L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 18
Trois jours plus tard, Hugh, assit à la table dressée, prenait paisiblement son petit-déjeuner. Harry allait se préparer pour ses visites matinales. Ensuite, il passerait du temps sur ses sermons du dimanche et travaillerait avec Tom dans le jardin et les écuries. Il en était venu à aimer sa routine quotidienne sans prétention qui se composait d’un mélange de travail spirituel et terrestre. D’une certaine façon, le plaisir en était tempéré quand il était confronté à l’oisiveté de son frère.
Harry alla chercher le pain fraîchement cuit que Mrs. Foucher avait laissé pour lui sur le buffet et fit face à son frère.
— Combien de temps comptes-tu rester ?
La présence de son frère affectait sa tranquillité. Il n’appréciait pas l’idée que Hugh, le marquis qui avait la réputation de laisser une traînée de cœurs brisés sur son passage, se mêle aux habitants d’Avebury. Cela avait toujours irrité Harry, mais il y avait désormais une conséquence plus grande encore aux galanteries affirmées de Hugh. Non seulement Harry devrait ramasser les morceaux des cœurs brisés des jeunes femmes blessées par son frère, mais le comportement de ce dernier pouvait aussi se refléter négativement sur lui. Comment avait-il pu se bercer d’illusions en pensant qu’il pourrait échapper aux péchés de sa famille ?
— Je n’ai pas encore décidé, cher frère.
Hugh s’adossa avec un sourire d’autosatisfaction et il souleva la cafetière pour se servir une seconde tasse. Harry était ébahi qu’il eût même trouvé l’énergie de faire cela.
— Me demandes-tu parce que tu apprécies ma compagnie et souhaites que je demeure un peu plus longtemps ? Je peux, tu sais.
Les lèvres de Harry formèrent une ligne stricte.
— Tu sais très bien qu’il n’existe aucune sorte d’amour entre nous et le plus tôt tu te retireras, le mieux ce sera pour nous deux.
— Tss tss. Des mots si durs venant de toi, un homme d’Église. Tes paroissiens savent-ils que tu entretiens cette veine amère ?
Le cynisme amusé dans le ton de Hugh exaspérait Harry comme peu de choses y arrivaient.
— Il n’y a jamais eu de raison pour révéler à mes paroissiens si une veine amère existait en effet, dit-il, sachant très bien qu’elle existait. Toi seul es capable de faire ressortir ces sombres attributs dans la vie de ceux avec qui tu entres en contact.
En revanche, Harry avait posé une question et il se força à ne pas perdre du terrain. Il ne partirait pas avant d’avoir obtenu une réponse.
— Eh bien, c’est un grand honneur.
Hugh prit une gorgée de son café, offrant au monde entier l’apparence qu’il n’y avait aucun endroit où il préférerait être. Harry savait qu’il devait contrôler son tempérament. Il n’y avait qu’une seule personne sur terre qui pouvait lui faire perdre son sang-froid, et c’était son frère. Il y avait eu trop de railleries, trop de mots brutaux dans leur histoire commune. D’une prière silencieuse, il repoussa la frustration et patienta.
— Je vais peut-être rester un moment. Avebury est un petit village pittoresque et, aujourd’hui, j’ai l’intention d’honorer ses commerces de ma visite. Et concernant ses habitants, ou devrais-je dire, ses visiteurs, ils sont tout aussi charmants. Comme rien ne se passe en ce moment à Londres, pourquoi ne pas me divertir ici ?
Hugh leva les yeux pour rencontrer le regard de Harry et celui-ci vit de l’espièglerie se fondre en de la malveillance.
— Je souhaite que tu ne badines avec personne se trouvant sous ma protection, demanda Harry en se gardant bien de mentionner Miss Tunstall. Mais tu n’as jamais été de ceux qui suivent mes souhaits. Alors, je t’en prie, reste aussi longtemps que tu le souhaites.
Il se tourna pour partir et les mots de Hugh l’accompagnèrent.
— Comme l’ironie te convient bien. Tu sembles presque humain, comme quelqu’un de notre famille.
Harry ne daigna pas répondre, mais sortit chercher Tom qui, il le savait, se trouverait dans le jardin.
— Tom, irez-vous à Haggle End aujourd’hui ?
Tom s’appuya sur sa fourche, frottant son menton avant de répondre à son propre rythme, de sa manière habituelle.
— J’pourrais y aller si vos voulez.
Harry acquiesça.
— J’étais supposé y aller pour communiquer les demandes du maire au sujet de l’agencement des pièces dans l’école, puisqu’il est parti pour Calne. Cependant, le séjour de mon frère a compliqué les choses. Je ne souhaite pas qu’il sache tous les projets dans lesquels je suis impliqué, car cela arriverait jusqu’aux oreilles de mes parents et ne me causerait que des maux de tête, dit-il puis hésita avant d’ajouter : je pense aussi que je dois faire plus attention au village le temps de son séjour.
Tom plissa les yeux en direction de la maison.
— Pensais qu’le frère qu’est vostre est point comme vos. Lui estre p’us un loup parmi les moutons.
Harry secoua la tête avec lassitude. Comme Tom était proche de la vérité !
Harry avait presque rejoint les écuries quand il entendit des bruits de pas sur la terre battue. Il se tourna et vit que Sir Lewis venait d’arriver. Pour une fois, Sir Lewis n’était pas accompagné de Jules, au grand soulagement de Harry. Sa relation renouvelée avec Julian Cranfield n’avait servi qu’à renforcer le sentiment que la stupidité et les frivolités que l'on acceptait chez un camarade d’école ne pouvaient supporter l'amitié d'hommes adultes qui devraient devenir plus sensés avec les années. Il ignorait comment Lewis pouvait tolérer sa présence plus d’une journée.
Sir Lewis serra la main de Harry.
— Bonjour, Harry. Je suis heureux de vous avoir intercepté avant votre départ. Je suis venu pour en savoir plus au sujet de l’école que vous avez commencé à construire. J’aimerais prendre part en soutenant l’entreprise.
Harry haussa ses sourcils.
— L’école que je construis ? Plutôt les Mayne et, dans une certaine mesure, Leatham. C’était leur idée au départ et ils ont été plus impliqués que je ne l'ai jamais été.
— Avec votre aide, si je ne me trompe pas, et je ne les connais pas suffisamment bien pour les aborder moi-même. Il s’agit d’un projet bien trop considérable pour les Mayne et Leatham est parti trop tôt après son lancement.
La voix de Lewis était légère, mais il était évident qu’il n’accepterait pas d’être mis de côté.
— J’avais espéré dissimuler les détails de mon implication à la congrégation. Comment avez-vous su que j'étais impliqué dans tout cela ? Particulièrement alors que vous n’avez remis les pieds à Avebury il n’y a que quelques semaines ? demanda Harry en lui adressant un regard rieur.
— Je suis venu à Avebury, mais pas depuis que vous avez obtenu votre cure. Miss Rigby m’a confié comment l’école s’est lancée et je suppose qu’elle l’a entendu de Mrs. Mayne, car elles sont plutôt proches, expliqua Lewis en haussant les épaules. Les gens parlent, vous savez. Il suffit que vous visitiez l'école une fois pour que les langues des gens commencent à se délier.
Harry supposait qu’éviter les commérages dans un village était une tâche aussi infaisable qu’au sein de la haute société. Au moins, ils n’étaient pas généralement malveillants. Il n’aimait simplement pas que les gens sachent qu’il contribuait au financement de l’école. Sa main droite ne devrait pas savoir ce que faisait sa main gauche.
— Miss Rigby souhaite visiter l’école par elle-même, mais une lady seule ne doit pas s’aventurer dans ce quartier. Comme je l’ai dit, j’ai également un intérêt croissant pour ce projet puisque j’ai l’intention de passer plus de temps dans le Wiltshire, continua Lewis.
Harry suspecta qu’il pourrait avoir des sentiments tendres à l’encontre de Miss Rigby, mais il ne demanda pas. Lewis partagerait son inclination quand il serait prêt.
— J’ai demandé à Tom d’aller à ma place aujourd'hui pour porter les instructions du maire concernant l’agencement des pièces, dit-il. Souhaitez-vous l’accompagner afin de jeter un coup d’œil ? Peut-être pourriez-vous donner votre avis sur les pièces qu’ils sont en train de construire et voir si les hommes que nous avons choisis sont diligents dans leur travail ?
Lewis leva les yeux sur Tom qui transportait devant eux le reste des outils jusqu'à l’abri de jardin.
— Pourquoi pas ? Je ne voulais pas y aller sans une forme de présentation, alors votre proposition tombe à point nommé. Je ne pense pas que les locataires de Haggle End me verront d’un bon œil si je débarque à l’improviste. Je pourrais également évaluer avec quelle facilité je pourrais accompagner Miss Rigby là-bas sans compromettre sa sécurité. Elle rend visite aux locataires à l’orée du quartier, mais ses parents lui ont interdit de s’aventurer au-delà de l’école, dit Sir Lewis. Un sentiment que je partage entièrement. Mais ce serait une bonne chose si elle pouvait être accompagnée. Après tout, Haggle End ne comporte pas seulement des hommes dont il faut s’occuper, mais aussi des femmes et des enfants, ajouta-t-il en fronçant les sourcils.
— Cela est très vrai. Connaissant Mrs. Mayne, je suis certain qu’elle a déjà réfléchi à la manière d'y parvenir. Parlons-en avec Mr. Mayne cette semaine et même avec Lord Allinthridge. Peut-être connaîtront-ils d’autres personnes dans le village prêtes à offrir leurs services dans Haggle End afin de faire avancer le projet plus rapidement. Je ne souhaite rien d’autre que de voir tout le monde à Avebury occuper un emploi rémunéré et vivre dans de meilleures conditions. C’était ce qu’avait exprimé Leatham, avant qu’il parte.
Lewis le regarda avec curiosité.
— Allez-vous y aller aujourd’hui ? Au manoir Durstead, je veux dire ?
— C’était mon intention, répondit Harry en se demandant ce que cela avait à voir avec le projet. J’ai promis à Miss Tunstall de passer voir Mrs. Leatham aussi souvent que possible. Elle semble parfois reprendre des forces, mais c’est sans surprise que son moral est souvent au plus bas. Certaines circonstances sont accablantes, même pour la plus forte des volontés.
— Si je ne vous connaissais pas mieux, dit Sir Lewis, je croirais que vous parlez d’expérience.
— Vous ne savez que trop bien que j’aie mené une existence choyée, rétorqua Harry avec un regard ironique. Mais cela ne veut pas dire que la disposition des cœurs et la vie des autres ne me touchent pas.
— Vous convenez tout à fait à votre profession, dit Lewis.
Leur attention fut détournée par Hugh qui sortit par la porte d'entrée et marcha jusqu’aux écuries, balançant sa canne. Bonté divine, mais il est bien ambitieux aujourd’hui, pensa Harry.
Lewis observa sa silhouette s’éloigner.
— Donc, votre secret est éventé. Comment Miss Tunstall a-t-elle pris la nouvelle ?
Harry détourna son regard de son frère pour le poser sur Lewis.
— Pourquoi mentionnez-vous Miss Tunstall ?
— J’ai des yeux, répliqua Sir Lewis, un sourire aux commissures des lèvres. Je vous connais depuis que vous avez dix ans et je ne vous avais jamais vu comme cela. Je vous souhaite d’être heureux.
Peut-être que Harry aurait dû taquiner Lewis au sujet de Miss Rigby après tout puisque, apparemment, toute discrétion avait été jetée aux oubliettes.
— J’aimerais dire que vous avez raison, mais la victoire est loin d’être assurée. Peut-être pouvez-vous me souhaiter simplement bonne chance, répondit-il cependant sincèrement.
— Bonne chance, alors.
Sir Lewis se tourna tandis que Tom sortait le cheval de trait hors des écuries. Harry lui donna les instructions pour accompagner Sir Lewis à Haggle End, puis alla chercher son chapeau et sa canne. Il était en effet temps de rendre visite à Mrs. Leatham et de déterminer l’état du cœur de Miss Tunstall.
Quand Harry se présenta au manoir Durstead, il apprit que Mrs. Leatham s’était rendue au centre du village et que Miss Tunstall l’avait accompagnée. Il s’en alla dans cette direction.
Sachant que c’était l’endroit où Hugh avait eu l’intention d’aller, Harry fut certain que son frère avait dû amadouer Miss Tunstall et Mrs. Leatham pour qu’elles se rendent également aux échoppes du village et cette idée le dérangeait au plus haut point. Il n’avait lui-même pas suffisamment de temps pour courtiser correctement Miss Tunstall. Il y avait eu une telle complicité entre eux avant que son frère n’entre en scène et avant, Harry devait le reconnaître, que le village ne soit au courant de sa lignée.
Harry ne regrettait pas d'avoir choisi de cacher son ascendance aux villageois, parce que l’anonymat était essentiel à sa profession. Ses paroissiens devaient le voir comme quelqu’un d’accessible. Il était impératif qu’ils ne le placent pas sur un piédestal, car il savait qu’ils le feraient certainement une fois que ce serait découvert. Cependant, il se demanda s’il n’avait pas eu tort de n’avoir pas mis Miss Tunstall dans la confidence. Si elle était quelqu’un qu’il avait l’intention d’épouser, il aurait dû lui faire savoir qui il était véritablement. Son accueil glacial lui montrait bien ce qu’elle pensait de son erreur de jugement.
Mais comment pouvait-il se battre contre cela désormais ? Elle s’était fermée à lui et, les deux fois où ils s’étaient rencontrés, Harry n’avait pas été capable de regagner sa position. Il était engagé dans ces réflexions peu agréables quand il aperçut le maire sortir du bureau de son homme d’affaires.
— Monsieur le maire, je venais vous chercher.
Un chariot de campagne déambula entre eux et Harry traversa la rue après celui-ci.
— Vous savez probablement que les Runners sont revenus accompagnés d’une piètre preuve. Je suis certain qu’ils vous l’ont montrée.
— Ils l’ont fait et je leur ai dit que Tom Wardle en avait un semblable, dit-il avant de changer rapidement de sujet à la vue du regard récalcitrant de Harry. En revanche, j’ai des nouvelles plus urgentes pour vous. J'ai appris qu'un autre vol a été commis sur Bath Road, plus près d’Avebury que de Calne ; le vol d’une grosse somme. Les victimes voyageaient dans un simple attelage noir qui n’attirait pas l’attention, mais le but de leur voyage était de transporter un petit coffre contenant l’or du roi. La patrouille des routes pense que les brigands savaient quand cet attelage voyagerait parce qu’il est arrivé à une heure inhabituelle, mais ils étaient prêts. Ces hommes seront pendus pour ça une fois attrapés, et ils seront attrapés.
Harry se rappela ce que Miss Tunstall avait enduré aux mains des bandits et sentit une envie atypique de rouer quelqu’un de coups.
— Quand les Runners sont venus il y a quelques jours, ils ont mentionné qu’ils soupçonnaient quelqu'un du coin d’être mêlé à cette affaire. Je ne peux pas le croire. Et vous ?
Le maire se frotta le menton et, après un moment de réflexion, il répondit :
— Je crois qu’il existe une possibilité, répondit le maire après un moment de réflexion en se frottant le menton avant de jeter un regard calculateur vers Harry. Je vous en prie, ne le prenez pas mal. Je sais que vous avez à cœur la rédemption de cette parcelle de terre juste à côté de Haggle End. Mais je connais les criminels endurcis. Je suis juge de paix ici depuis plus de dix-huit ans. Je n’ai encore jamais vu de criminel véritablement tourner la page, votre Tom excepté. Mais, même avec Tom, je regrette de vous avouer avoir des doutes. Vous pouvez habiller une truie, mais cela reste toujours un cochon. Non pas que Tom soit un mauvais bougre, s’empressa-t-il d’ajouter.
L’idée de devoir défendre sa décision et ses convictions concernant la rédemption d’une personne avec un passé criminel fatigua Harry.
— Je comprends votre point de vue. Il est similaire à celui d’une grande majorité de villageois. Quant à moi, j'espère que je pourrai prouver que vous avez tous tort. Tom ne sera jamais plus qu’un travailleur. Il n’a pas été élevé avec la connaissance et il est trop âgé pour commencer maintenant à lire des livres. Mais c’est un homme honnête et cela me suffit. En revanche, ces enfants à Haggle End et juste en dehors… rétorqua Harry avec une patience inlassable avant de faire une pause et croiser le regard de Mr. Mayne. Malgré votre réticence, je dois vous remercier pour votre don et votre contribution à la construction de l’école. Votre foi est faible concernant leur possible rédemption, mais elle a néanmoins la taille d’un grain de moutarde, car vous faites quelque chose. C’est suffisant pour moi et c’est suffisant pour le Seigneur. Ces enfants… Si nous pouvions les éduquer suffisamment tôt, il n’y aurait pas de limites à ce qu’ils pourraient faire.
— Je ne vous contredirai pas sur ce point, Mr. Aston. Ma femme a dit la même chose et c’est seulement pour elle que je prête mon soutien.
Le bruit d’un attelage grondant sur la route leur fit tourner la tête. Harry vit que la voiture portait les armoiries de son frère. À son désarroi, mais sans grande surprise, il aperçut Hugh en voiture avec Anna et Mrs. Leatham. Ses soupçons étaient fondés.
Le maire fronça les sourcils quand il repéra l’attelage.
— J’aurais dû dire « monsieur », je suppose. J’ai simplement pris l’habitude de vous appeler Aston et je dois apprendre le nouveau qualificatif.
— Je vous supplie de ne pas le faire, dit Harry. Pouvez-vous imaginer si la congrégation s’empare de l’appellation « monsieur » ? Ils sentiront toujours qu’il y a un mur infranchissable entre nous alors qu’il n’en existe aucun. Et il n’y a qu’un Seigneur. Nous sommes tous des êtres semblables sous la même autorité. Alors, continuez à m’appeler Aston comme vous le faisiez avec gentillesse.
Le maire acquiesça et dirigea à nouveau son regard sur le véhicule qui venait de s’arrêter devant eux.
— Eh bien, Harry, je vois que tu fais ton devoir auprès de tes paroissiens, dit Hugh. En voici deux en moins, parmi les plus belles, à t’occuper, alors tu n’as donc pas à t’inquiéter pour elles, ajouta-t-il avec un sourire étincelant.
Harry l’ignora et s’avança vers l’attelage.
— Miss Tunstall, puis-je vous aider à descendre ?
Il leva la main et elle lui adressa un regard d’indifférence avant de poser sa main dans la sienne et de le laisser l’aider. Ce n’était pas un début prometteur.
Il se tourna ensuite vers Mrs. Leatham.
— Permettez-moi de vous aider également. Il a été sage de votre part de faire le trajet dans l’attelage de mon frère, qui possède de bons ressorts. Vous n’avez pas dû être excessivement secouée dedans.
— Merci, Mr. Aston. Cela est vrai. J’ai à peine senti les bosses sur la route. Et je dois dire que l’air frais me fait le plus grand bien. Votre frère nous a persuadées de se joindre à lui pour faire nos emplettes, ce qui était très serviable de sa part.
Mrs. Leatham sourit à Hugh.
— James, occupez-vous de la voiture, comme nous avons plusieurs achats à faire. Mes dames, j’ai seulement une commission à faire avant d’être tout à vous. Harry se chargera de vous tenir compagnie jusqu’à mon retour.
Hugh jouait au galant une fois de plus et, à moins de le connaître vraiment bien, il était difficile de distinguer le manque de sincérité de ses paroles.
— Quelle condescendance ! siffla Harry entre ses dents quand Hugh s’en alla.
Son frère n’était pas de ceux qui rendaient des services sans attendre quelque chose en retour et Harry se demanda la nature de ce fameux quelque chose. Il suspectait que cela avait un lien avec Miss Tunstall.
— Avez-vous aussi des emplettes à faire ? demanda Harry à cette dernière.
Il était épuisé par la chaleur, mais Miss Tunstall donnait l’impression que la chaleur de la journée ne l’effleurait pas le moins du monde. Une bouffée de lilas voleta dans sa direction.
— Seulement quelques-unes. Je n’avais pas pour intention de demeurer si longtemps à Avebury et je ne souhaite pas être à court de ressources. Mais je suis principalement ici pour assister Emily à choisir ce dont elle a besoin.
Miss Tunstall s’exprima d’une voix ferme. Bien qu’elle lui eût répondu, il ne parvenait pas à escalader le mur qu’elle avait érigé.
— Un très bon plan.
Refusant d’être raillé, Harry offrit son bras aux deux ladies, souhaitant pouvoir marcher seul avec Miss Tunstall. Il pourrait atteindre la veine sensible, qu’il savait cachée, seulement s’ils passaient du temps ensemble. Mais, bien évidemment, il ne pouvait laisser Mrs. Leatham de côté.
Ils n’avaient pas dépassé l’autre côté de la rue quand son frère revint, marchant de ce pas mesuré qui montrait que le monde n’attendait que lui.
— Tu as les mains pleines. Permets-moi de prendre Miss Tunstall et tu peux aider Mrs. Leatham.
Harry observa la manœuvre, sans surprise, mais cela ne l’irrita pas moins pour autant. Il fit appel à toutes ses réserves pour offrir à Mrs. Leatham la grâce qu’elle méritait.
— Je suis heureux de ce moment me permettant de prendre de vos nouvelles. Je vois que vous ne manquez pas de courage, car vous avez accepté de sortir.
Son frère avait commencé à murmurer à l’oreille de Miss Tunstall plus près que la bienséance ne l’autorisait et Harry serra fermement les lèvres. Il ne pouvait entendre ce que disait Hugh. Quand il se concentra à nouveau sur Mrs. Leatham, il remarqua que des larmes avaient jailli dans ses yeux.
— Je reste forte pour lui, pour mon époux, dit Mrs. Leatham. Je le fais aussi pour mon bébé. Je ne veux pas que mon enfant naisse dans les larmes, mais plutôt dans l’espoir. Et c’est sur cela que mes yeux sont fixés. Je prie pour que cet espoir ne soit pas une illusion ou quelque chose de faible et de fragile, mais quelque chose à quoi l’on peut s’accrocher.
À présent, elle avait toute l’attention de Harry et il se tourna pour la regarder avec émerveillement.
— Madame Leatham, vous êtes l’exemple de quelqu’un qui peut supporter les épreuves. Bien que je ne souhaite cette affliction à vous ou à quiconque, j’espère que vous serez réconfortée par le fait que vous êtes une source d’inspiration.
Mrs. Leatham pressa son bras, mais ne répondit pas. Leur groupe venait d’atteindre la mercerie, où Miss Tunstall adressa un signe de tête glacial à Harry avant d’entrer dans l’échoppe.
La porte se ferma derrière elle et Hugh se retourna pour aider Mrs. Leatham.
— Harry, je suis sûr que tu as quelques visites urgentes à faire qui ne peuvent être remises. Tu n’as pas besoin de te donner plus de peine ici.
— Bonne journée dans ce cas, Mrs. Leatham, la salua Harry.
Bien entendu, il pouvait rester et forcer son attention sur Miss Tunstall, mais il n’était pas sot au point de penser que c’était une bataille qu’il pouvait gagner aujourd’hui. Il préféra se retirer et tester ses tactiques un autre jour.
OceanofPDF.com