L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 22
Lady Allinthridge arriva après que Emily et Anna eurent fini leur petit-déjeuner et se furent installées dans le salon. Elle posa son ombrelle avant de prendre place sur le canapé à côté d’Emily.
— Vous semblez un peu blême, c’est ce qui arrive quand les femmes se rapprochent de leurs couches. J’approuve que vous fassiez un effort pour vous lever chaque jour, car la routine ne fera que vous fortifier, dit Lady Allinthridge en ouvrant le sac qu’elle avait apporté et commença à en sortir des objets. J’ai apporté un livre à lire à voix haute et du matériel pour faire des décorations en papier si vous le souhaitez. J'ai une fleur à moitié terminée sur laquelle nous pourrions travailler, comme je sais que vous êtes habiles à de tels ouvrages.
— Je suis sûre que nous allons passer un agréable après-midi, répliqua Emily d’une voix feutrée.
Lady Allinthridge fit signe à une domestique qui plaçait un coussin derrière le dos d’Emily.
— Apportez cette petite table là-bas près de nous afin que nous puissions travailler avec davantage d’aisance. Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je dirige vos domestiques, dit-elle à Emily. Après tout, ce sera plus confortable de cette manière. Miss Tunstall, vous devez être impatiente de partir.
Anna était en effet habillée et prête. Elle ne pouvait pas se souvenir de la dernière fois où une excursion lui avait paru aussi attrayante. Elle avait besoin de la liberté qui viendrait en quittant le manoir Durstead pendant une journée entière, chose qu’elle n’avait pu faire depuis son arrivée. Elle se réjouissait également d’être en compagnie de Mr. Aston. Peut-être auraient-ils le temps de parler.
— Je dois seulement aller chercher mon bonnet, dit-elle avant de planter un baiser affectueux sur la joue d’Emily. Je suis heureuse de te voir entre de si bonnes mains. Je n’ai plus de scrupules à te quitter maintenant.
— Anna, tu es une bonne amie pour moi.
Les mots furent dits d’un ton étranglé et Anna ne put résister à l’envie de revenir pour enrouler ses bras autour des épaules d’Emily.
— Tu es facile à aimer, ma chère. Je vous remercie, Lady Allinthridge.
Anna dut se retenir de courir chercher son bonnet et d’ainsi paraître peu distinguée. Avec un sourire et une démarche légère, elle mit ses gants et sortit au soleil.
Pendant que le palefrenier aidait Anna à monter en selle sur son cheval favori, provenant des écuries bien fournies d’Emily, leur groupe avait déjà commencé à se rassembler sur le chemin menant du manoir à la route principale. Mr. Cranfield et Sir Lewis étaient présents, ainsi que Hester et Marianne Rigby. George Mayne était également venu, accompagné d’une amie d’enfance qui venait récemment de rendre visite à sa tante en Cornouailles. Ils ne seraient pas en nombre pair, mais on ne pouvait rien y faire, car une autre jeune lady était tombée malade à la dernière minute. Ils étaient tous d’accord de ne pas reporter leur excursion.
Le cœur d’Anna battit plus rapidement aussitôt que Mr. Aston et Lord Brookdale furent en vue. Elle détourna le regard, souhaitant se conduire avec plus de naturel. Bien qu’elle sache leur aversion l’un envers l’autre, Anna ne put s’empêcher d’admirer leur élégance. Comment avait-elle un jour pu penser que Mr. Aston n’était rien de plus qu’un simple curé de campagne ?
Les deux hommes avaient leurs regards rivés sur elle quand ils arrivèrent et Anna leur adressa un salut de la tête, en premier à Lord Brookdale. Il est tout naturel que je lui donne la préséance. Il est d’un rang plus élevé. Mais elle savait que la véritable raison était de cacher son affection grandissante pour Mr. Aston. Elle ne pouvait pas montrer ouvertement à qui allait sa préférence.
Il lui devenait de plus en plus évident que, malgré les manières suaves et le sang-froid du marquis, malgré sa fortune, son titre et son aptitude à converser avec adresse, il manquait à Lord Brookdale la profondeur et la fibre morale que Mr. Aston possédait en quantité. Lord Brookdale ne pouvait même pas trouver en son cœur de quoi chérir son propre frère. Comment pourrait-il avoir de l’affection pour quelqu’un d’autre que lui ?
Non, Lord Brookdale était inférieur aux deux, tout du moins, à ses yeux.
— Y allons-nous, dans ce cas ?
Conformément à son rang, Lord Brookdale ouvrit la marche. Le groupe prit naturellement le départ, se dispersant sur la route élargie, chacun allant à un rythme tranquille. Lord Brookdale amena son cheval à la hauteur de celui d’Anna, laissant son frère suivre derrière. Elle ressentit une pointe d’irritation, mais elle ne voulait pas attirer l’attention sur elle en objectant.
— Miss Tunstall, vous êtes finalement libre. Attendiez-vous avec autant d’impatience que moi cette chevauchée ?
Elle avait des difficultés à imaginer Lord Brookdale apprécier quoi que ce soit quand il affichait toujours une expression aussi indolente. Cette réflexion fit sourire Anna et quand il la questionna sur sa source d’amusement, elle le lui dit.
— Il n’est pas de bon ton de trouver de l’amusement en toute chose. Vous le savez sûrement, Miss Tunstall, vous qui êtes si fervente de ce qui est en vogue.
— Néanmoins, c’est mon cas. En fait, pour répondre à votre question, je souhaite depuis longtemps participer à une excursion telle que celle-ci. Je m’attendais à davantage de sorties de ce genre quand je suis arrivée à la campagne, mais ma vie a pris un tournant inattendu.
Ou, pour être plus précise, la vie avait joué un mauvais tour à Emily et Anna s’était retrouvée logée à la même enseigne.
Lord Brookdale opina.
— Je trouve que c’est souvent le cas avec la vie et c’est la raison pour laquelle j’organise tout pour ma satisfaction.
— Un sentiment auquel je peux sans peine m’identifier, dit Anna.
Plusieurs des cavaliers les avaient dépassés et elle put entendre le murmure de leurs conversations flotter jusqu’à elle. Elle ne pouvait voir Mr. Aston, qui se trouvait toujours derrière eux, mais, occasionnellement, elle pouvait l’entendre intervenir et pensa qu’il s’entretenait avec George Mayne.
— Mais je ne pense pas que nous soyons capables de choisir notre vie comme bon nous semble. Il existe des éléments échappant à notre contrôle qui influencent les circonstances.
— Cela est bien plus aisé de s’y faire quand on décide de ne pas s’en soucier, répliqua Lord Brookdale. C’est pourquoi je mène ma vie comme je l’entends. Je ne ferai pas partie de ceux qui sont balayés par le courant des passions et des agonies de la vie. Il est bien plus sensé d’être simplement indifférent.
Il s’agissait d’une position rationnelle et, en temps normal, Anna aurait été d’accord avec lui. Mais ses sentiments avaient commencé à changer. Peut-être qu’elle avait vécu une vie protégée. Si elle ne s’inquiétait pas de ce que les autres pensaient d’elle, c’était peut-être uniquement parce que sa famille la tenait en si haute estime qu’elle n’avait jamais remis en question sa valeur. En effet, elle n’avait pas besoin de l’approbation des autres, mais cela ne voulait pas dire qu’obtenir leur bonne opinion n’avait pas de valeur.
Loin de l’influence de son foyer, Anna était en train de découvrir que sa propre conscience la conduisait aux mêmes valeurs que sa famille avait toujours défendues. Il était juste d’avoir de la considération pour les besoins des autres, même quand ce n’était pas confortable de le faire.
— Eh bien, dit-elle, se tournant pour regarder le paysage entre les deux oreilles de son cheval, je ne vous contredirai pas. Mais je ne suis pas certaine que votre chemin soit le meilleur pour le bonheur.
La route s’ouvrit devant eux et Harry pressa sa monture qui se mit à galoper vers l’avant pour chevaucher côte à côte avec Sir Lewis et Hester Rigby. Elle le regarda s’en aller et souhaita qu’il soit venu à ses côtés. S’imaginait-il qu’elle préférait son frère ? Peut-être que Harry avait vu son tête-à-tête comme un signe que son cœur lui était indifférent, mais ce n’était pas elle qui encourageait les attentions de Lord Brookdale. Elle devait trouver un moyen de montrer à Harry que son affection était en train de changer.
Ciel ! La pensée la fit tressaillir. Elle ne pouvait être trop démonstrative. Et si les autres le voyaient ? Anna ne pouvait supporter de voir ses affaires de cœur affichées à la vue de tous.
Elle se concentra à nouveau sur le marquis, mais Lord Brookdale était trop perspicace.
— Je vois que mon frère a attiré votre regard. Votre attachement est-il de longue date ? dit-il en la déconcertant.
Anna sentit ses joues s’empourprer et elle lui adressa un sourire de façade.
— Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Il n’y a aucun attachement entre nous.
Du coin de l’œil, elle vit l’expression cynique de Lord Brookdale.
— En effet, j'espère que non. Vous êtes bien trop attrayante pour vous établir si vite et si tôt.
Bien qu’irritée, Anna était flattée et elle essaya de ne pas le laisser percevoir dans sa voix. Elle devait être sur ses gardes quand elle badinait avec Lord Brookdale.
— Et pourtant, monsieur, j’ai eu deux saisons. La majorité des gens soutient que je suis déjà une laissée pour compte et que je devrais accepter la première offre qui me sera faite.
— Vous savez très bien qu’ils ont tort. Je vous implore…
Anna le regarda quand il ne continua pas et fut surprise de voir de l’hésitation sur ses traits. Lorsqu’il finit par parler, il portait à nouveau son expression nonchalante habituelle.
— Je vous implore de ne pas vous précipiter dans quelques fiançailles.
— Des fiançailles ? demanda Anna en riant d’une manière qui sonnait faux même à ses propres oreilles. Je vous assure que je n'en ai pas l'intention.
Le trajet ne fut pas trop long, mais Anna n’avait pas suffisamment monté pendant l’été pour que ce ne soit pas douloureux. Finalement, ils approchèrent de la fameuse colline avec ses anciens fossés et ses remparts.
— Les chevaux vont avoir besoin de grimper à leur propre rythme, annonça Harry alors qu’ils formaient un rang.
Anna rentra dans le rang derrière Harry et Lord Brookdale occupa la dernière place alors qu’ils remontaient la crête. Anna était silencieuse tandis que sa jument suivait l’allure sereine imposée par le cheval de Harry et les yeux d’Anna buvaient la vaste étendue de campagne qui se profilait devant elle.
Une fois au sommet, George Mayne indiqua l’ouest.
— Ce sont les Costwolds là-bas, dit-il avant de se retourner. Et par là-bas se trouve la Severn.
Anna protégea ses yeux et discerna au loin l’eau scintillant au soleil. Autour d’elle, les autres avaient mis pied à terre et commençaient à installer les mets qu’ils avaient apportés pour faire un pique-nique. Anna demeura sur son cheval pour mieux apprécier la vue époustouflante s’offrant à elle.
Harry, les yeux rivés sur elle, était descendu de cheval et avait tendu la main pour l’aider à descendre de cheval. Un éclat d’irritation traversa le visage de son frère. Elle fut reconnaissante de se trouver à nouveau près de Harry et soulagée qu’il ne semble pas fâché contre elle, malgré son refus. Il y avait de l’espoir après tout.
— Merci, murmura-t-elle.
— Tout le plaisir est pour moi.
Le sourire de Harry atteignit ses yeux et il s’éloigna pour indiquer au groupe où disposer les affaires. Il aida à installer le pique-nique sur la crête herbeuse et adressa des taquineries aux autres membres du groupe.
Lord Brookdale, l’expression sombre, présenta son bras d’une telle manière qu’Anna ne put le refuser. Elle plaça sa main dessus et le suivit à l’endroit où les autres s’étaient assis. Le marquis était grand et elle ne lui arrivait qu’à l’épaule, ce qui la faisait se sentir petite. En comparaison, la stature de Harry lui donnait toujours la sensation qu’il serait simple de se reposer sur lui et d’avoir ses bras enroulés autour d’elle.
Que ressentirait-elle si elle posait sa tête sur son épaule ?
Anna réprima l’envie irrépressible de rire. Cela lui causerait probablement une douleur au cou. Ils étaient presque de la même taille. Lord Brookdale la regarda d’un air interrogateur, mais ne demanda pas à connaître ses pensées.
Ils s’assirent sur les couvertures où la nourriture était déjà disposée et Lord Brookdale divertit Anna avec des histoires douteuses impliquant ses connaissances avec certaines actrices de Drury Lane. Plus d’une fois, elle jeta un coup d'œil à Harry, qui devait avoir entendu, mais ne fut pas assez imprudent, supposa-t-elle, au point de faire étalage de la désapprobation qu’il ressentait forcément. Une fois qu’ils eurent mangé, Lord Brookdale se leva pour remplir son verre et Harry saisit l’occasion pour s’approcher d’elle.
— Miss Tunstall, voudriez-vous faire le tour des remparts avec moi ?
Lord Brookdale venait de commencer une conversation avec Sir Lewis et elle prit cela comme un signe qu’elle était libérée de son rôle de dame de compagnie temporaire. À son hochement de tête, Harry aida Anna à se mettre sur ses pieds et ils commencèrent à marcher. Son nez se remplit de son odeur de musc avec un soupçon de cèdre, et elle réalisa que ce parfum, qui lui était devenu si familier, lui apportait un sentiment de sérénité.
— La chevauchée a fait revenir quelques couleurs sur vos joues, observa-t-il.
— Oui, je crains d’être en général dans une triste forme, le taquina-t-elle. Cela n’a échappé à personne, je vous assure.
Harry ne rentra pas dans son jeu car sa réplique suivante fut dite d’un ton sérieux.
— Je pense seulement l’avoir remarqué parce que je ne peux m’empêcher d’étudier vos traits chaque fois que je vous vois. Je vous assure, vous êtes la plus belle femme sur laquelle j’ai pu poser les yeux, même avec les traits tirés. Mais, quand vous avez cette lueur dans les yeux et que vos joues sont roses, vous êtes inégalable.
Il se tourna pour la regarder, mais ne profita pas de leur moment de solitude pour interrompre leur progression. Elle aurait presque souhaité qu'il le fasse.
— Vous essayez de me réduire au silence, dit enfin Anna. Mais je suis plus solide que ça. Je ne serai pas gênée. N’oubliez pas que j’ai toujours envisagé ma place aux côtés d’un homme politique. Et quelqu’un qui est destiné à une vie en politique doit toujours avoir une réponse incisive sur le bout de la langue.
Laissons-le penser ce qu’il veut de cette remarque.
Son commentaire ne sembla pas du tout le décontenancer.
— Vous pensez que vous êtes destinée à une vie en politique, mais je pense que vous êtes destinée à une vie d’amour. Et vous pouvez faire autant de réponses incisives que vous le souhaitez. Cela ne me dérange pas.
Ils s’approchaient de l’autre côté des remparts et Anna chercha à reconstituer ses repères en donnant une réponse espiègle.
— Aucune réprimande en réserve pour moi, Mr. Aston ?
Harry s’empara du bras d’Anna et tira gentiment dessus pour la faire s’arrêter. Ils étaient partiellement dissimulés aux yeux du groupe par un monticule de terre et il jeta un coup d’œil en direction de leurs amis. Il s’avança de deux pas supplémentaires, l’entraînant à sa suite, jusqu’à ce que le terrain les cache complètement de leur vue. Cependant, le chemin était ouvert et à tout moment, une autre personne pouvait arriver au détour d'un virage.
— Anna.
Elle regarda le visage de Harry et les lignes dures autour de sa bouche révélaient la gravité de ce qu’il souhaitait dire.
— Je ne vous presserai plus. Pas maintenant. Et je ne lutterai pas pour une cause perdue.
Il leva sa main gantée pour toucher sa joue, la paralysant sur place.
— Mais je ne pense pas que l’idée d’un mariage entre nous soit complètement hors de question.
Harry la retint captive de son regard pendant un moment lourd de sens, et se tourna ensuite pour repartir, prenant le bras d’Anna. Avant qu’elle n’ait eu le temps de digérer ce qu’elle ressentait, ils avaient rejoint le reste du groupe.
Harry l’emmena auprès de Hester et resta avec elles pendant quelques minutes, répondant aux questions de Hester sur un membre de la paroisse. Puis, il s’en alla rejoindre les gentlemen qui se querellaient au sujet de l’existence d’un chemin plus court qui passait dans la propriété de Lord Ramsworth. Lord Brookdale regarda Anna avec perspicacité.
La tranquillité d'Anna avait été mise à mal. Elle n’était pas habituée à ce que ses défenses soient percées aussi facilement et, bien qu’elle se répète Cela ne peut se faire, cela ne se fera pas, son cœur et son esprit la trahissaient.
Ses défenses semblèrent tomber en miettes.
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