L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Vingt et un

 

S tratford fixa la tache de soleil sur la table à côté de son siège au White. D’habitude, même en plein jour, la pièce devait être éclairée par des bougies, mais, ce jour-là, le soleil perçait l’intérieur lugubre de la salle. Cependant, car il continuait à se débattre avec ce qu'il commençait à identifier comme le dilemme. Était-il prêt à conserver sa liberté de célibataire au risque de perdre Miss Daventry pour toujours ?

Elle pouvait certainement patienter jusqu’à ce qu’il soit certain de son cœur ? En attendant, l'attention qu'il lui portait était suffisamment manifeste pour montrer de l'intérêt sans donner trop d'espoir. Ce n’était pas toutes les femmes qu’il traitait avec le soin qu’il réservait à ses sœurs. Et après tout, ils étaient, d’une certaine façon, liés. Son oncle avait manifestement ressenti la nécessité de poursuivre sa tutelle d’outre-tombe. Autrement, pourquoi lui aurait-il donné une parcelle de terre si lucrative de sa propre propriété ? Stratford fit une pause. Pourquoi, en effet ? Il devrait voir si Billings en savait plus sur cette affaire. Le majordome était au service de son oncle depuis qu’il était enfant.

La vision de Miss Daventry la veille, portant une robe dont la couleur crème si pâle que cela avait donné l’impression qu’elle était un prolongement de sa peau, passa devant ses yeux. Miss Daventry avait l’air élégante jusqu’à ce qu’elle se mette à sourire. Alors, ses yeux plissés et ses dents blanches et irrégulières s’étirant entre deux fossettes parfaites lui donnaient une apparence espiègle, pareil à un chaton. Étrange que les souvenirs qu’il conservait d’elle dans sa demeure, lorsqu’elle portait une simple robe brune, le ravissaient autant que ceux dans lesquels elle portait ses plus belles toilettes. Il la revit dans sa cuisine, demandant à la cuisinière un peu de poudre pour le mal de tête, et un sourire réticent apparu sur ses lèvres. Aussi nerveuse qu’elle lui fût apparue, elle semblait néanmoins appartenir au lieu.

La porte s’ouvrit et Stratford leva les yeux, adressant une salutation machinale en réponse à celle de Mr. Braxsen. Ce dernier indiqua la chaise libre d’un haussement de sourcil et Stratford répondit :

— Non, elle n’est pas réservée. Prenez place.

Mr. Braxsen posa son haut-de-forme et laissa sa canne reposer contre la table.

— Allez-vous assister au combat de coqs ce vendredi ?

— Non, dit sèchement Stratford. Cela ne m’intéresse pas. Et vous ?

— J’abhorre être témoin d’une effusion de sang, même s’il ne s’agit que d’animaux. Bien que je semble partager seul ce mépris. Vous êtes le premier que je rencontre qui va le manquer. Est-ce que Ingram ira ?

Mr. Braxsen tripota le bord d’un journal abandonné sur la table en bois sombre.

Stratford haussa les épaules et indiqua au serveur d’apporter un autre verre. Il se pencha en avant.

— Braxsen, pensez-vous à la péninsule ? Êtes-vous capable de l’oublier pendant que vous êtes ici ?

Ennuyé, Mr. Braxsen pianota ses doigts sur la table, mais fit une pause avant de répondre.

— J’y pense suffisamment pour ne pas avoir le désir immédiat d’y retourner.

Le serveur apparut et Stratford s’adossa à nouveau contre sa chaise tandis que ce dernier leur versait un verre.

— J’ai perdu votre trace pendant votre séjour là-bas. Où étiez-vous stationné ?

— J’y suis arrivé en 1809 et j'ai suivi la piste depuis lors. J’ai pris part à toutes les batailles d’envergure, à l’exception de celle de Badajoz, quand j’ai été envoyé avec deux autres camarades dans une arrière-garde inutile.

— Oh, cette bataille a été terrible. J’y étais, acquiesça Stratford en prenant une gorgée de sa boisson, les yeux baissés. Vous avez manqué une bataille sanglante. Je suis heureux que vous n’ayez pas été présent pour voir cela.

— Non, dit Mr. Braxsen en déplaçant le journal avant de le remettre en place. Mais mon frère est tombé au cours de cette bataille. Nous avons découvert son corps sur le sentier de retour vers le régiment. Il n'avait pas l'air d'être près des combats et je n’arrive pas à comprendre comment il s’est retrouvé là-bas.

— Mes condoléances, dit Stratford en reposant son verre.

— Quelle division meniez-vous ? le questionna Mr. Braxsen, pour briser le silence s'étant prolongé.

— Je conduisais le 94e régiment d’infanterie. Le même jusqu’à mon départ. Je serais toujours avec celui-ci si je devais y retourner. Qu’en est-il pour vous ?

Mr. Braxsen haussa les épaules.

— Je rejoindrai le même régiment que j’ai quitté. Mon père ne m’a pas laissé ce que l’on pourrait appeler une fortune, je n’ai donc guère d’alternative. Mais, pour le moment, je vais passer mon temps à réfléchir aux choix de nourriture et de boisson disponibles dans les clubs et à la sensation de hauts-de-chausses propres.

Il tenta un sourire, qui parut résigné aux yeux de Stratford.

— Donc, vous en avez fini avec l’armée, ajouta Mr. Braxsen. Avec l’héritage et le titre…

— J’ai vendu ma charge, acquiesça Stratford. J’aime le travail bien fait et j’aurais voulu continuer jusqu’à la fin de la guerre. Mais, dans mon cas, il n’y a plus personne pour hériter. Il est temps pour moi de me ranger et de concevoir un héritier.

Il se pencha vers l’arrière, les lèvres recourbées, sachant que son visage révélait plus qu’il ne le souhaitait.

— Le devoir appelle chacun de nous de façon différente, philosopha Mr. Braxsen, la voix chargée d’ironie.

Il repoussa sa chaise comme pour s’en aller, mais Stratford le retint.

— Je pense que c’est la première fois que je vous vois sans le commandant Fitzwilliam. C’est bien aimable de votre part de l’admettre parmi vos fréquentations, ici à Londres. Comment êtes-vous devenus amis ? Il est de Norfolk, n’est-ce pas ?

Mr. Braxsen palpa de ses doigts la poignée argentée de sa canne.

— Il est tombé par hasard sur notre groupe d’arrière-garde alors qu’il était en mission. Et, bien que nous n’ayons rencontré aucun ennemi là où nous étions postés, on nous a tiré dessus depuis les arbres sur la colline. Fitz a bravé l’averse de balles pour me traîner derrière des rochers, qui l’ont protégés contre les hommes de Bonaparte. J’ai reçu une permission en raison de ma blessure et il devait rapporter des renseignements à Londres. Du moins, je le suppose, déclara Mr. Braxsen en haussant les épaules. J’imagine qu’il se sent encore responsable de moi.

Stratford accueillit cette explication d’un signe du menton. Ce n’était pas surprenant. Il avait été témoin d’actes de bravoure incroyables de la part d’hommes ordinaires et le commandant Fitzwilliam était né pour mener. La porte s’ouvrit et Lord Delacroix entra en compagnie du marquis de Egerton.

Mr. Braxsen baissa la voix.

— Vous allez me trouver vieux jeu, mais je ne comprends toujours pas comment il a pu être accepté au White. Pour ma part, avec la guerre en cours, je ne fais pas confiance aux Français, même à ceux élevés sur le sol anglais.

— Vous n’êtes pas le seul à penser ainsi. Mais le plus grand danger ne provient pas des hommes français qui ont fait de l’Angleterre leur patrie. Ils sont parfois plus loyaux que les Anglais.

Stratford se leva et lui tendit la main.

— Je dois vous quitter. Des affaires m’attendent.

Il s’arrêta chez lui pour que l’on harnache son cheval, décidant que le moment était opportun pour rendre visite à Ingram. Je ne vais pas troubler Miss Daventry, cette fois-ci. Malgré tout, quand Stratford fut conduit à la bibliothèque, il ne résista pas au désir de jeter un coup d’œil de l’autre côté du couloir pour voir si la porte du salon était ouverte. Ce n’était pas le cas.

Ingram se leva quand il entra.

— Un verre ?

— Non, je viens d’en prendre un au club. Je te préviens, je suis venu sans objectif fixe, annonça Stratford en riant. Ou bien je suppose que le temps passé en compagnie de Braxsen m’a rendu suffisamment mélancolique pour que mes pas me portent jusqu’ici. Certains soldats en permission ne souhaitent pas repartir au front, articula-t-il pince-sans-rire. Ils ignorent quel travail ardu c’est de n’être concerné que par ses propres affaires.

Il leva les yeux en direction de son ami.

— As-tu l’intention de repartir sur le champ de bataille ? demanda Ingram.

— Cela ne me dérangerait pas, mais le travail ici est bien trop délicat pour pouvoir le confier à quelqu’un d’autre.

Ingram saupoudra du sable sur la lettre qu’il venait d’écrire pour la sécher et, une fois l’enveloppe fermée, fit fondre de la cire dessus avant d’apposer son sceau pour la sceller.

Stratford regarda par la fenêtre, content de s’évader dans ses pensées, mais Ingram mit fin à ses rêveries.

— Tu ne souhaites donc pas rester ici et t’installer. C’est, à ce jour, une partie de ta personnalité que je suis surpris de découvrir. Non, non… Enchaîna Ingram levant la main en un geste apaisant. Je ne te pense ni lâche ni paresseux. C’est seulement que… Depuis que je te connais, tu ne désires rien de moins que de mener une vie tranquille. Te marier, fonder une famille et t’établir. Je comprends que tu aies rejoint l’armée. Personne ne pourrait te le reprocher. Mais, à présent, tu as l’opportunité de fonder une famille et je suis surpris de voir que tu refuses cette idée. Toutes les femmes ne ressemblent pas à Judith, tu sais.

Stratford s’appuya sur l’accoudoir de la chaise, menton en main.

— Mon cœur n’est pas décidé, dit-il finalement. Rien n’est jamais moins attirant que lorsqu’on nous force la main.

— Élimine la pression, lui conseilla Ingram. Tu n’as pas plus besoin de te marier maintenant, que lorsque tu avais vingt et un ans. Si le domaine revient à un cousin éloigné que tu ne connais pas, laisse faire le destin. Pourquoi cela te troublerait-il ? Trouve quelqu’un avec qui tu aimes parler.

Stratford le regarda étrangement.

— Est-ce ainsi que tu procéderais ?

Ingram haussa les épaules.

— Eh bien… Si la question devait un jour surgir…

Sa voix se perdit dans les airs tandis que son regard dérivait vers un point au-delà de la fenêtre.

Stratford pensa qu’il n’en dirait pas plus, mais Ingram revint au sujet de conversation initial.

— Donc, Braxsen ne souhaite pas repartir là-bas. As-tu entendu des rumeurs sur des personnes mécontentes de la guerre ? Ou qui auraient entendu parler de personnes dont c’est le cas ? En d’autres mots, as-tu une piste ?

— Rien d’inhabituel. Je pense que Braxsen est bouleversé par la mort de son frère à Badajoz. Il est mécontent de la présence de Delacroix au club, bien que je ne sache pas pourquoi il devrait s'en inquiéter maintenant. Delacroix est membre depuis aussi longtemps que moi.

— Ce n’est pas surprenant, répliqua Ingram. Comme mon père avait coutume de le dire, la compassion de la dernière génération envers les royalistes en fuite doit naturellement prendre fin une fois que les deux pays entrent en guerre. Certains de ceux qui se sont installés ici n’ont jamais perdu leur héritage.

— Non, obtempéra Stratford. Mais Delacroix n’est pas l’un d’entre eux. Il n’a, à ma connaissance, aucun lien avec le continent.

— N’est-il pas parti en 1802 ?

Ingram ramassa la lettre qu’il venait de sceller et la tapota contre sa paume.

— J’étais encore à Cambridge à cette époque. Je ne le connaissais pas encore.

Stratford, voyant que Ingram prenait ses gants, se leva.

— Les gens ont tendance à être nerveux en temps de guerre, dit-il. Cela passera aussitôt que nous aurons la victoire et que les jeunes hommes pourront repartir faire le Grand Tour.

— Conserve ce sentiment pour le beau sexe, répliqua Ingram. Tu sais aussi bien que moi que la victoire est loin d’être acquise.

— Peut-être mieux que toi, puisque je suis resté sur le champ de bataille plus longtemps, rétorqua Stratford. Mais la foi, c’est être certain de ce qu’on ne voit pas. Et quand il n’y a plus de foi, il n’y a pas de victoire possible.

Il mit son haut-de-forme et se tourna vers la porte.

Au moment où ils s’engagèrent dans le couloir, Stratford percuta Eleanor Daventry au point qu’il dut placer une main sur son bras pour la stabiliser. Miss Daventry recula d’un pas, mais il fut incapable de s’arracher à son regard.

— Où ces demoiselles se dirigent-elles ?

Lydia répondit :

— Nous étions en chemin pour faire quelques emplettes…

— Stupéfiant, répondit Ingram d’un ton ironique.

— … Pour la réception de ce soir, alors nous n’avons pas un seul instant à perdre, continua Lydia comme si son frère ne l’avait pas interrompue.

Ingram s’empara de sa cape des mains du valet.

— Dans ce cas, nous vous escorterons jusqu’à la voiture.

— Nous avions l’intention de marcher. Souhaitez-vous vous joindre à nous ? Tu me diras s’il est vrai qu'on a parié au Brooke si Mary Wexby dira oui à Mr. Sutherland, conclut Lydia en nouant son chapeau sous son menton avant d’adresser un regard inquisiteur à son frère.

— Comment peux-tu être au courant de ces choses-là ?

Ingram secoua la tête, loin d’être ravi, et tendit son bras pour escorter sa sœur.

Dans la rue, Stratford se plaça aux côtés d’Eleanor et, après une pause, lui dit :

— Je vous en prie, prenez moi le bras, Miss Daventry, à moins que je ne sois à nouveau indésirable après avoir promis de vous offrir au premier prétendant valable.

Elle lui jeta un regard surpris avant de baisser la tête pour dissimuler un sourire.

— Non, monsieur, pourquoi le seriez-vous ? Qu’avez-vous fait d’autre que m’apporter votre concours à l’Almack en me mettant en valeur devant le beau monde ? C’était des plus généreux de votre part.

Sa réponse lui resta en travers de la gorge, seulement parce qu’elle lui renvoyait ses propres mots. Il se débattit pour trouver une réponse adéquate qui montrerait que ses actions n’étaient pas seulement de l’altruisme. Ils marchèrent en silence avant qu’il ne mentionne :

— Cela ne serait généreux que si j’avais exagéré votre valeur. Mais vous, Miss Daventry, êtes une perle sans prix et il convient que cela se sache.

Il jeta un coup d’œil à son visage détourné et vit qu’un sourire rôdait sur ses lèvres. Ce qu’il venait de dire lui avait plu. Tout n’était pas perdu.

Ses mots suivants, en revanche, le refroidirent.

— De ce que je comprends, il s’agit d’un compliment offert par un frère à sa sœur pour renforcer sa confiance. Je vous remercie, vos mots ayant plus de poids, étant dénués de tout intérêt.

Une fois encore, il lutta pour trouver quoi répondre. Malgré ses réserves concernant l’institution du mariage, il ne ressentait pas de désintérêt concernant Miss Daventry. Sur sa gauche, une domestique se pencha par la fenêtre d’un sous-sol dans une cour anglaise et déroula un tapis pour le nettoyer. Il fixa le motif floral.

Au moment où ils passèrent la scène, les coups de raquette sur le tapis semblèrent secouer Stratford qui lâcha les mots avant de pouvoir les réprimer :

— Je vous admire, Miss Daventry, d’une manière dont ne le ferait pas un frère.

Il fit une pause, choqué et un peu paniqué par son propre aveu. Mais c’était dit et il ne pouvait pas effacer les mots.

Bien qu’elle gardât le regard fixé droit devant elle, il fut récompensé par des yeux brillants et un sourire à fossettes qu’elle essaya de retenir, mais qui ne fit que s’élargir. Sa nervosité le quitta aussitôt, et il eut envie de crier victoire. Cela avait été la bonne chose à dire. Et quand Ingram se retourna pour les inciter à échanger de partenaires afin de ne pas avoir à écouter les jacasseries de sa sœur pendant toute la promenade, Stratford fut capable de plaisanter.

— Avec plaisir. Je pense que ta sœur a suffisamment souffert de ton inattention. Venez, Lydia, marchez avec moi afin que nous puissions nous mettre d’accord sur la perfidie des frères.

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