L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Deux
L e très honorable, le vicomte Ingram, colonel de l'armée britannique et connu sous le nom de Frederick par ses amis les plus intimes, avait quitté les bureaux du secrétaire à la Guerre avec ses pensées qui voguaient sur tout sauf sur le congrès qui se déroulait à Vienne. Il sortit dans le froid de l'extérieur, sous le ciel pâle et sans nuages, et trouva son palefrenier debout devant sa voiture, qui tenait les rênes.
— Ramenez la voiture à la maison, Joseph. Je vais marcher.
Frederick se tourna vers la maison, et la frustration fit prendre à ses pas un rythme soutenu. Il aurait dû penser à la conférence, car il venait de recevoir de nouveaux rapports sur les négociations de Talleyrand pour la France. Les concessions faites par l'Angleterre et ses alliés avaient été étonnamment clémentes envers leur ancien ennemi. En ayant passé sa carrière à la fois comme soldat et comme diplomate, la nouvelle le préoccupait.
Mais au lieu de cela, Frederick pensait à la remarque désinvolte que son ami Rowland avait laissé entendre selon laquelle Georgiana Audley devait enfin se marier, et avait probablement déjà franchi le pas. Il supposa qu'il n'aurait pas dû être choqué par la nouvelle. Elle était belle, vive et très certainement éligible. Néanmoins, quand elle avait juré en refusant qu'elle ne se marierait jamais, il l'avait crue. Idiot qu'il était.
Frederick et Georgiana avaient partagé un passé compliqué. Depuis le moment où il l'avait vue pour la première fois sur la Péninsule, où elle suivait le tambour aux côtés de son major-général de père, il n'avait jamais aimé personne d'autre. Rien n'intimidait Georgiana, ni le bruit de l'artillerie qui résonnait subitement et trop près pour que ce fut confortable, ni l'idée de plier leur tente et d'avancer pour une longue marche, ni même de battre en retraite, à tout moment. Elle égayait les dîners de leurs officiers avec son esprit et son rire facile, et il n'y avait pas un soldat ou un officier qui ne fût pas tombé amoureux d'elle.
Après avoir quitté la Péninsule, Frederick avait pris de ses nouvelles mais pas avec régularité. Georgiana avait clairement fait comprendre qu'elle ne comptait pas s'attacher à qui que ce fût. De son côté, il avait constaté qu'il ne pouvait pas abandonner. Quand elle était revenue à Londres deux ans plus tard et qu'ils avaient ravivé leur amitié, il avait presque commencé à espérer. Mais ce fut vain. Georgiana avait rejeté son offre de manière assez décisive avant d'accompagner son père veuf à Vienne, où, d'après les nouvelles qu'il venait de recevoir, elle avait rencontré un diplomate et avait accepté sa demande en mariage au bout de quelques semaines.
Semaines ! Frederick avait commencé à traverser la rue et dut faire un bond en arrière pour éviter d'être heurté par un phaéton tiré par deux chevaux qui trottaient. Il prit conscience de son environnement et attendit d'avoir la chance de traverser la rue sans encombre.
Frederick poursuivait Georgiana depuis des années. Il n'avait d'yeux pour personne d'autre. Quel dommage qu'elle n'eût pas eu d'yeux pour lui. Il ne serait pas assez fou pour se lancer à nouveau dans une cour aussi infructueuse. Non, il devait trouver une épouse de manière plus traditionnelle, même si ce qu'il pourrait ressentir pour elle serait terne en comparaison. Pour toutes ces raisons, Frederick savait qu'il ne pourrait jamais se contenter de quelqu'un avec moins d'esprit. C’était l'audace de Georgiana qui l'attirait, sa volonté d'aller n'importe où et de braver n'importe quelle aventure. Cela était comme avoir une compagne capable de toutes les plaisanteries fougueuses et les railleries d'un gentleman et de tous les délices féminins d'une dame réunis en une seule personne. Il ne pouvait pas imaginer se contenter d'une jeune demoiselle qui ne parlait pas et n'osait pas traverser une salle de bal sans s'accrocher au bras d'une autre idiote.
Frederick entra dans sa maison de ville, où il s'attendait à entendre les bruits des préparatifs de sa sœur Lydia et de son mari Fitz qui organisaient leur départ pour Bruxelles. La maison était calme, et Frederick s'arrêta dans l'entrée en se débarrassant de son manteau, puis en le tendant au laquais. Le silence le surprenait toujours, même si sa mère était partie depuis un an.
Le majordome sortit de la bibliothèque et s'avança dans le couloir vers lui.
— Monseigneur, le courrier est arrivé ce matin et des cartes vous ont été laissées. Je les ai posées sur votre bureau à la bibliothèque. Mrs. Fitzwilliam a dit de vous dire qu'elle faisait des courses de dernière minute et qu'elle et le lieutenant-colonel Fitzwilliam seraient à la maison pour dîner si vous le souhaitez. La cuisinière a également dit de vous faire savoir qu'elle préparait le plat favori de Mrs. Fitzwilliam.
— Excellent. Préparez le dîner pour huit heures.
Des affaires urgentes à la propriété de Frederick l'y conduiraient demain, et il ne manquerait pas cette dernière soirée avec sa sœur et son mari. Frederick était heureux pour eux et pensait que Fitz méritait plus que ce simple poste qui l'attendait à Bruxelles. Après un an de campagne avec sa femme dans la Péninsule, le major Thomas Fitzwilliam avait laissé Lydia en Angleterre alors qu'il se rendait aux Amériques pour prêter son soutien à la guerre. Là, il avait été promu au poste de lieutenant-colonel pour son courageux commandement.
Leurs joyeuses retrouvailles n'avaient eu lieu qu'un mois plus tôt, et Lydia avait juré à Fitz qu'elle ne lui permettrait plus jamais de partir sans elle. Le prochain poste de Fitz aux Pays-Bas, faisant valoir la grandeur française et hollandaise, après l'envoi de Napoléon sur l'île d'Elbe en tant que prisonnier, promettait d'être de délicieuses vacances comparées aux horreurs de la guerre et de la séparation. Ces jours-ci, le sourire n'avait pas quitté le visage de Lydia.
Frederick leva les yeux pour voir Caldwell descendre les escaliers.
— Est-ce que ma malle est prête ?
Son valet était un ancien soldat, qui avait servi pendant un certain temps comme officier d'ordonnance de Frederick dans la Péninsule, mais Caldwell avait choisi de rester en service actif plutôt que de suivre Frederick à Londres. Il avait continué en Espagne comme serviteur du colonel Mardland jusqu'à sa mort, et maintenant que la guerre était finie, Frederick avait été heureux de lui offrir le poste.
— Presque, monseigneur.
L'apparence de Caldwell était grossière pour un valet de chambre, et ses manières encore plus, mais Frederick lui faisait confiance.
— Votre manteau n'est pas revenu à temps de chez Schultz, poursuivit-il.
— Cela n'a pas d'importance. Je suis plus susceptible d'avoir besoin de mes manteaux d'équitation. Je n'ai pas l'intention de faire autre chose que de dîner avec le seigneur. Veillez à ce que tout soit prêt pour notre départ à sept heures demain.
— Très bien, monseigneur.
Frederick entra dans la bibliothèque, où il fouilla dans les lettres, en ramassant l'une d'entre elles qui était venue d'un ami à Vienne qui faisait partie de l’état-major de Wellington. Elle était datée de deux jours plus tard que les nouvelles que Rowland avait reçues au bureau de la Guerre et était plus susceptible d'être de nature officielle que de contenir des commérages. Il brisa le sceau et lissa le papier sur lequel étaient gribouillées quelques lignes.
I NGRAM,
NOUS NOUS AMUSONS MAGNIFIQUEMENT BIEN. L’on aurait peine à savoir que le traité est à nouveau renégocié (et pas en notre faveur) avec la gaieté qui nous entoure. Vous ne serez pas surpris que Talleyrand ait repoussé ses soi-disant alliés, ce qui remet bien sûr en cause ses intentions royalistes. Nous n'avons été aucunement surpris à ce sujet, comme vous pouvez le deviner. À George, je préfère presque Napoléon. Au moins, nous savions quelles étaient les positions de l'homme sur les questions politiques.
Wellington vous a nommément mentionné. Je commence à penser qu'il vous demandera s'il reste quelque chose à faire pour établir les frontières françaises, alors préparez-vous. Vous savez comme il aime ceux qui peuvent suivre des instructions sans discuter, et Sir Hudson menace de l'envoyer dans un état d'apoplexie. Pendant ce temps, Slender Billy vient de partir et s'apprête à rentrer à Gand. Qui sait s'il se contentera d'y rester avec son père, ou s'il viendra nous rejoindre à Bruxelles. Si le duc vous demande, c'est moi qui écrirai. Guettez ma prochaine lettre, car il a peut-être encore besoin de vous.
S INCÈREMENT,
Wrotham FREDERICK LAISSA TOMBER la lettre de Wrotham sur le bureau et regarda de l'autre côté de la pièce le feu qui dansait dans l'âtre, un sourire aux lèvres à la mention de Slender Billy. Cela était leur surnom du jeune prince d'Orange, dont le père était le roi des Pays-Bas. Frederick se demanda quelle était la part d'aide du prince dans les négociations et quelle part de son séjour était consacrée à l'amusement.
Il ne pouvait s'empêcher d'être satisfait que Wellington eût pensé à lui. Frederick s'était contenté de mettre de côté sa vie de soldat de carrière pour servir de liaison entre Londres et ceux qui faisaient activement campagne. Certes, sa vie était moins excitante, à part l'attaque d'un espion anglais qui avait laissé Frederick avec une jambe cassée et une légère boiterie, mais il savait que sa capacité à communiquer de manière experte avec ses alliés et ses ennemis était précieuse pour son pays. Et Frederick n'était pas insensible à l’honneur que le héros anglais sût qui il était.
L’on frappa à la porte d'entrée et Frederick leva la tête de la pile de correspondance qui restait. Hartsmith viendrait le prévenir si le visiteur était important. Avec Lydia en résidence, il y avait toujours un flux régulier de visites et d'invitations matinales. Maintenant, alors qu'elle préparait son départ, ces visites devenaient de moins en moins nombreuses.
Son majordome se glissa dans l’entrebâillement de la porte.
— Miss Phoebe Tunstall est ici pour voir Mrs. Fitzwilliam, mais je ne sais pas quand la maîtresse reviendra. Que dois-je lui dire ?
Phoebe ! Elle était la sœur cadette de son ami le plus proche, Stratford, maintenant comte de Worthing, et le nom fit bondir Frederick sur ses pieds.
— Je vais aller la voir.
Il entra dans le couloir, en s'avançant à la rencontre de Phoebe, ses mains tendues vers elle. Elle les serra, en lui souriant, et il fut tenté de l'embrasser sur la joue. Il n'avait vu Phoebe qu'une seule fois cet hiver depuis qu'ils étaient tous les deux à Londres, ce qui était surprenant, compte tenu de la fréquence à laquelle Anna et elle avaient été en compagnie de Lydia.
— Veuillez entrer dans le salon, dit Frederick en étendant son bras pour que Phoebe y glissât sa main alors qu'il la guidait. J'attendrai avec vous jusqu'au retour de Lydia. Cela ne m’étonne guère de ma sœur écervelée d’avoir pris soin de vous inviter et de ne pas être là à temps pour vous recevoir.
Toujours souriante, Phoebe protesta en secouant la tête.
— Non, nous avions parlé d’un rendez-vous aujourd'hui, mais je ne lui ai pas dit quand je viendrais. Je n'étais pas sûre de l'heure à laquelle Anna partirait, et je suppose que je suis en avance.
Ils entrèrent dans le salon et Frederick fit un geste vers l’avant.
— Prenez place, je vous en prie. Je regrette que nos chemins ne se soient pas croisés depuis la mort de votre tante, je ne compterai pas cette seule fois où je vous ai vue chez Gunter, car nous n'avons guère pu échanger que des plaisanteries, sans prendre le temps de discuter. Je suis désolé de ne pas avoir pu vous accompagner après les funérailles. Je sais que cela était une grande perte, pour vous particulièrement. Dites-moi comment vous allez.
Phoebe s’assit avec sa grâce tranquille habituelle. Même si elle était identique à sa sœur, elle n'avait jamais attiré la même attention qu'Anna semblait provoquer. Au contraire, elle avait toujours réussi à se fondre dans son environnement. Cela était étonnant, vraiment, qu'une telle femme puisse être oubliée, puisqu'elle était évidemment l'égale d'Anna en beauté. Et elle avait un air calme et serein qui attirait la confiance.
— Je vais plutôt bien. Cependant…
Phoebe fronça les sourcils et se tut.
Frederick attendit, en espérant qu'elle s'ouvrirait à lui. Elle pouvait être difficile à déchiffrer, et il n'était pas sûr de savoir comment l'inciter. Finalement, Phoebe rencontra son regard.
— Je ne sais tout simplement pas quoi faire maintenant, poursuivit-elle. Je trouve épuisante l'idée de me lancer dans une cinquième Saison. C'est tout ce pour quoi j'ai été éduquée, bien sûr, mais l'idée de faire des visites matinales et d'aller à plus de bals… et tout cela sans but.
Elle s'arrêta et se mordit la lèvre.
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? demanda Frederick en croisant les doigts sur ses genoux. Vous ne pourrez pas me faire croire que vous n'avez pas eu plusieurs propositions. Honnêtement, entre Anna et vous, j'étais certain que vous vous marieriez en premier. Si quelqu'un est né pour avoir un rôle d'épouse et de mère, cela est bien vous.
Les lèvres de Phoebe se tordirent de manière étrange et douloureuse, et elle haussa les épaules.
— Je ne dirai pas que je n'ai pas eu de propositions, mais j'avoue que j'en ai eues peu. Et aucune qui m'ait inspiré le moindre désir d'accepter, dit-elle en pinçant les lèvres et en le surprenant avec un regard franc qui ne ressemblait pas à son regard timide habituel. Je suppose que je ne suis pas à ce point esclave du statut matrimonial pour être prête à m'y engager à tout prix.
— Les hommes sont insensés, dit Frederick en secouant la tête. Beaucoup de jeunes filles en quête de mariage reçoivent des offres très rapidement alors qu’elles ne possèdent seulement qu’une once de votre beauté, de votre calme et de votre bon sens. Je suis sûr que cette Saison sera plus fructueuse pour vous.
— Je suis sûre que vous avez raison, dit Phoebe avec une voix qui manquait de conviction.
Le silence se fit alors que Frederick réfléchissait à la différence entre Georgiana Audley et la douce créature qui était assise devant lui. Même Georgiana s'était mariée. Avec ses cheveux noirs et ses yeux anthracite, Georgiana était d'une beauté saisissante. Elle laissait chaque pièce dans laquelle elle se trouvait illuminée jusqu'à ce que tous les hommes eussent gravité autour d’elle. Elle ne se serait jamais contentée d'une Saison insipide à Londres si elle n’avait pas été encline à le faire. Georgiana ne se serait jamais contentée de rien dans la vie, vraiment.
Ayant perdu momentanément la raison, il s'en convaincrait plus tard, Frederick s'exclama soudain :
— Phoebe, vous n’êtes pas victime de votre destin. Vous en êtes l'auteur. Pourquoi ne pas faire quelque chose d'inhabituel ? Quelque chose d'audacieux ?
Phoebe haussa les sourcils de surprise avant que le masque ne revînt sur son visage.
— Audacieux ! Je ne vois pas ce que vous voulez dire par là. Que pourrais-je faire d'audacieux ?
Frederick regarda son expression douce, et l'idée retomba avant qu'elle n'eût complètement pris forme. Il haussa les épaules.
— Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela, mais maintenant que je l'ai fait, je dois m'y tenir. Cela est exactement ce dont vous avez besoin. Saisissez une opportunité que vous ne rêveriez jamais d'accepter et emparez-vous-en ! Je ne sais pas ce que ce sera. Vous devez simplement exprimer votre volonté au monde et laisser celui-ci vous offrir une chance.
En continuant sur sa lancée, il ajouta :
— Osez davantage pour sortir de vos habitudes, et l'opportunité se présentera.
Phoebe n'avait pas l'air convaincue, mais elle hocha la tête.
— Quelque chose d'audacieux. Eh bien, je suppose que je pourrais essayer.
Il y eut des bruits indiquant l'ouverture de la porte d'entrée, et après une conversation murmurée dans le couloir, Lydia et Fitz entrèrent dans la pièce, en mettant fin au tête-à-tête de Frederick avec Phoebe. Il se leva.
— Lydia, j'ai accueilli ton hôte pour toi, comme tu aurais dû le faire.
— Freddy ! protesta Lydia.
Comme Georgiana, elle était une beauté aux cheveux noirs qui n'avait fait que devenir plus belle en devenant une femme mariée. Phoebe se tenait à côté d'elle, aussi pure qu'un ange, avec ses cheveux blonds.
— Nous n'avions pas fixé d'heure. Bien que je sois désolée, Phoebe. Fitz, pourriez-vous faire apporter ceci dans ma chambre ainsi que les autres paquets ?
Lydia remit les boîtes à son mari, qui les accepta d'une manière docile qui aurait étonné les soldats de son régiment.
Frederick en profita pour se pencher sur Phoebe, en croisant ses grands yeux bleus.
— Demain, je dois partir pour quinze jours dans mon domaine, mais je suis sûr de vous voir au bal d'ouverture de Stanich à mon retour. Votre famille n'est peut-être pas là pour vous soutenir, mais nos chemins se croiseront plusieurs fois cette Saison, ma chère, et je suis tout aussi certain que vous recevrez une proposition à la fin de celle-ci. Rappelez-vous ce que je vous ai dit. Quelque chose d'audacieux.
Il saisit ses doigts et y déposa un rapide baiser avant de se tourner vers sa sœur.
— Lydia, je suis sûr que vous avez beaucoup à discuter toutes les deux, et je vous laisse. Nous devons dîner à huit heures. La cuisinière fait du sabayon.
— Comme cela est prévenant, répondit Lydia, avant de se tourner vers Phoebe. La cuisinière sait que cela est mon dessert préféré. Laissez-moi vous montrer ce que je viens d'acheter.
Lydia l'attira vers les fauteuils et plaça Phoebe dos à Frederick, en mettant fin à tout autre échange.
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