L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 25
Harry n’avait pas revu Hugh depuis le moment funeste où il l’avait épié en train d’embrasser Anna. Le premier jour, il se pensa chanceux parce qu’il n’était pas prêt à voir son frère. La blessure était trop fraîche ; la colère aurait été incontrôlable et il aurait été la cible de moquerie, particulièrement quand son frère aurait annoncé ses fiançailles.
Le deuxième jour, il fut confus. Il se demanda si son frère s’était débarrassé de toute retenue et avait chevauché jusqu’au pavillon de chasse d’un de ses compères pour un week-end de débauche. Était-ce pour célébrer ses fiançailles ? Harry fit une pause lorsque le souffle lui manqua. Était-ce pour se consoler après un refus ?
Le troisième jour, il devint anxieux. Hugh serait-il parti pour Londres afin d’annoncer leurs fiançailles dans la Gazette sans même un petit mot d'excuse pour son frère ? Bien sûr qu’il le ferait. Harry ne savait pas s’il préférait ne pas voir le visage triomphant de son frère ou avoir l’opportunité de s’expliquer dans les règles de l'art. Non pas que je pourrais demander réparation ou autre chose, pensa Harry d’un air morose. On ne pouvait pas précisément aller sur le pré à l’aube avec son propre frère. Particulièrement quand on était curé.
Finalement, Harry entra dans la salle du petit-déjeuner le quatrième matin pour découvrir Hugh assis à table, l'air très fatigué. Alors, c’était de la débauche.
— Où étais-tu ? demanda-t-il.
Et pourquoi es-tu revenu ?
Hugh vida le contenu de son café, les yeux rivés sur Harry et il reposa la tasse dans sa soucoupe. Il répondit d’une voix lasse de fatigue.
— Chez Bromley. Je viens seulement de rentrer, mais je repartirai dès que j’aurai pris un bain chaud et ce petit-déjeuner. J’ai été loin de Londres trop longtemps.
— Tu aurais pu y retourner à n’importe quel moment. Rien ne t’empêchait.
Son ironie de même que son regard noir rebondirent sur la mine désintéressée de son frère.
Hugh ne dit rien de plus et Harry patienta. Son frère rompit un petit pain et étala une généreuse plaque de beurre avant de faire un geste vers la chaise en face de lui.
— Mais je t’en prie, assieds-toi.
Harry refusa d’être provoqué… ou distrait.
— As-tu une annonce à faire ?
Hugh s’arrêta, la nourriture à mi-chemin de sa bouche, et haussa un sourcil.
— Es-tu, peut-être, mieux informé que moi sur une cause de célébration ?
Sa confusion semblait sincère, ce qui était exaspérant, et Harry perdit tout désir à l’escarmouche.
— Je parle de Miss Tunstall. Je présume que tu n’es pas dépravé au point d’embrasser une lady et faire autre chose que lui proposer le mariage. Tu n’as jamais semblé posséder une vaste conscience, mais je ne crois pas que tu sois tombé aussi bas. Je m’attendais à tes nouvelles d’un jour à l’autre, car, comme c’est généralement le cas dans les affaires d’alliance, la famille est informée avant le beau monde.
Un éclat d’émotion non identifiée traversa le visage de Hugh. Avant que Harry puisse en déchiffrer le sens, cela se transforma en amusement.
— Tu as vu le baiser, n’est-ce pas, mon frère ?
Hugh rit doucement et le désir de l’étrangler devint presque impossible à résister pour Harry.
— Puis-je te rappeler que tu n’as pas encore répondu à la question ? As-tu une annonce à faire ?
Harry avait du mal à respirer à cause de l’émotion réprimée.
— Pourquoi ? riposta Hugh. As-tu l’intention de célébrer la cérémonie ?
Comme il ne reçut aucune réaction, Hugh frotta ses mains pour se débarrasser des miettes.
— Tu fais erreur. Il n’y a pas d’annonce. Il n’y aura pas de mariage. Comment pourrait-il y en avoir un s'il n’y a pas eu de demande en mariage ?
Harry fit le tour de la table avec un seul objectif en tête.
— As-tu vraiment perdu toute décence ?
Hugh bondit sur ses pieds et posa une main sur la poitrine de Harry, bloquant son avancée. Quand Harry envoya son poing, Hugh se servit de son autre main pour l’arrêter.
— Ne fais rien que tu pourrais regretter, Harry, murmura Hugh d’un ton glacial avant de le repousser.
Harry se dégagea et leva les poings, mais les mots suivants de Hugh le figèrent sur place.
— Miss Tunstall n’a pas l’intention de se marier.
— Tu l’as embrassée contre sa volonté, alors, s’exclama Harry en laissant tomber ses bras avec effort. Si tu savais qu’elle ne se marierait pas, tu lui as pris ce qui ne t’appartenait pas.
— Oh non. Tu fais erreur sur la situation.
Hugh observa Harry, puis retourna à sa chaise et ramassa son couteau à beurre.
— Assieds-toi, Harry. Ne jouons donc pas une tragédie avant le petit-déjeuner.
Comme Harry demeurait debout, Hugh continua.
— Très bien. Ta Miss Tunstall m’a informé qu’elle ne souhaitait pas se marier et possédait suffisamment de moyens pour que ce ne soit pas une nécessité. Elle voulait seulement savoir ce que lui ferait un baiser, puisqu’elle est décidée à rester vieille fille, et je lui ai fait plaisir. C’est tout. Il n’y aura pas de mariage, mais ce n'est pas de ma faute, alors tu peux arrêter de monter cette affaire en épingle.
Le cerveau de Harry s’activa. Est-ce vrai ? Il se souvint des mots d’Anna quand il lui avait fait sa demande. Elle avait répondu : « Je ne peux pas. » Elle n’avait pas dit non, seulement qu’elle ne pouvait pas. Était-ce parce qu’elle avait décidé de ne pas se marier du tout ? La rage le quitta et Harry se sentit vidé. Il se glissa sur une chaise à une certaine distance de son frère.
— C’est mieux, dit Hugh. Je préfère amplement que mon compagnon de petit-déjeuner soit assis. Peut-être n’as-tu pas encore mangé. Puis-je te servir ?
Harry secoua la tête, les bras sur la table.
— Je te conseille d’essayer les harengs fumés de Mrs. Foucher. Elle les prépare d’une façon si succulente que je lui demanderai peut-être de partager son secret avec Peterson si elle est suffisamment instruite pour l’écrire. Non ? Qu’importe. Je vais me retirer, comme je l’ai dit, et tu pourras retourner à ton existence confortablement ennuyeuse.
Quelque chose en Harry se rompit et il leva la tête pour rencontrer directement le regard de Hugh.
— Je serai heureux d’y retourner, car je la trouve à mon goût.
Il inspira et se redressa. Il en avait assez de se sentir inférieur de son frère.
— Sache seulement que cette « existence confortablement ennuyeuse » qui m’est propre, selon tes termes, une fois empilée minute après minute, heure après heure, année après année, est l’existence la plus riche et la plus vibrante que l’on puisse espérer avoir sur cette terre. Et s’il existait un moyen pour que tu puisses réellement y goûter par toi-même, si seulement tu te rabaissais suffisamment pour remettre en question la nature de ta propre existence, tu verrais ta vie pour ce qu’elle est : superficielle, vaniteuse, solitaire et indigente.
Quand Harry appuya sur les quatre derniers mots, une expression de douleur balaya le visage de Hugh avant qu’il ne puisse la masquer. Il s’empara de la cafetière et se servit, entachant la nappe d’un blanc immaculé avec le liquide en éclaboussant le bord de sa tasse. Le silence s’étira tandis qu’il buvait son café.
Quand Hugh répondit enfin, ce fut d’une voix ennuyée.
— Tu m’émeus, cher frère.
Harry n’avait pas d’appétit et il quitta la pièce. Il avait promis de rendre visite au manoir Durstead aujourd’hui et cela lui demanda tout ce qu’il avait en lui pour s’y rendre après ce qu’il venait d’apprendre. Mais il avait donné sa parole à Mrs. Leatham, alors il irait. Lorsqu'il fut enfin prêt à se mettre en route, son domestique l'informa que le marquis était parti.
Anna et Emily se trouvaient dans le salon quand Harry fut annoncé. Il adressa à Anna une révérence formelle avant de prendre un siège en face d’Emily et infusa plus de chaleur dans son regard à son intention.
— Je ne vais pas retarder mes nouvelles, car je sais que vous les attendiez. J’ai reçu une seconde lettre de l’Amirauté. Le contact de mon père a écrit pour dire qu’ils ont trouvé des morceaux du mât et de la poupe de la frégate sur laquelle votre époux naviguait pris dans les rochers et échoués sur le rivage. Il y avait aussi des planches en bois qui avaient été brûlées dans un incendie, peut-être en raison d’une explosion quelconque à bord.
Emily haleta et Harry sortit son mouchoir avec empressement, et lui glissa entre les mains.
— L’opinion générale, continua-t-il après une pause, est qu’un navire ennemi a remorqué les restes du HMS Cornwallis afin de les récupérer pour son propre usage, ce qui explique pourquoi nous n’avons rien de plus que le mât brisé et quelques planches. Cependant, la plus grande inquiétude de l’Amirauté réside dans le fait qu’ils n’ont reçu aucune lettre des Français. Que ce soit un man’o’war ou un navire corsaire qui ait trouvé la frégate de votre époux, le fait qu’ils n’aient pas demandé un échange de prisonniers n’est pas encourageant.
Bien que le visage de Harry ne montrât que de la douceur, Anna ressentit toute l’horreur de la situation et chercha le regard d’Emily. Elle était devenue blanche.
Harry se pencha en avant.
— Madame Leatham, ce sont des nouvelles bouleversantes que je vous délivre. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider à traverser cette épreuve, mais je suis aussi ici pour vous dire que vous êtes infiniment appréciée à Avebury. J’ai toute confiance dans le fait que le village vous soutiendra. Vous ne serez pas seule.
Les yeux d’Emily étaient brillants de larmes et, quand elle parla, c’était comme si les mots lui étaient arrachés.
— Je ne vois pas comment je pourrais aller de l’avant. Je ne sais pas comment continuer. Je sais seulement que je dois faire ce que je peux pour voir cet enfant venir au monde sain et sauf.
Les défenses d’Emily se brisèrent alors et elle finit sa phrase sur un gémissement, se balançant d’avant en arrière.
— Vous n’avez pas besoin de connaître le chemin qui vous attend, ni sa fin. Ce savoir est réservé à une plus grande entité. Vous avez seulement besoin de vous concentrer sur la prochaine étape se trouvant devant vous.
Harry étant entièrement concentré sur Emily, Anna se sentit à nouveau comme une étrangère. Elle ne savait pas si elle devait se précipiter au côté d’Emily alors que Harry s’y trouvait déjà en qualité officielle. Elle demeura sur place.
— Avez-vous quelqu’un pour s’occuper de vos besoins matériels ? lui demanda-t-il. Je ne souhaite pas m’immiscer dans vos affaires, mais je veux m’assurer que vos besoins élémentaires sont pris en charge. Qui supervise vos intérêts, si je peux me permettre de le demander ?
Il fallut un certain temps à Emily pour répondre, mais elle lutta pour le faire.
— J’ai… J’ai une part conséquente qui me reste du côté de ma mère et John a dit qu’il avait pris des dispositions pour moi si quelque chose lui arrivait.
Elle prit une profonde inspiration, forçant sa voix à être plus posée.
— L’avocat de mon père à Londres est toujours impliqué dans mes affaires, alors je ne serai pas chassée de mon foyer.
— Je suis heureux de l’entendre.
Mr. Aston soupira et se rassit dans son siège, adressant à Anna un rapide coup d’œil avant de se mettre debout.
— Je vous dis adieu et vous promets de revenir voir comment vous vous portez. À présent, si vous voulez bien m’excuser…
Anna se leva également.
— Emily, je te prie de me donner aussi un moment. Mr. Aston, j’espère que vous m’accorderez quelques minutes de votre temps. Si tel est le cas, je vous accompagnerai jusqu'à la porte.
Harry hésita et Anna s’immobilisa de peur et d’embarras jusqu’à ce qu’il finisse par faire un signe de consentement.
— Bien sûr.
Anna le suivit jusqu’à l’extérieur de la porte d'entrée et commença à marcher à ses côtés, ce qui lui donna soudainement envie de pleurer. C’était de cette manière confortable qu’ils s’étaient souvent retrouvés ensemble. N’était-ce pas la base de leur amitié depuis le début ? Se rencontrant toujours dehors, se promenant ensemble en débâtant de sujets divers, qu’ils soient d’ordre général ou personnel ? Anna supposa que ce n’était pas le moment de penser à ça. Il n’avait apparemment pas cette idée en tête.
Elle prit une inspiration pour se donner du courage.
— Je vois que vous êtes déterminé à vous conduire avec une rigidité formelle, alors discutons sans autre forme de procès, voulez-vous ? Je suppose que votre frère vous a dit quelque chose à mon sujet qui a provoqué un changement à votre estime. Je ne l’ai pas vu à l’église hier, alors je me dois de supposer qu’il a quitté Avebury.
Ils n’avaient pas marché bien loin de la demeure et étaient en vue depuis les fenêtres derrière lesquelles n’importe quel domestique pouvait les apercevoir. Mais Anna n'y pensait pas lorsque Harry fit un pas vers elle au point qu’ils ne furent plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Avec une douleur à peine réprimée, il grinça des dents.
— Oui, mon frère est parti. Mais il n’a eu aucunement besoin de me dire quoi que ce soit. Je l’ai vu de mes propres yeux.
Il était proche d’elle à présent, ses yeux plongés dans les siens, ses lèvres espacées seulement par un souffle des siennes. Elle vit la poussée de colère et de désir se battre dans son regard.
Les genoux se dérobant sous elle, Anna put à peine former ses mots.
— Qu’avez-vous vu, exactement ?
— J’ai vu le baiser.
Il laissa les mots flotter entre eux alors qu’ils se tenaient face à face, leurs yeux rivés l’un à l’autre.
La bouche d’Anna s’affaissa.
— Et ? Votre frère n'avait-il rien à dire de plus sur ce baiser avant de partir ?
Elle était stupéfaite. Harry croyait-il qu’elle s’engagerait volontairement dans un tel acte ?
— Oh, croyez-moi, il l’a fait, Miss Tunstall. Brookdale m’a raconté que vous n’avez aucun intérêt à vous marier et que vous souhaitiez seulement savoir ce que cela faisait d’être embrassée avant de vous embarquer dans une vie de vieille fille. Il était trop heureux de vous rendre service, comme vous devez le savoir.
Les mots de Harry étaient lourdement teintés d’ironie et la douleur qui s’était accumulée en elle depuis sa froide réception à l’église fut remplacée par un dédain glacial. Les mensonges de Lord Brookdale expliquaient certainement pourquoi Harry ne voulait rien avoir à faire avec elle, mais, Seigneur miséricordieux, il aurait dû lui poser la question. Il aurait dû lui donner le bénéfice du doute. N’était-ce pas ce que l’on faisait si son affection était engagée au point de faire une demande en mariage ? Anna carra les épaules tandis qu’elle assimilait la superficialité de sa confiance. Comment osait-il porter de telles accusations contre elle ?
Ils n’avaient pas bougé et avaient gardé leur proximité quand l’expression de Harry s’adoucit. Il chercha dans ses yeux, peut-être en quête d’un signe de sa part indiquant qu’il avait été induit en erreur. Plusieurs secondes passèrent avec leurs regards verrouillés l’un à l’autre et il sembla à Anna qu’il était en guerre contre lui-même. Devrait-il lui faire confiance ou pas ? Devrait-il essayer de la conquérir ou abandonner sa cour ?
Anna était trop énervée pour l’aider à prendre sa décision.
— Eh bien, si vous avez vu notre baiser, je suppose que vous savez tout ce qu’il y a à savoir.
Elle vit le changement dans ses yeux, le regard furieux et blessé qui le traversa avant que son regard n’exprime à nouveau plus qu’une indifférence glaciale. Il recula d’un pas, son regard toujours fixé sur elle.
— Je suppose que oui.
Harry avait son chapeau en main et il l’enfonça sur sa tête avant de se retourner. La vue de sa silhouette fière s’éloignant d’elle fit presque s’effondrer ses défenses. Anna faillit le rappeler pour lui dire qu’il avait tort. Qu’elle n’avait jamais été intéressée par son frère et que son cœur lui appartenait. Mais Harry avait été trop prompt à croire le pire d’elle et Anna avait sa fierté, après tout.
Une domestique appela Anna dès qu’elle entra dans la demeure.
— Miss, je vous prie. Mrs. Leatham demande que vous veniez dans le salon dès que vous le pourrez.
Anna laissa ses bras tomber le long de son corps et se tourna vers la domestique, souriant dans un effort forcément pitoyable.
— Dites-lui que je viendrais bientôt. Je dois aller chercher quelque chose dans ma chambre en premier.
Alors qu’elle grimpait les marches, elle força ses pas à être mesurés, ses respirations agitées à ralentir. Mr. Aston avait prouvé qu’il était indigne de ses émotions les plus tendres et elle avait bien fait de se retenir d’accepter sa cour.
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