L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Sept

 

E leanor se rendit à peine compte que le voyage jusque chez Mrs. Renly était terminé, même si le dernier kilomètre se passa sur des routes inégales. Quelle différence avait fait la calèche aux bonnes suspensions de Lord Worthing ! Elle avait réalisé qu’il leur avait prêté la sienne que lorsqu’elles s’étaient arrêtées au premier relais de poste et qu’un rayon de soleil illumine les armoiries familiales du comte au moment où elle était remontée dedans. C’est généreux de sa part, pensa-t-elle à contrecœur.

La gouvernante apparut devant la porte avant même que la calèche ne s’arrête complètement.

— Mrs. Renly vous attend, Mesdames. Si vous voulez bien me suivre, je vais m’assurer que Foster emporte vos malles à l’intérieur.

Dans le salon sombre, Mrs. Mathilda Renly était allongée, yeux clos, le visage encadré par un bonnet en dentelle.

— Oh, Tilly, est-ce vraiment aussi grave que cela ? La réprimanda Mrs. Daventry, les sourcils froncés.

Bien que la tante d’Eleanor n’ait de grande affection pour personne, elle en avait en réserve pour sa sœur.

— Il semblerait que non, répondit Mrs. Renly, d’une voix faible, mais acerbe. J’étais aux portes de la mort lorsque ma lettre est partie, mais ma robustesse, selon mon médecin, m’a permis un rétablissement inattendu. Je suis cependant heureuse d’avoir votre compagnie, dit-elle tandis que sa sœur se pencha pour lui planter un baiser sur la joue. Eleanor, vous êtes devenue une jeune femme passable. Espérons que votre intelligence a survécu.

— D’après la directrice, je me suis rempli la tête d’inepties, répliqua Eleanor avec un sourire victorieux. Mais, j’ai selon elle assez de bon sens pour savoir que ce sont des inepties.

— Vous ferez l’affaire.

Mrs. Renly lutta pour s’asseoir, mais renonça rapidement au combat et se laissa aller contre les coussins.

— Le plus petit effort m’épuise. Combien de temps comptez-vous rester ?

Mrs. Daventry tira une chaise à fuseaux près du chevet de sa sœur et s’assit.

— Aussi longtemps que vous aurez besoin de moi. Malheureusement, nous ne sommes pas restés à Worthing assez longtemps pour que le comte nous accorde un intérêt avancé. Mais Eleanor a été invitée à passer la saison chez Lady Ingram et est attendue là-bas dès la semaine prochaine. Peut-être qu’elle trouvera un bon parti à Londres. Puisque mon chaperonnage n’est pas requis, cela me met à votre entière disposition, Tilly.

Mrs. Renly jeta un coup d’œil à Eleanor.

— Comment connaissez-vous Lady Ingram, ma chère ?

Eleanor s’approcha et laissa ses mains reposer sur le poteau arrondi.

— Sa fille, Lydia, était ma meilleure amie à l’école.

— C’est généreux de sa part de parrainer une jeune fille sans perspective d’avenir et de l’introduire lors de la même saison que sa propre fille, commenta Mrs. Renly en cherchant le regard de sa sœur. Inhabituel, même.

— Oh, mais vous n’êtes pas encore au courant, répliqua Mrs. Daventry avec satisfaction. Eleanor a maintenant une dot. Son tuteur a été généreux dans son legs et lui a laissé une parcelle entière de terre qui lui rapportera un revenu de trois mille livres par an.

— Eh bien ! Cela change tout. Exclama Mrs. Renly en lançant un regard avisé à Eleanor. Mais cela, Lady Ingram l’ignorait avant de vous inviter.

Puisque Eleanor n’avait aucune intention de leur expliquer pourquoi Lydia avait fait d’elle une favorite auprès de sa mère, elle garda le silence. Cependant, le souvenir la ramena plusieurs années en arrière, la nuit où elle était venue en aide à Lydia. Jeune, impressionnable et fragilisée par la mort de son père, Lydia était sur le point de s’enfuir avec son professeur de latin si Eleanor n’était pas intervenue.

Si seulement Eleanor avait pu le faire sans risquer sa propre réputation, mais elle avait eu la malchance de se faire surprendre par Harriet Price alors qu’elle était rentrée après minuit. Harriet était la seule personne qui se plaisait à la tourmenter pour son manque de fortune et qui n’avait jamais cessé de lui rappeler qu’elle n’appartenait pas à leur classe sociale. Cet épisode malheureux avait intensifié le caractère désagréable d’Harriet envers elle, sous forme d’insinuations à peine voilées qui n’attendaient que le bon moment pour exposer publiquement Eleanor à la censure…

Eleanor secoua la tête. Elle avait été plus qu’heureuse de laisser ses années d’école derrière elle et, avec un peu de chance, Harriet ne participerait pas à la saison londonienne. Bien que ce soit, peut-être, trop espérer.

La conversation se transforma en un débat animé sur l’éventualité que les deux sœurs se retirent à Bath pour la saison, Mrs. Daventry énumérant ses vertus et Mrs. Renly les réfutant toutes. Finalement, le départ pour Bath fut décidé et des lettres furent envoyées pour quérir un logement convenable. Mrs. Renly, qui avait récupéré sa santé en un temps record, pressa les domestiques dans une frénésie pour faire ses valises . Une fois décidée, Mrs. Renly n’était pas du genre à perdre du temps.

La semaine s’écoula rapidement. Eleanor fut emportée dans une vague de remue-ménage domestique jusqu’à ce que ses malles fussent chargées dans la carriole et qu’elle fut assise à côté d’une domestique qui l’accompagnerait chez les Ingrams, avant de rendre visite à sa famille à Londres. Mrs. Daventry lui donna des instructions de dernières minutes sur la façon dont Eleanor pourrait la contacter à Bath, lui rappelant au passage de ne pas oublier, pour l’amour du ciel, de sourire aux gentilshommes disponibles, car si elle ne souhaitait pas faire tapisserie, son sourire était le seul attribut en dehors de son apparence passable.

— Vous avez positivement désapprouvé le comte et cela n’est donc pas étonnant qu’il n’ait pas cherché à vous connaître davantage.

— Il est vrai, murmura Eleanor, agitant son mouchoir de la main alors que la carriole commença à avancer, que la frénésie de sorties et de bals dont Lydia m’a parlé sera bien reposant après cette semaine.

L e E COMMANDANT T HOMAS F ITZWILLIAM du 11 régiment d’infanterie fixait le heurtoir en laiton en forme de sphinx. Il mit la main dans sa poche de poitrine et toucha le sceau rigide de la missive recouverte de papier feutré qu’il transportait. Le papier qui lui avait été confié semblait assez innocent, mais le message qu’il contenait ne devait pas tomber entre de mauvaises mains. La porte s’ouvrit. Après un coup d’œil à son uniforme protocolaire, le majordome ouvrit plus grand la porte.

— Je viens parler à Lord Ingram, dit le commandant. Voici ma carte. Il ne m’attend pas, mais je suis porteur d’une missive lui étant adressée.

Le majordome lui fit signe d’entrer et, après l’avoir prié d’attendre, disparut derrière la première porte sur la droite, le laissant seul dans la pièce. Le papier peint était un damassé vert foncé et le buste noir d’un membre de la famille, placé sur un piédestal dans le couloir, présidait un corridor peu lumineux. Ingram n’est pas marié, pensa-t-il. Ce n’était pas un décor avec une touche féminine.

Il entraperçut un éclat coloré au bout du couloir ; celui de quelqu’un sortant d’une pièce. S’ensuivit le profil d’une jeune femme aux traits séduisants, qui ne le remarqua pas, debout dans l’obscurité du couloir.

— Maman, dit-elle, si je dois faire ma présentation à la cour, ce sera avec Eleanor. Nous la parrainons cette saison et je n’irai pas sans elle.

Il ne put entendre la réponse contrariée et étouffée avant qu’elle poursuive :

— De plus, vous pouvez lui obtenir une invitation partout où cela vous chante. Je ne permettrai pas qu’elle soit traitée comme une compagne pauvre.

Une femme plus âgée suivit la plus jeune dans le couloir.

— Lydia, n’abusez pas de ma patience. Cette jeune fille a beau avoir à présent une dot, elle a à peine assez pour sa saison, ce qui ne comprend pas le coût d’une robe de cour. Je ne vais pas délester votre frère de cent livres pour lui en fournir une. De plus, avec le scandale de sa mère…

— Vous avez dit vous-même que sa mère ne serait pas prise en compte par la bonne société puisqu’elle a un héritage. Je ne vois pas pourquoi Carlton House devrait être différent, répliqua la jeune fille, son pied faisant un staccato sur le parquet.

— Ma chère fille, imaginez si Princesse Charlotte s’y opposait. Nous serions tous expulsés de la maison royale. J’étais disposée à vous faire plaisir avec cette invitation, mais n’imaginez pas une seule seconde que vous puissiez obtenir tout ce que vous désirez. Vous assisterez à chaque assemblée de la haute société et votre amie assistera à celles qu’elle pourra. De plus, menaça sa mère, j'attends de vous que vous acceptiez la première offre valable pour votre main.

Le commandant, embarrassé d’être témoin d’une telle scène domestique, fut reconnaissant que sa présence soit cachée derrière la cage d’escalier.

— Je me marierai quand et avec qui me plaira, Maman, objecta la jeune fille. Avec mon héritage, je peux créer mon propre établissement s’il le fallait, et Freddy me soutiendrait. Vous savez c’est vrai. Je ne suis plus une petite fille qui accourt quand vous l’ordonnez.

— Quelle enfant obstinée ! se révolta sa mère d’un ton sec.

Le reste de la conversation s’atténua lorsque la beauté aux cheveux noirs entra dans la pièce du fond, sa mère à sa suite, fermant la porte derrière elles. Le commandant Fitzwilliam secoua la tête, un sourire réticent aux lèvres. Quelle adversaire redoutable, pensa-t-il.

Le majordome revint et l’invita à le suivre dans la première pièce sur la droite. À l’intérieur, Lord Ingram, assis derrière un imposant bureau en chêne, écrivait furieusement sur une feuille de papier, une mèche de cheveux noirs tombant devant ses yeux. Le frère de la jeune dame.

Lord Ingram posa sa plume lorsque le commandant entra.

— Bonjour, Commandant.

Il se leva, grand et en civil.

— Je crois comprendre que vous avez fait un long voyage. Vous apportez des nouvelles d’Espagne ?

— C’est exact, répondit le commandant. Je dois vous remettre en main propre une lettre de Badajoz.

Il sortit l’enveloppe de son manteau.

— Voyons voir.

Lord Ingram tendit la main pour attraper le papier et brisa le sceau avec son canif d’un mouvement rapide. Levant le papier pour l’exposer au soleil filtrant par les fenêtres, il lut avec soin son contenu. Puis, il s’assit à son bureau et relut la missive une nouvelle fois plus doucement, le regard plus acéré.

— Le général de division Le Marchant vous a envoyé, observa-t-il.

— Oui.

Le commandant Fitzwilliam n’en dit pas plus.

Lord Ingram considéra le commandant pendant une minute avant de laisser tomber la lettre sur le bureau.

— Que savez-vous de son contenu ? demanda-t-il.

— On m’a informé de son intégralité, affirma le commandant Fitzwilliam. J’ai porté les instructions de Wellington au général de division et j’ai attendu qu’il formule sa demande. Le général souhaite que chaque officier reçoive un rapport détaillé sur les approvisionnements et les troupes qu’ils pourraient recevoir au cours des trois prochains mois. Il n’a pas toujours trouvé ses demandes exécutées de manière satisfaisante.

Avec l’ombre d’un sourire, le commandant ajouta :

— Il a assuré que je pouvais transmettre cette information. Le Marchant veut que des rapports réguliers sur les progrès réalisés soient envoyés par une chaîne de messagers. Un cavalier vous rencontrera au sud de Hyde Park à sept heures du matin chaque vendredi pour recevoir votre missive. La première sera due dans deux semaines. Le Marchant a préféré laisser les détails du rendez-vous en dehors de la correspondance.

Le commandant Fitzwilliam croisa les mains dans son dos.

Lord Ingram tapota le coin de la missive pliée sur le bureau.

— Il écrit qu’il veut remonter jusqu’à la source des fuites de renseignement concernant le calendrier de déploiement des troupes.

Le commandant acquiesça.

— Des efforts sont menés pour démasquer le traître sur le champ de bataille, mais plusieurs indications montrent qu’il y a au moins un traître ici, au quartier général. Je suppose qu’il pensait que ce serait plus efficace d’envoyer un étranger en son sein.

Lord Ingram fronça les sourcils.

— Avec tout le respect que je dois au général de division, il ne manque pas d’optimisme. Je ne suis pas certain que les gentilshommes du quartier général voient d’un bon œil son offre d’aide.

— Vous avez raison, bien sûr, répondit le commandant. Et il a lui-même prononcé des mots presque identiques. Je pense que c’est là que vous intervenez. Il a dit qu’il connaissait votre père et je pense qu'il vous fait confiance pour gérer cette affaire avec diplomatie.

Les coudes sur son bureau, Lord Ingram croisa ses doigts, perdu dans ses pensées. Finalement, il leva les yeux avec un sourire.

— C’est vrai, il connaissait mon père, admit-il en s’adossant à sa chaise. Nous sommes conscients de la fuite au quartier général. Je suis d’accord pour dire qu’envoyer le déploiement des troupes par votre messager, plutôt que d’utiliser les voies traditionnelles, sera plus efficace si nous voulons nous assurer que l’ennemi ignore les positions de nos forces. Je suppose que Le Marchant veut que vous soyez impliqué dans la recherche ?

Le commandant Fitzwilliam acquiesça d’un signe de tête.

— Je dois vous assister quels que soient vos besoins, en surveillance ou en communication, en accordant une attention particulière aux soldats récemment rentrés en Angleterre ou à ceux sur le point de partir. Moi-même, je ne retournerai pas dans la péninsule avant juillet.

— En attendant, vous avez l’ordre d’assister à toutes les sorties, bals et réceptions, n’est-ce pas ?

Les coins de la bouche de Lord Ingram frémirent.

— Je vois que vous êtes familier avec la manière dont le général opère, répondit le commandant Fitzwilliam en souriant. Oui, je me dois d’être présent partout pour vous relayer ce que je vois. On m’a aussi… il hésita, regardant ses mains et essuyant une petite tâche sur son gant. Il m’a ordonné de trouver un peu d'amusement et d'arrêter d'être si sérieux.

Lord Ingram rejeta sa tête en arrière et explosa de rire.

— Cela ressemble bien à Beau. Vous devez savoir comment les choses se passent au sein du cercle privilégié de Welly. Ou, du moins, si vous ne le saviez pas encore, c’est chose faite. Il ne promouvrait pas un incompétent ou un beau parleur. Vous conviendrez parfaitement. Lord Ingram continua une fois l’hilarité dissipée, Avez-vous des contacts à Londres ?

— Je suis venu avec Jonathon Braxsen qui, récupérant d’une blessure mineure, s’est vu octroyer une permission.

— Je le connais, nous étions à l’école ensemble et avons passé du temps à la chasse pendant les vacances. Bien, confirma Ingram en tirant une feuille de papier en prenant sa plume. Vous aurez quelqu’un pour vous introduire en société. Je vais donner votre nom au White et aux autres clubs, et vous mentionnez à Lady Sefton pour l’Almack. Vous pouvez aussi montrer cette lettre chez Jackson sur New Bond Street si vous voulez échanger quelques coups de poing, ajouta-t-il en griffonnant quelques mots avant de saupoudrer du sable dessus. Avez-vous pris vos dispositions pour un logement et pour la banque ?

Le commandant Fitzwilliam se redressa avec raideur.

— Ne vous dérangez pas, monsieur. J’ai tout ce dont j’ai besoin.

Lord Ingram lui jeta un coup d’œil malicieux, un sourire s’attardant sur ses lèvres.

— Ne vous offensez pas. Je ne souhaite pas m’immiscer, Commandant, mais nous allons travailler en étroite collaboration et je veux m’assurer que vous soyez à l’aise. Et appelez-moi Ingram, ajouta-t-il d’un ton léger. Si nous devions travailler ensemble, je me lasserais vite du « monsieur ».

Le commandant sentit ses oreilles s’échauffer.

— Oui, bien sûr, Mon… Ingram. Je vous remercie pour votre aide. Et, je vous en prie, appelez-moi Fitz.

Ingram rencontra son regard et acquiesça.

— Très bien, Fitz. Tenez, prenez cette lettre. Où résidez-vous ?

— Au Steven sur Bond Street.

— Excellent. Je m’attends à vous revoir bientôt au cours d’un futur bal, sortie ou réception. Ingram plaisanta en lui faisant un clin d’œil et un geste de la main. Allez-y. Hartsmith va vous raccompagner.

Si le commandant s’attendait à entrevoir à nouveau la belle brune, il fut déçu. Rangeant la lettre dans sa poche de manteau, il s’avança dans la lumière du soleil et respira le parfum des jacinthes perçant le sol dans les petites parcelles de terre. Il avait apprécié Ingram bien plus qu’il ne s’y attendait.

OceanofPDF.com