L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 26
Eh bien, je suppose que c’est la fin de cette histoire, songea Harry alors qu’il prenait place dans sa bibliothèque en fin de journée. Malgré la douleur vive qu’il ressentait d’avoir été trahi par Anna, il trouva du réconfort dans le fait que son frère n'était plus au presbytère. Jamais il n’avait été aussi reconnaissant d’avoir sa maison pour lui seul.
Quand Harry était revenu du manoir Durstead cet après-midi-là, Tom lui avait jeté un coup d’œil alors qu’il passait le portillon et s’était ensuite détourné comme si la peine qu’il voyait était trop personnelle pour en être témoin. Mrs. Foucher fut tout aussi perspicace et elle lui apporta une boisson chaude sans dire un mot peu après qu’il se fut affalé dans son fauteuil favori. Il n’en avait pas bougé depuis.
Il s’était tenu proche d’Anna, se torturant par leur proximité. Une étrange pulsion l’avait envahi à ce moment-là. Il voulait voir si elle se tournerait vers lui comme elle l’avait fait avec Hugh. Lui aussi voulait savoir ce que c'était que de la tenir dans ses bras.
Les mots d’Anna lui revinrent alors spontanément, son visage résolu dans son dédain. Alors vous savez tout. Elle n’avait pas choisi Harry. Même si elle avait décidé de demeurer vieille fille, ou peut-être était-ce seulement un moyen d’éconduire Hugh de manière courtoise, elle avait été claire dans le fait qu’elle ne voulait pas de lui non plus.
Harry se leva et arpenta la pièce. Pourquoi avait-elle eu une expression aussi désespérée sur le visage quand il l’avait confrontée ? Il l’avait vue. Qu’importe la vitesse à laquelle elle avait remis son masque d’indifférence froide, il avait aperçu sa détresse. Et elle ressemblait grandement à la sienne.
Il pouvait presque sentir ses notes parfumées de lilas, une fragrance légère qui ne semblait pas convenir à une force aussi remarquable qu’Anna Tunstall. On s’attendrait à ce qu’elle porte quelque chose de plus enivrant. Il pouvait se représenter la ligne mutine de ses lèvres et de son nez romain, ainsi que ses yeux bleus, emplis d’innocence, mais qui exprimaient aussi une grande compréhension. Ces yeux vous transperçaient. Ils voyaient la folie et s’en moquaient. Ils voyaient la douleur et s’emplissaient de compassion.
Ils ont vu en moi et m’ont donné l’envie de devenir quelqu’un de meilleur. Harry se rassit et couvrit son visage de ses mains, demeurant dans cette posture comme si elle pouvait bloquer la douleur. Les ombres grandirent et il fut incapable de dire l’heure qu’il était.
Finalement, il se leva. Il n’accomplirait rien ce soir. Cela avait été suffisamment pénible d’essayer de préparer la sainte communion dimanche dernier et il n’était pas certain de trouver la passion d’en préparer encore une de la même manière. Il allait devenir l’un de ses curés mornes que tout le monde tolérait, mais que personne n’admirait. Malgré lui, Harry sourit un peu tristement à l’idée de se voir comme un vieux curé célibataire ennuyant longuement sa congrégation semaine après semaine. Son sourire se ternit rapidement.
Quelqu’un toqua doucement à la porte et Mrs. Foucher entra. Son expression révélait sans un mot qu’elle, au moins, était au courant de son désarroi, si ce n’est tous les domestiques de la maisonnée.
— Je vais vous apporter votre dîner, Mr. Aston, dit-elle.
Harry s’apprêtait à refuser, mais pensa ensuite que ce serait absurde, particulièrement après qu’elle se fut probablement donné la peine de lui préparer quelque chose.
— Seulement une collation légère, je vous prie.
Il lui adressa un faible sourire et elle ne commenta pas son ton mélancolique.
Il mangea en silence, déterminé à finir cette journée le plus tôt possible. Dormir remédiait à tous les maux, avait-il découvert, bien que le sommeil n’eût pas guéri son cœur durant ces quatre derniers jours depuis qu’il avait été brisé. Quand il sortit dans le couloir, il fut stupéfait de voir Tom sortir de l’ombre.
— Tom.
Harry n’avait pas la force de demander ce qu’il voulait.
— Suis venu vos dire qu’j’partai. J’veux point qu’vos pensez qu’j’reviendrai point parc’qu’j’reviendrai, dit Tom en malaxant de ses mains le bord de son chapeau tout cabossé. Si vos me reprenez, va sans dire.
Harry fut surpris et cela détourna son attention de sa propre douleur, ne fut-ce que pour un moment.
— Vous partez ? Où allez-vous ?
— Peux point vos dire, monsieur, j’implore vostre pardon. Dans ce cas, c’t’un devoir qu’j’dois faire, mais j’reviendrai ici.
Le regard de Tom était suppliant. Harry savait qu’en tant qu’employeur et guide de foi il devrait demander plus de détails, mais il ne put s’y résoudre.
— Très bien, Tom. Vous pouvez partir dans ce cas. Je sais que vous reviendrez dès que vous le pourrez.
Harry lui adressa un bref sourire et Tom sembla déchiré entre la culpabilité et le soulagement. Il hocha la tête et disparut à nouveau dans l’obscurité tandis que Harry poursuivait son chemin, se demandant s’il ne venait pas d’exposer l’un de ses fidèles à la tentation.
Seigneur, pria-t-il en silence, vous allez devoir vous occuper de lui. Il ne me reste pas assez de force pour le faire cette fois-ci.
Une bonne nuit de sommeil ne fit rien pour atténuer la douleur dans la poitrine de Harry, mais il se réveilla résolu à accomplir son rôle de curé avec satisfaction. Au moins, personne ne pourrait l’accuser de négliger ses devoirs. C’était tout ce qui lui restait à présent. Il attela son cheval à la charrette et prit la route pour les habitations de l’autre côté du village. Il considéra rendre visite au maire. Sa demeure était située non loin du cromlech, mais Harry n’était pas sûr d’être prêt pour une visite qui ne soit pas strictement cléricale.
En entrant dans le village, il croisa un couple se promenant, leurs têtes penchées l’une vers l’autre. Ils levèrent les yeux quand il s’approcha.
— Aston, appela le gentleman et Harry tira sur les rênes.
Il s’agissait de Sir Lewis marchant avec Hester Rigby. Harry dirigea sa charrette sur le côté de la route pour ne pas gêner d’autres véhicules.
Il afficha un sourire qui, espérait-il, bernerait son ami.
— Bonjour, Lewis. Miss Rigby, les salua-t-il en retirant son chapeau. Comment vous portez-vous ?
— Vous me semblez bien sombre, observa Sir Lewis d'un ton léger.
Il n’avait pu le berner.
— Descendez un peu. J’ai quelque chose à vous dire. Toi, là-bas, appela Lewis en direction d’un garçon que Harry savait être originaire de Haggle End.
Il est probablement ici pour dérober quelque chose à l’un des commerçants, pensa Harry avant de reculer devant son propre cynisme. Quand cela s’était-il donc produit ? Je ne dois pas devenir amer.
— Prends les rênes et accroche-les à cet anneau, indiqua Lewis au garçon.
Harry lui remit les rênes, offrant au garçon un sourire pour s’amender de son préjugé malveillant.
Il se tourna vers Lewis.
— Eh bien ?
Sir Lewis recula et étudia Harry, qui n’était pas prêt pour cet examen minutieux. Quand Sir Lewis finit par parler, son sourire était gêné.
— Souhaitez-moi d’être heureux, si vous le voulez bien.
Harry remarqua deux taches rouges apparaître sur le visage de Miss Rigby et il comprit immédiatement.
— De bon cœur. Je vous souhaite d’être heureux.
Son sourire vint naturellement, mais, cette fois, ce ne fut pas sans un pincement au cœur. Il serra la main de son ami et s’inclina sur celle de Miss Hester.
— Quand aura lieu ce joyeux événement ?
— Les parents de Hester pensent qu’il est préférable d’attendre Noël et c’est ce que nous ferons. Lewis attira sa fiancée plus près : J’attendrais aussi longtemps qu’il le faudra, mais Noël conviendra parfaitement. Ce sera un banquet de noces festif, ajouta-t-il les yeux fixés sur cette dernière.
Harry pensa que Miss Rigby ne lui était jamais apparue aussi jolie. L’amour doit vous faire cela.
Sir Lewis et elle le regardèrent avec curiosité et il réalisa qu’il avait oublié de répondre.
— Je suis enchanté pour vous. Et Jules ? Va-t-il participer aux préparatifs ? demanda Harry, suspectant d’avance la réponse.
Le visage de Sir Lewis prit une expression ironique.
— Jules est parti. Il a dit que, maintenant que l’on s’apprête à me passer la corde au cou, ce serait trop ennuyeux pour lui de rester. Ce qui, je suppose, ne surprend personne. Mais là n’est pas la question. La chose est… commença Sir Lewis en jetant un coup d’œil à Miss Hester qui lui fit un petit signe de tête. Nous aimerions beaucoup que vous présidiez la cérémonie, seulement si vous le voulez bien.
— Oh.
La requête n’aurait pas dû être inattendue, mais elle l’était. Il avait essayé de ne pas penser au mariage au cours de la dernière semaine.
Harry se secoua mentalement.
— Oui, bien entendu. Vous pouvez compter sur moi.
Les trois se tinrent un moment dans un silence gênant.
— Sur ce…
Harry avait très envie de s’en aller et il allait s'excuser lorsque deux gentlemen sortirent de l’auberge du village et s’arrêtèrent brusquement en le voyant.
— Monsieur, l’homme même qu’nous souh’tions voir.
Mr. Meade leva son chapeau en direction de Harry.
Harry se tourna lentement vers eux. Il n’avait pas vu les Bow Street Runners depuis qu’ils étaient venus chez lui. Il s’agissait des dernières personnes avec lesquelles il souhaitait converser, mais refuser était impossible.
— Bon, je vais vous quitter dans ce cas.
Sir Lewis lui adressa un sourire compatissant et mena à l’écart Miss Rigby, abandonnant Harry à son sort. Tout du moins, c’est l’impression qu’il en avait.
— Pourquoi pas nous installer just’ là, dans l’auberge ? C’est douillet et agr’able. Just’ c’qui nous faut pour faire causette.
Mr. Meade fit un geste en avant d'une manière qui offensa Harry immédiatement. C’était comme s’il était un suspect.
Mr. Howe dû remarquer son expression de mécontentement.
— Nous ne prendrons qu’un instant de votre temps, monsieur, ajouta Mr. Howe d’un ton apaisant.
Harry acquiesça sèchement et mena la voie dans l’auberge. Une fois qu’ils furent assis, il alla droit au but.
— J’ai encore un certain nombre de paroissiens à qui rendre visite, alors veuillez me faire connaître sans attendre en quoi je peux vous aider.
Mr. Meade s’assit et regarda Harry avec attention.
— Nous nous d’mandions où qu’on pourrait trouver Tom Wardle.
— Tom ?
Harry ressenti un sentiment d’angoisse à l’estomac. Ils en avaient après Tom. C'est ce qu'il avait craint, qu’ils accusent Tom à tort en raison de son passé. La sensation d’effroi de Harry s’amplifia quand la pensée suivante l’assaillit. Ou peut-être que leurs accusations sont fondées.
Mr. Howe acquiesça.
— Nous regardions Tom comme une personne d'intérêt et, en tant que telle, il pourrait vous être important de savoir que nous avons la preuve qu’il était avec les bandits de grand chemin ce jour-là.
— Si vous parlez du mouchoir, l’interrompit Harry, il s’agit d’une preuve peu fiable. Il en existe bien trop de semblables, particulièrement parmi les ouvriers.
— Ce n’est pas seulement cela, continua Mr. Howe. Le pistolet que nous avons trouvé sur les lieux ? Celui qui appartenait à Lord Ramsworth ? Il a été dérobé par Mr. Wardle à l'époque avant qu’il obtienne le rang d’honnête travailleur. Eh oui, monsieur. Vous ne saviez peut-être pas que Tom Wardle n’avait pas toujours été l’intègre domestique qu'il semble être aujourd’hui.
Mr. Howe baissa les yeux sur les notes méticuleuses qu’il avait prises.
— Mais nous le savons parce que nous l’avons suivi jusqu’à l’endroit où il a vécu, au-dessus d’un ancien pub, pas loin de Bishops Cannings. Nous avons fouillé dans ses affaires, bien que la chambre n’ait pas été utilisée récemment, et avons trouvé la paire du pistolet. Dans un coffret de pistolets de duel.
Mr. Howe fit une pause pour voir l’effet que cette annonce avait sur Harry. Honnêtement, ce fut un coup dur. Il savait que Tom n’avait pas mené une vie exemplaire, mais quel péché avait-il fait avec ces pistolets ? Et le fait que l'un des pistolets se soit retrouvé sur le lieu d’un vol et avec Tom si près de la scène. Était-il impliqué ?
— Vous avez fait allusion aux anciens péchés de Tom. Je ne les ignorais pas, dit Harry brièvement, préférant en dévoiler le moins possible sur le sujet. Je l’en ai absous et lui ai donné un nouveau départ.
Mr. Meade se tourna vers Harry, les yeux grands ouverts, son fort accent indiquant son choc.
— Z’auriez mieux fait d’le d’noncer, M’sieur.
— Vous répondez à votre autorité et je réponds à la mienne, répliqua Harry. Chaque homme mérite un nouveau départ et Tom n’a pas démérité. En fait, depuis qu’il est avec moi, ses manières ont été irréprochables.
— Irréprochables jusqu’à ce que la tentation n’soit trop grande, p’t-être, dit M. Howe. Il était là-bas. Et ses intentions n’étaient pas honorables.
— Tss. Spéculation, dit Harry en secouant la tête avec impatience.
Il s’exprimait avec assurance, mais en vérité, avec toutes les preuves pointant vers Tom, la foi de Harry en l’humanité n’avait jamais été aussi faible. Les mots suivants la détruisirent complètement.
— Dans c’cas, p’t-être qu’vous pouvez nous expliquer c’qu’il faisait quand il a volé le pistolet direct’ment d’ma chambre ?
Mr. Meade croisa les bras et leva son menton, le défiant directement.
— Que dites-vous ? demanda Harry, à présent sérieusement alarmé. Quelle preuve avez-vous ?
— L’ai vu d’mes prop’ yeux, dit Mr. Meade en croisant le regard de Mr. Howe. J’dormais quand un bruit m’a réveillé. J’lève les yeux et qui qu’j’vois s’éclipser sans bruit par ma f’nêtre sinon Tom Wardle ? J’suis allé ‘près lui, mais il était trop rapide. Et moi dans ma ch’mise de nuit.
Mr. Meade sembla alors soucieux. En d’autres circonstances, Harry aurait ri de la vision qu’il présentait.
Mr. Howe scella l’affaire de ces nouvelles déprimantes.
— Et la preuve avait disparu. Nous sommes allés tôt ce matin à son logement, mais il n’y était pas. Les gens de Haggle End ont été très succincts au sujet de Tom, bien qu’il vienne de là-bas. On a pensé que p’t-être vous pourriez savoir où il est allé. Ou seriez d’accord pour en parler autour de vous.
L’esprit de Harry repassa en revue tous les faits et il secoua la tête. Il ne pouvait fermer les yeux plus longtemps. Tom était coupable. Il ne pouvait pas être coupable de tout parce qu’il était trop souvent présent au presbytère, mais son comportement n’était pas celui d’une personne innocente. Cela aurait dû rendre Harry triste, mais il se sentit seulement apathique.
— Je ne l’ai pas vu. Il a demandé quelques jours afin de s’occuper d’affaires personnelles et je les lui ai accordés. Il a promis qu’il reviendrait.
Les Runners échangèrent un regard chargé de scepticisme.
— Je parlerai aux habitants de Haggle End juste après mon départ.
C’était la seule chose que Harry pouvait faire. Lui aussi avait une responsabilité dans cette affaire.
— Ils me feront peut-être assez confiance pour s’ouvrir à moi, mais je ne cacherai pas le fait que je vous ai parlé. Et je n’abandonnerai pas Tom à son destin sans avoir essayé de savoir s’il y a eu coercition ou peut-être une autre raison.
— De manière générale, monsieur, dit Mr. Howe avec une expression de sympathie frisant la pitié, chassez le naturel et il revient au galop.
Fidèle à sa parole, Harry se rendit directement à Haggle End après avoir échangé sa charrette au presbytère pour son étalon rouan. Toutes pensées concernant d’autres visites matinales quittèrent son esprit. Il ne serait pas en mesure de faire la conversation après de telles nouvelles. Quand il arriva à l’école, il fut hélé par les ouvriers, puis par le contremaître, mais un seul regard au visage de Harry et ils mirent fin à leurs salutations.
— Bon après-midi, dit Harry. J’essaye de trouver Tom. L’avez-vous vu ?
Ils échangèrent un regard furtif. Harry se demanda s’il voyait tout à coup les choses à la lumière du jour ou s’il était maintenant désabusé.
— Il n’est pas passé par là ? Vous ne l’avez pas vu ? essaya encore Harry.
— Non, monsieur, répondit le contremaître. L’a des soulcis ?
Harry fit une pause avant de répondre et ce fut si long que son cheval piaffa d’impatience.
— Oui, vous pouvez dire cela. Si vous le voyez, dites-lui que je le recherche. Mais faites-lui savoir, si vous le voulez bien, que les Runners m’ont rendu visite afin qu’il comprenne la raison de ma requête.
Les deux hommes partagèrent un autre regard. Le contremaître examina sa botte et en racla la boue sur le bord du mur.
— Ouy. Si le vois, lui dirai.
Harry devrait se contenter de cela et, comme il n'avait pas le courage de poursuivre les recherches, il orienta sa monture en direction de son foyer. Anna ne l’aimait pas. Tom était coupable. Les paroissiens ne considéraient plus Harry comme un curé de bonne foi, mais comme un aristocrate. Son frère était un débauché de la pire espèce et ne changerait probablement jamais.
Harry garda ses yeux fixés devant lui tandis que son cheval suivait le chemin familier vers son écurie confortable. Il avait vingt-huit ans et déjà un raté.
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