, répondit le commandant, le visage sombre tandis qu’il sondait le coupable. Il attrapa l’autre bras de Braxsen.

— Allons-y, Braxsen. Je suis aussi chagriné que possible de voir que vous êtes l’auteur de ceci. La voiture vous attend pour Newgate.

Quand Mr. Braxsen fut traîné sur ses pieds, il dit :

— J’exige que vous me libériez et me permettiez de marcher jusqu’à la voiture comme un gentleman, sans être contraint.

— Vous avez perdu ce privilège quand vous avez commencé à espionner. Un gentleman n’est pas un traître, riposta Stratford.

— Quel est cet espionnage que je suis censé avoir fait ? Quelles preuves avez-vous contre moi ? Dites-le-moi au moins.

Le visage de Mr. Braxsen était livide, à l’opposé de son air d’indolence coutumier.

— Les fuites des sentiers de guerre provenaient toujours de votre régiment. Et ce n’est que depuis votre retour à Londres qu’il y a eu un pic dans les renseignements volés transmis à la péninsule. Vous étiez en retard au rendez-vous pour la promenade à cheval le matin de l'attaque d'Ingram et avez fait une apparition tardive à l’Almack la nuit du cambriolage du quartier général.

Fitz avait commencé l’accusation, mais Stratford les finit pour lui.

— Nous pensions que c’était Delacroix. Vous avez fait preuve de perspicacité en couvrant vos traces et en le pointant du doigt. Mais j’ai parlé à l’homme et je peux témoigner de son innocence. Vous, en revanche, ne pouvez pas prouver la vôtre. Et ce qui conclut le tout…

Stratford tendit la main vers la poche avant du manteau de Braxsen et en retira une enveloppe contenant la demi-page d’inventaire volée au quartier général. Il l'a brandi devant lui.

— C’est toute la preuve dont nous avons besoin pour vous incriminer.

Mr. Braxsen sembla maussade et, d’une certaine façon, craintif.

— Permettez-moi de…

Il récupéra son bras d’un coup sec et arrangea sa cravate afin qu’elle soit bien mise. Il tira sur son col de chemise pour remettre en place son manteau et s’examina dans le miroir pour vérifier que sa coiffure ne soit pas trop désordonnée.

— Vous pouvez procéder, indiqua-t-il, une fois toutes les opérations menées à bien.

Ils dépassèrent le valet ébahi, descendirent les escaliers jusqu’à la voiture ; chaque homme tenant un des bras de Braxsen. Le commandant Fitzwilliam monta dans la voiture de louage en premier et Stratford poussa Braxsen dedans, avant d’y grimper à son tour. Il tapa au plafond de la voiture et ils commencèrent à cahoter dans la rue.

— Dites-moi ceci, questionna Stratford. Pourquoi ? Votre situation et la mienne étaient les mêmes quand nous sommes partis pour la guerre. Nous venons tous deux de famille de gentlemen avec une éducation similaire. Qu’est-ce qui vous a poussé à tourner le dos à votre pays de cette manière ?

Stratford pensa presque qu’il ne répondrait pas jusqu’à ce que Mr. Braxsen dise :

— Ma mère m’a parlé du noble Bonaparte depuis le berceau et mon père libertin n’a rien fait pour altérer ma vision. Ma mère et moi étions particulièrement proches. Quand je suis allé à Eton, j’étais préparé à détester tout le monde, mais j’ai découvert que j'aimais cet endroit, suffisamment même pour répondre à l’appel de la guerre un an après mon plus jeune frère. Il était passionnément dévoué à la cause, n’ayant pas eu le même enseignement que m’avait prodigué ma mère. Je l’ai suivi à la guerre, dans le but de garder un œil sur lui, mais c’était un fervent imbécile. Il obéissait aux caprices de tous les officiers et allait partout où ils le lui ordonnaient. Et, voyez-vous, cela l’a mené à sa mort.

— Après l’avoir trouvé à l’écart du champ de bataille, je me suis mis à la recherche d’un de ses camarades soldats. Il m’a dit que Robert avait eu pour mission de transmettre un message d’un des officiers à une demi-mondaine dont la maison bordait un des côtés du champ de bataille. C’est la raison pour laquelle il est mort. Non pour son pays. Pour la maîtresse d’un officier. Quel genre de pays est-ce là ? demanda Mr. Braxsen en crachant sur le sol de la voiture.

— Mais vous allez mourir pour votre trahison, dit Stratford, l’incrédulité et la tristesse se battant pour la première place en lui. Vous devez seulement mettre à profit ce dont vous êtes témoin. Nous sommes tous confrontés à des choses que nous trouvons intolérables. En tant que citoyens, nous devons agir contre l’injustice et laisser derrière nous un ordre meilleur. C’est ce qui témoigne de notre passage en ce monde.

Braxsen regarda par la fenêtre.

— Je me moque de mourir. Je n’appartiens ni à l’Angleterre, ni à la France. Il n’y a pas de place pour moi en ce monde et je ferais tout aussi bien de le quitter le plus tôt possible.

Stratford croisa le regard du commandant Fitzwilliam, avant de détourner le regard et d’observer les nuages noirs rouler dans ce qui promettait d’être une spectaculaire tempête estivale. Le ciel semblait aussi lugubre que ses sentiments.

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