L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Douze

 

 

L ord Ingram était un partenaire de danse accompli et il n’avait pas montré la moindre distraction malgré son rôle d’hôte du bal. Son aisance à garder Eleanor engagée dans une conversation, arrivant même à la faire rire, permit à cette dernière d’oublier les propos insultants de Lord Worthing. Son partenaire suivant, Mr. Weatherby, ne put s’offrit le luxe d’entretenir la moindre conversation en raison d’une trop grande nervosité.

Mr. Weatherby, dont les joues polies et le visage en forme de pomme étaient couronnés par un halo de cheveux blonds, s’inclina devant elle et déglutit quand elle posa la main sur son bras. En silence, ils prirent place au sein des danseurs et attendirent que la musique commence. Où se trouve Lord Worthing à présent ? songea-t-elle. Nulle part en vue, bien que Mr. Amesbury se trouvait là, la regardant fixement comme si elle était sa proie. Rien d’étonnant à ce que le comte et lui soient amis, pensa-t-elle avec rancune.

Eleanor se força à se concentrer sur son partenaire silencieux et lui offrit un sourire engageant, qu’il lui retourna. C’était un début prometteur.

— Monsieur Weatherby, vous dansez admirablement bien, le congratula-t-elle.

— Je vous remercie, lui dit-il en retour, sans poursuivre la conversation.

Comment Lord Worthing peut-il m’insulter en me comparant défavorablement à Lydia ? Il ne peut certainement pas être si obtus et l’avoir fait par accident. Mais il semblait plein de remords… Son partenaire et elle-même se tournèrent pour faire face à l’orchestre, continuant leur danse en silence. Si seulement Mr. Weatherby faisait la conversation, ce serait plus facile de se concentrer sur la danse et non sur un gentleman frustrant à l’écart de son champ de vision.

Elle fit une seconde tentative.

— Lydia m’a raconté que vous veniez de finir vos études à Édimbourg. Comptez-vous demeurer à Londres ?

— Si mon père me le permet. Il souhaite que j’apprenne à gérer notre domaine et j’ai dû lui faire une requête pour passer au moins une saison à Londres.

Mr. Weatherby se trompa presque de côté, mais se rattrapa avant de causer le moindre dommage.

Là-bas se tenait Lord Worthing, ne dansant avec personne, mais conversant avec Lord Ingram. Cela était confortable pour lui. Elle refusa de lui prêter plus d’attention. Se tournant vers son partenaire, Eleanor dit :

— Je comprends que prendre part à une saison londonienne est de rigueur, particulièrement depuis qu’il n’est plus possible de faire le Grand Tour sur le continent. C’est tout naturel que vous le souhaitiez.

Ils se placèrent sur le côté afin de permettre au groupe derrière eux de finir leurs figures.

— J’ai grandi dans notre domaine en suivant mon père et son intendant depuis que je suis en âge de marcher. Mais à Édimbourg, j’ai appris de nouvelles techniques agricoles et des pratiques commerciales que je ne serai jamais autorisé à mettre en place tant que mon père dirigera, admit-il en haussant les épaules. J’ai le sentiment que ma plus grande nécessité est d’acquérir du vernis mondain en ville.

Ses oreilles devinrent rouges et il ajouta :

— C’est curieux, je ne me sens pas gêné de vous dire ça.

Elle l’encouragea d’une voix chaleureuse :

— Ne vous sentez pas gêné de me raconter quelque chose, quoi que ce soit. Je confesse que je soutiens votre souhait. J’essaye d’agir comme si tout ceci était naturel pour moi, mais la vérité est que j’ai vécu une vie des plus recluses. Cela…

Elle utilisa sa main libre pour englober la foule.

— …n’a rien à voir avec mes activités habituelles.

— Miss Daventry, lui dit-il, prenant confiance en lui, je n’aurais jamais deviné que vous n’étiez pas née ni élevée à Londres.

Elle se pencha en arrière pour le regarder, les yeux écarquillés.

— C’est un mensonge éhonté et vous le savez, monsieur Weatherby.

Elle rit en réaction à son large sourire.

Lorsque la danse toucha à sa fin, Mr. Weatherby était parfaitement à l’aise, même loquace. Elle était heureuse d’avoir dansé avec lui plutôt qu’avec un comte impoli et incompréhensible. Mr. Weatherby lui fit part de son plaisir à voix haute avec les mots d’usages de séparation.

— Maintenant que vous me soutenez, Miss Daventry, je ne devrais plus être effrayé à l’idée de me présenter devant des partenaires plus intimidantes.

— Effectivement non ! fut sa réponse. Je pense que chaque lady présente ce soir serait ravie que vous leur réclamiez une danse.

Le carnet de bal d’Eleanor était rempli, ce qui soulageait la pointe douloureuse infligée par la pique de Lord Worthing. Outre, Mr. Amesbury, qui réclama sa danse et entretint une conversation guindée et décousue, elle dansa avec Mr. Braxsen, qui pouvait faire preuve d’humour quand il l’avait décidé ; avec Lord Carlton, un gentleman parfaitement aimable qui semblait prêt à donner satisfaction à chacune de ses partenaires ; et même avec le commandant Fitzwilliam, qui, elle le suspectait, avait trouvé l’excuse de la danse pour la questionner à propos de Lydia.

Elle regarda dans les yeux bruns, francs et souriants de ce dernier et les mit en contraste avec les yeux verts de Lord Worthing, qui semblaient toujours assombris d’irritation ou — si elle était honnête — d’inquiétude. Comme le commandant Fitzwilliam la guidait pour la promenade, elle suivit son regard posé sur Lydia, qui avait pour cavalier un gentleman vêtu élégamment à l’autre bout de la pièce.

— Ne trouvez-vous pas que Miss Ingram a une allure des plus parfaites ce soir ? demanda Eleanor en le regardant avec un sourire espiègle. Elle n’aurait pas pu présenter une image plus charmante pour son bal de débutante.

— Miss Daventry.

Les pas du commandant s’arrêtèrent pratiquement et il secoua la tête avec un sourire chagrin aux lèvres.

— Vous avez remarqué mon regard vagabond, j’en ai peur — ce qui est plutôt injuste. Vous êtes une image de charme, et puis-je vous rappeler que ceci est également votre bal de débutante ?

— Il était bienveillant de la part des Ingram de m’inclure dans la saison, mais cela n’a jamais été mon intention d’attirer les regards, expliqua-t-elle simplement. Lydia est ma plus chère amie.

— Elle a de la chance de vous avoir.

Le commandant Fitzwilliam sembla lutter avec lui-même pendant un instant.

— Miss Daventry, pourrais-je… Ne serait-ce pas trop direct si je…

Il s’arrêta net, les sourcils froncés.

Eleanor profita de la pause.

— Vous pouvez vous confier à moi en toute confiance, Commandant Fitzwilliam, si c’est ce que vous vouliez me demander.

Ses épaules s’affaissèrent de soulagement.

— J’aimerais simplement savoir si le cœur de Miss Ingram est déjà pris et, peut-être, quelles sortes de choses elle aime.

Eleanor se souvint comme les yeux de son amie étincelaient alors qu’elle plaisantait avec le commandant dans le salon et elle en avait tiré sa propre opinion. Mais elle n’était pas de celles qu’elle avait la liberté de partager.

— Miss Ingram ne s’est pas confiée à moi concernant un attachement antérieur. Elle aime danser, est une excellente cavalière et adore les glaces à la fraise ainsi que les pivoines blanches.

La réponse grave du commandant Fitzwilliam fut adoucie par son clin d’œil.

— Vos renseignements me procurent une stratégie pour mon prochain mouvement. Je crains de ne pas être à mon avantage sur un cheval — si ce n’est à côté d’un cavalier maladroit — mais la danse, les pivoines et Gunter sont dans mes cordes.

Elle acquiesça, se faisant la réflexion que cela avait été la seconde danse la plus plaisante de la soirée. Si seulement les autres gentlemen pouvaient être aussi aimables.

Eleanor aperçut Lord Worthing de temps à autre. Un instant, il parlait avec Lydia et Lady Ingram. Un autre, il menait une jolie débutante et ne sembla même pas jeter un coup d’œil en direction d’Eleanor quand il la dépassa au cours d’une des figures de danse. Eleanor se jeta alors tout entière dans la soirée, savourant la sensation d’être mise en valeur et dansant avec abandon les réels entraînants tout en riant plus jovialement à chaque tour — le tout avec un désespoir qu’elle ne pouvait s’expliquer.

Lord Worthing resta au bal pratiquement aussi longtemps que ses hôtes et, bien qu’il puisse ne pas savoir que le carnet de bal d’Eleanor était rempli, il resta proche de la piste la grande majorité de la nuit. Eleanor, téméraire et pétillante, dansa jusqu’au petit jour, n’ayant pas été une seule fois sollicitée par le comte.

 

U NE SEMAINE PLUS TARD, Lord Worthing tint son bal d’entrée dans la haute société en tant que pair, déguisé en bal en l’honneur de ses sœurs.

— Stratford ne veut pas attirer l’attention sur lui, expliqua Lydia.

Eleanor était invitée, bien sûr, parce qu’elle accompagnait la famille Ingram. Cela serait sa première sortie formelle depuis son bal de présentation et elle était soulagée d’assister à un événement où elle ne serait pas importante. Lydia considérait qu’elle allait partager l’attention mondaine avec ses amies d’enfance, car il était inconcevable qu’elle disparaisse complètement dans le décor.

Quand leur groupe entra, échappant à l’air froid, Lord Worthing se trouvait à la tête du comité d’accueil. Il se déplaça quand elle fut en vue et son regard chercha le sien, mais elle ne parvint pas à lire ses pensées. Eleanor se décala sur le côté pendant que les deux groupes se saluaient comme de vieilles connaissances.

Quand Eleanor se retrouva devant Lord Worthing, il semblait vouloir aborder le sujet de la gêne persistante. À la place, il fit un geste vers sa droite et dit :

— Puis-je vous présenter ma tante, Mrs. Shae, et mes deux sœurs, Miss Phoebe et Anna Tunstall ?

Mrs. Shae répondit à la révérence d’Eleanor d’un gracieux signe de tête avant de reporter son attention sur la porte, apparemment fatiguée et pressée de voir la fin de cette partie de la soirée. Eleanor se retrouva alors face à deux visages identiques et curieux, encadrés de cheveux blonds, avec des yeux si bleus qu’ils viraient sur le violet et fendus de deux sourires — l’un réservé et l’autre espiègle. Elle remarqua que Lord Worthing observait la rencontre.

L’une des jumelles prit la parole :

— Stratford a mentionné que nous étions voisins. Vous avez hérité d’une portion de notre domaine.

Eleanor ne discerna aucune malice, même si les mots seuls semblaient tranchants. Que pouvaient-elles bien penser des circonstances entourant son héritage ?

Elle ne put imaginer une réponse appropriée et se contenta de hocher la tête. Essayant de lancer une conversation, elle demanda :

— Pourriez-vous me dire une nouvelle fois, je vous prie, laquelle de vous deux est Miss Anna Tunstall et l’autre Miss Phoebe ?

Ce soir, l’une d’elles portait une robe blanche avec des nuances bleutées et l’autre une robe tout aussi blanche, mais aux nuances coquelicot.

La jeune lady ayant parlé en premier lui répondit :

— Je suis Phoebe.

Elle fit un geste en direction de l’autre jeune fille portant les nuances coquelicot.

— Et voici Anna.

Eleanor sourit.

— Je m’en souviendrai désormais. Je suis ravie de faire votre connaissance.

Risquant un autre regard en direction de Lord Worthing, elle essaya de poursuivre sa route, mais il la retint d’une main.

— Miss Daventry…

Il s’arrêta aussitôt quand il vit que l’attention d’Anna était sur lui et Eleanor se demanda ce qu’il s’apprêtait à dire. Elle était pratiquement sûre que ce n’était pas ce qui vint ensuite.

— Je crains d’être occupé ce soir avec mes devoirs d’hôte et ne serai en conséquence pas disponible pour veiller à votre confort personnel, mais je souhaite sincèrement que vous vous amusiez.

Eleanor acquiesça et suivit les Ingram dans les escaliers conduisant à la salle de bal. Cela signifiait que Lord Worthing ne l’inviterait pas à danser ce soir. Tout à coup, les perspectives de la soirée lui semblèrent bien fades. Il était incompréhensible qu’elle se soucie de lui après sa demande en mariage désastreuse et ses discours maladroits. Pourtant, elle ne pouvait pas se défaire du sentiment qu’au plus profond de lui il y avait quelque chose qui cherchait à se racheter et même quelque chose d’appréciable.

Puis, elle se souvint de ses mots. Je suspecte qu’elle ait senti que vous ne poseriez pas de réelles menaces aux chances de Lydia.

Lord Ingram, semblant vouloir être ailleurs, escorta sa mère sur le côté, laissant Eleanor et Lydia près du cercle des partenaires de danse. Le commandant Fitzwilliam ne fut pas long pour faire son apparition.

— Bonsoir, Miss Ingram, Miss Daventry. Je viens solliciter une danse et implorer votre compagnie pour une sortie à cheval dans Hyde Park, mardi.

Eleanor s'étonna que le commandant Fitzwilliam ait choisi une telle sortie alors qu’il lui avait dit qu’il n’était pas à son avantage à cheval, mais murmura en réponse qu’elle était libre. Elle regarda Lydia, une question dans le regard, mais celle-ci scrutait la salle de bal et son cœur se serra pour le commandant. Il faudrait un miracle pour que sa cour prospère. Lydia était bien trop accoutumée à l’adoration d’hommes plus séduisants et titrés que lui. De plus, Eleanor ne pouvait pas dire si Lady Ingram approuverait un tel mariage, malgré la familiarité existante entre le commandant et Lord Ingram qui laissait penser qu'ils avaient fait campagne ensemble. Peut-être pourrait-il trouver un soutien chez ce dernier.

Juste au moment où Eleanor pensait que Lydia ne répondrait pas à la question, elle se tourna vers le commandant.

— Quel véhicule conduirez-vous, Commandant Fitzwilliam ?

— Un phaéton ordinaire, répondit-il. Mais je propose que nous montions à cheval. Dois-je venir vous chercher à onze heures ?

Le commandant croisa ses mains dans son dos, les yeux illuminés, et Eleanor gloussa en son fond intérieur. Lui, au moins, n’avait souffert d’aucun doute quant à la réponse.

— Tout de même, Commandant, ce n’est pas une heure pour se faire voir dans Hyde Park.

Lydia leva les yeux sur lui en signe de stupéfaction.

— Je ne souhaite pas me faire voir, répliqua-t-il promptement. Je souhaite seulement vous voir, vous.

Il adressa un signe de tête amical à Eleanor.

— Et Miss Daventry, bien évidemment.

— Vous ne manquez pas d’audace, Commandant, lui répondit Lydia en retour, non sans un certain degré d’admiration. Est-ce une habitude chez vous d’assiéger les jeunes filles de cette façon ?

— Je ne saurais le dire. C’est la première fois que je suis tenté de le faire. Ma permission se termine en juin mais, à l’heure d’aujourd’hui, il n’est pas encore temps de me rétracter. Allons, quelle est votre réponse ?

Son sourire était adressé aux deux jeunes filles et Eleanor dissimula le sien. Lydia devrait être faite d’une nature plus dure pour y résister.

Derrière Lydia, Lord Worthing descendait les escaliers dans le sillage de ses sœurs et de sa tante. Il surprit son regard avant qu’elle ne le détourne et le retint du sien, sa bouche commençant à se recourber en un sourire. Il leva la main comme pour la saluer, mais s’arrêta quand il vit Lord Carlton s’approcher d’elle.

— Miss Daventry, vous êtes…

Lord Carlton suivit son regard vers Lord Worthing avant de s’interrompre jusqu’à ce qu’elle le quitte des yeux. Ses pensées n’étaient pas aussi obéissantes. J’aimerais que ce soit Lord Worthing qui me demande de danser, bien que je préférerais mourir plutôt que de l’admettre ; quel homme exaspérant !

— …charmante, finit Lord Carlton, une expression intentionnellement insistante sur le visage, afin de retenir l’attention de la jeune fille, sa main gantée tirant la sienne alors que le regard de cette dernière s’échappa une nouvelle fois vers les escaliers.

Il la relâcha, s’écarta et lui dit avec un sourcil arqué.

— Ayez pitié de nous, hommes inférieurs, Miss Daventry. Nous ne pouvons pas tous avoir la prestance de Lord Worthing.

— Balivernes, répliqua Eleanor, le choc d’avoir été découverte affûtant son esprit. Pour ma part, je préfère un homme possédant une conversation plus aimable.

Après que Lord Carlton eut réclamé sa danse, Eleanor s’assit sur le côté, s’éventant le cou. Presque aussitôt, Lord Worthing se fraya un chemin à travers la foule jusqu’à la chaise d’Eleanor, ne s’arrêtant que le temps de rendre un salut.

— Miss Daventry, puis-je m’asseoir à vos côtés ? demanda-t-il.

Une fois qu’elle eut acquiescé, il prit place. Saisissant sa montre à gousset sertie d’or et de rubis, il la fit passer de main en main, incertain quant à la façon de procéder. Eleanor se mordit la lèvre et regarda la foule de danseurs.

— J’avais souhaité le dire plus tôt… C’est que, avec mes sœurs présentes, je ne pouvais pas… commença-t-il, ses mots sortant avec précipitation. Je n’ai pas pesé mes mots avant de parler chez les Ingram. Je m’en excuse.

Eleanor, bien que compatissante face à son chagrin, fut incapable de résister à l’occasion de lui envoyer sa propre riposte.

— Peut-être devrions-nous en finir avec les excuses à partir d’aujourd’hui. Vous devez vous engager à choisir vos mots avec plus de soin et je…Elle se tourna vers lui, un sourire lui effleurant les lèvres. Je m’efforcerai de ne pas en tenir compte. En agissant ainsi, nous ferons tous deux preuves d’une charité exemplaire.

L’air surpris de Lord Worthing fit place à un petit rire silencieux.

— C’est mérité, Miss Daventry. Il tendit la main pour étreindre la sienne gantée, prenant une expression sérieuse.

— Pourtant, je nourris l'espoir d’apprendre à prononcer des mots dignes de vous, confessa-t-il avant de se lever et se diriger vers la salle réservée aux jeux de cartes.

Eleanor, quant à elle, put entendre son cœur tambouriner dans sa poitrine.

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