L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Seize
S tratford et le commandant Fitzwilliam quittèrent le bâtiment du trésor public d’un pas vif et s’apprêtaient à prendre des chemins séparés, le commandant se dirigeant vers le ministère de la Guerre. Ils en profitèrent pour comparer leurs notes sur les personnes qu’ils avaient jugées, avec Ingram, digne d'être surveillées. Fitz surveillait les activités des soldats qui venaient de rentrer au pays et Stratford se tenait informé dans les clubs de tout tête à tête à l’allure suspecte. Jusqu’ici, personne n’avait trouvé grand-chose.
Leur chemin nécessitait quelques pas de côté dans les rues encombrées. De jeunes hommes désœuvrés songeaient à leurs prochaines aventures, des mères pressaient leurs filles avant que quelqu’un d’autre ne s’empare du dernier ruban en dentelle jaune dont elles avaient besoin et des gentlemen plus âgés marchaient à grande enjambée en direction du Parlement pour la session sur le point d’ouvrir.
— Fitz !
À sa gauche, Mr. Braxsen se désengagea d’une foule de jeunes hommes vêtus de couleurs vives et s’approcha, main tendue.
— Je ne pensais pas vous voir ici. Je m’attendais à ce que vous crouliez sous les messages à envoyer pour Lord Ingram, déclara-t-il avant de remarquer Stratford. Oh, bonjour Worthing. Vous deux, ensemble ?
— Comme vous pouvez le voir.
Stratford lui fit un signe de tête, ne souhaitant pas s’étaler plus que nécessaire, au cas où Mr. Braxsen ne devine leur objectif. Ayant accès à tous les cercles de la société, l’homme était connu pour bavarder. La réponse de Fitz fut plus fournie, orientant la conversation avec aisance.
— Je me dirige en effet vers la résidence Ingram. Et vous… commença Fitz en lui adressant un large sourire désarmant, je suis certain de vous rencontrer à tous les coins de rue où il y a de quoi s’occuper. Comment avez-vous un jour réussi à vous accommoder aux rigueurs d’une campagne militaire ?
— On fait ce qui est nécessaire. Mais j’apprécie un rythme plus lent pour une fois. Au Portugal, ce n’était que rations gâtées, articulations raides dues au sol froid et tirs ennemis, ce qui est une satanée nuisance.
Il balaya un pétale de fleur tombé sur sa manche et fit semblant de ne pas s'en soucier, mais Stratford s'en rendit compte.
Le commandant lui adressa un regard en coin, l’ombre d’un sourire de sympathie aux lèvres.
— Vous vendriez votre charge sans hésitation, n’est-ce pas ?
— Je ne vois pas pourquoi vous ne le faites pas. Worthing, ici présent, l’a fait, s’offusqua Braxsen en indiquant Stratford d’un mouvement de tête. Vous n’êtes pas dans une situation précaire et il y a d’autres moyens de servir son pays que de partir au combat.
Fitz tapota l’épaule de Braxsen.
— Mais quelqu’un doit bien se battre et je suis un soldat de carrière, alors qui mieux que moi ? Laissez-moi délivrer ceci à la personne qui l’attend et vous pourrez m’accompagner jusqu’à la résidence du colonel Ingram.
Mr. Braxsen lui adressa un sourire rusé.
— Y allez-vous pour une affaire de renseignements militaires ou pour voir sa séduisante sœur ?
— Qu’est-ce qui vous fait penser que je raconterais aux gens mes affaires personnelles ? rétorqua Fitz avec bonhomie. Je serai de retour dans dix minutes, si vous voulez bien attendre.
Une fois qu’il fut parti, Stratford tapa le sol de sa canne.
— Que ferez-vous si vous quittez le service dans l’armée ? Manifestement, cela finira par arriver puisque votre cœur n’y est pas. Avez-vous quelque chose sur lequel vous rabattre ?
Braxsen rencontra brièvement les yeux de Stratford.
— J’ai quelques revenus du domaine de ma mère, même si mon père en a perdu la majeure partie. Peut-être vais-je attendre une débutante fortunée.
Stratford haussa les épaules.
— Vous pourriez, je suppose. Pour ma part, je ne supporte pas d’être indolent. Si le commerce ne vous convient pas et que vous ne comptez pas entrer dans les ordres…
Il rit quand Mr. Braxsen frémit.
— Vous pourriez essayer la politique. Vous connaissez suffisamment de monde.
Mr. Braxsen le considéra d’un air songeur.
— Je vais y réfléchir. Si Ingram ou vous me soutenez, peut-être vais-je tenter ma chance.
— Rencontrons-nous d’abord pour voir si nous sommes en accord sur les enjeux. Mais pourquoi pas, répondit Stratford.
Quand Fitz revint, Stratford les laissa à leur visite. Bien qu’il soit tenté de visiter le salon des Ingram dans l’espoir d’avoir une conversation avec Miss Daventry, il avait un rendez-vous avec son avocat qui ne pouvait pas attendre.
Fitz héla un fiacre et monta dedans, riant des récriminations de Braxsen sur leur moyen de transport. Il continua à se plaindre jusqu’à ce qu’ils arrivent à Grosvenor Square, mais d’une façon si comique que Fitz ne put être vexé. Lord Ingram était sorti, mais les dames allaient les recevoir. Pour une fois, Miss Ingram n’était pas entourée de prétendants, mais était assise près de Miss Daventry, brodant avec plus de détermination que d’habilité. Elle posa de côté son ouvrage avec soulagement.
— Je suis extrêmement heureuse de vous voir tous les deux. Eleanor, ne t’avais-je pas dit que le commandant Fitzwilliam et Mr. Braxsen sont nos amis les plus loyaux et ne nous laisseraient pas tomber aujourd’hui ?
— Vous êtes à l’évidence une distraction bienvenue, dit Miss Daventry. Lydia a insisté pour rester ici, elle dit que je l’ai épuisée avec tout ce que je désire visiter à Londres. Cependant, j’ose dire que c’est seulement la description de ces endroits qui l'a fatiguée, puisque je n’ai pas encore réussi à la convaincre de m’accompagner, ajouta-t-elle en haussant les sourcils.
Miss Daventry déplaça son regard.
— Monsieur Braxsen, j’ai cru comprendre que vous êtes de Londres, alors les curiosités de la ville ne doivent plus vous enchanter. Mais, Commandant Fitzwilliam, n’êtes-vous pas tenté de profiter de chaque instant disponible pour visiter ces lieux que vous ne trouverez nulle part ailleurs ?
Fitz leva les sourcils en signe de surprise.
— Je crains de vous décevoir, Miss Daventry. Visiter Londres ne fait pas partie de mes objectifs, excepté les lieux où je dois me rendre pour mener mes affaires.
Se tournant vers leur hôtesse, il dit :
— Miss Ingram, si vous ne parcourez pas Londres, à quoi occupez-vous vos journées ? À moins que vous ne les passiez à vous reposer des bals de la veille ?
Il partagea un regard complice avec Miss Daventry, implorant son indulgence. Bien qu’elle lui ait raconté ce que Lydia faisait de son temps, il était un homme déterminé à accomplir sa mission.
Lydia fit la moue à l’insinuation qu’elle était indolente.
— Eh bien, commandant, contrairement à ce que laisse entendre Eleanor… déclara-t-elle en jetant un coup d’œil à son amie. Je n’aime pas être oisive. Et je n’aime pas la broderie, expliqua-t-elle en glissant l’ouvrage hors de sa vue. J’aime monter à cheval et j’aime danser. Je ne suis pas excessivement fatiguée après les soirées, bien que je prenne mon chocolat du matin plus tard que lorsque nous suivons les horaires de la campagne. Sinon, j’apprécie de longues escapades et l’idée de m’asseoir dans une calèche pour flâner d’une exposition ennuyeuse à une autre ne me tente pas.
— Cela ne semble pas tentant en effet. Peut-être…
L’entrée du majordome, annonçant l’arrivée inopportune de Mr. Amesbury interrompit la proposition de Fitz. En matière de salutation, Miss Ingram interrogea Mr. Amesbury sur son absence à la soirée de jeux de cartes de la veille, mais Miss Daventry inclina seulement la tête. Fitz remarqua son léger froncement de sourcil alors qu’elle regardait par la fenêtre.
— Cela devient presque une réunion de famille, n’est-ce pas ? Il est bon de vous revoir, Braxsen, salua Amesbury incluant Fitz dans son signe de la tête. Quel plaisir de toujours se rencontrer ici ! ajouta-t-il d’un ton de voix qui pouvait dire tout le contraire.
Mr. Braxsen et Fitz échangèrent un regard amusé tandis que Amesbury s’inclinait sur la main de Lydia, puis sur celle d’Eleanor, retenant ses doigts gantés plus longtemps qu’il n’était nécessaire. Voilà donc la raison, pensa le commandant.
— Le commandant Fitzwilliam vient voir mon frère, j’en suis certaine. Ce sont des amis de l’armée.
Lydia adressa un regard espiègle à Mr. Braxsen.
— Mr. Braxsen n’a pas une telle excuse. Je pense qu’il se trouve ici simplement parce qu’il apprécie notre compagnie.
— Je suis ici parce que vous êtes toujours invitée aux meilleures réceptions de la saison. J’apprends leur existence ici et, si je ne suis pas invité, je fais le siège de l’hôtesse pour que ce soit le cas.
— Et cela car, bien entendu, vous êtes prêt à vous installer et souhaitez trouver la plus convoitée des jeunes demoiselles, le taquina Lydia en le regardant du coin de l’œil.
Mr. Braxsen jeta les bras en l’air.
— Je ne peux rien vous cacher, belle demoiselle. Si je veux garder espoir de vendre ma charge, je dois constamment être à la recherche de la femme dont le charme m’asservira.
Amesbury le regarda et Miss Daventry, l’un après l’autre.
— Mon conseil pour vous, Braxsen, est d’adopter un état d’esprit plus pragmatique. Le charme ne garde pas les coffres pleins. La voix du commandant se fit tranchante. Je pense que vous avez oublié en quelle compagnie vous vous trouvez, monsieur.
Avant que Mr. Amesbury ne puisse rétorquer par une réplique acerbe, le commandant changea d’approche.
— Miss Ingram, en parlant de longues escapades, vous m’aviez promis de venir monter avec moi, mais je n’ai pas encore eu ce plaisir. Je dois quitter Londres pendant une semaine pour des affaires officielles, mais, dès mon retour, j’espère que vous me ferez l’honneur de vous joindre à moi pour une excursion. Disons vendredi matin de la semaine d’après — vous deux, en réalité. Mr. Braxsen a également promis de se joindre à nous.
Ce mensonge fut rencontré par un haussement de sourcils, mais Mr. Braxsen répondit fidèlement.
— En effet, j’ai promis. J’espère que vous pourrez venir toutes les deux.
— Nous en serions enchantées, leur dit Lydia.
Mr. Amesbury jeta un regard noir à son chapeau reposant sur ses genoux, poussant Mr. Braxsen et Fitz à resserrer les rangs.
ELEANOR APPRÉCIAIT le silence du salon. De faibles rayons de soleil illuminaient le tapis en soie au milieu de la pièce et elle regarda les fleurs de cerisier danser sur les branches derrière la fenêtre. Elle soupira de contentement. Peut-être ne faisait-elle que suivre le mouvement de la saison londonienne plutôt qu’être plongée en sa gaieté et peut-être n’était-elle pas à la hauteur des attentes de Lady Ingram sur ce que devait être une jeune femme attrayante, mais, pendant quelques courts mois, elle pouvait oublier son futur incertain et prétendre que sa plus grande inquiétude se résumait à ce qu’elle allait porter pour la soirée.
La cloche sonna et Eleanor s’assit silencieusement, s’attendant à ce que Hartsmith éconduise le visiteur, Lydia n’ayant pas encore fait son apparition. À sa grande surprise, la porte s’ouvrit et elle aperçut Mr. Amesbury sur les talons du majordome.
— Miss Daventry, veuillez m’excuser.
Hartsmith semblait peiné alors qu’il jetait un coup d’œil au visiteur.
— Je ne savais pas que quelqu’un se trouvait dans cette pièce. Miss Ingram est allée à l’étage pour chercher son châle et m’a ordonné d’installer les visiteurs, quels qu’ils soient, dans le salon jusqu’à son arrivée.
Eleanor se leva.
— Tout va bien. Je m’attends à ce que Miss Ingram se montre d’un instant à l’autre. Voulez-vous prendre place ? Hartsmith, je vous prie de dire à Lydia que Mr. Amesbury est arrivé.
Quand le majordome eut refermé la porte derrière lui, elle prit un siège.
— Monsieur Amesbury, j’espère que vous avez eu un plaisant…
— Miss Daventry, commença-t-il, s’octroyant un siège si près du sien que sa jambe toucha la sienne. Veuillez écouter ce que j’ai à vous dire. Je n’ai pas beaucoup de temps avant l’arrivée de Miss Ingram et il y a quelque chose que je voudrais vous dire depuis un moment, mais, sapristi, je ne pouvais vous avoir même une minute seule avec moi.
Les yeux d’Eleanor s’agrandirent en signe d’alarme.
— Je vous assure qu’il n’y a aucun besoin de…
Il poursuivit comme si elle n’avait pas parlé.
— Comme vous avez pu le constater, lorsque j’ai fait votre connaissance, je considérais que votre ascendance était inacceptable. Premièrement, votre père est mort enseveli sous les dettes, avec seulement sa chemise sur le dos. Il était un homme peu scrupuleux, même si des funérailles militaires lui ont été accordées. Ensuite, votre mère s’est enfuie avec un Français. Qui sait si le fait ne s’est pas produit alors qu’elle n’était pas encore veuve. Même si nous ne prenions pas en compte votre famille, ce n’est pas comme si vous aviez un joli visage au point de tenter un homme à faire une mésalliance. Dieu merci pour cela, car je ne peux pas penser à quelque chose de plus intolérable. L’on se doit de faire ces choses après de grandes délibérations.
Sur ce point, nous sommes en parfait accord, monsieur, fulmina Eleanor, les yeux clignant dangereusement.
Les bruits de pas de Lydia commençaient à se faire entendre depuis le salon, mais elle parlait avec une des domestiques et Amesbury s’élança de plus belle.
— Mais vous avez hérité de cette parcelle de terre qui est justement ce dont mon domaine a besoin pour doubler son rendement. Ce ruisseau… Ce n’est pas simplement le revenu de la propriété qui lui donne sa valeur. Vous serez heureuse d’apprendre que le ruisseau peut être détourné pour irriguer un petit morceau de terre qui jusqu’ici ne produisait pas suffisamment pour être rentable. Avec ce ruisseau, mes champs seront remplis de cultures et je pourrai convertir la terre proche de la propriété en terrain d’entraînement pour mes chevaux.
Mr. Amesbury avait une lueur dans l'œil en contemplant cette délicieuse vision et Eleanor ouvrit la bouche pour abréger ses effusions. Il avait dû entrapercevoir la nécessité d’en venir rapidement au fait parce qu’il ne lui donna pas la moindre chance de parler.
— Passer plusieurs saisons à Londres ne vous apportera rien. Vous serez une vieille fille avant de vous en rendre compte et bien chanceuse si vous obtenez la moindre offre. Je n’aime pas me précipiter comme cela, mais Miss Ingram pourrait arriver sous peu et je ne souhaite pas rester plus longtemps à Londres. J’ai l’intention de régler cette affaire afin de retourner dans mon domaine. Je vous propose de m’épouser. Vous aurez une demeure confortable et mon nom est suffisamment estimé pour vous protéger de tout l’embarras que l’histoire de votre famille pourrait soulever. Cependant, je n’ai pas l’intention de passer beaucoup de temps à Londres. En conséquence, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter à ce propos.
Humiliée et enragée, Eleanor lui répondit sans attendre.
— Monsieur Amesbury, je vous remercie pour votre proposition, mais il m’est impossible de l’accepter. Je vous souhaite de trouver le bonheur dans le futur.
— Impossible d’accepter ? Mais, c’est de la folie, affirma Mr. Amesbury prenant les mains d’Eleanor dans les siennes. Vous ne comptez certainement pas refuser.
Eleanor retira ses mains d’un mouvement sec.
— Je suis désolée. Je le dois. Je souhaite que vous n’abordiez plus ce sujet qui serait forcément douloureux pour nous deux.
Ses joues la brûlaient et elle désirait ardemment l’arrivée de Lydia.
— Mais vous n’avez aucun autre engagement. Pourquoi ne souhaiteriez-vous pas vous soustraire à l’humiliation de faire tapisserie ? Soyez raisonnable.
Eleanor se tourna vers lui en colère.
— Pensez-vous pouvoir gagner ma main en m’insultant de la sorte ? Je préférerais « faire tapisserie », selon vos dires, plutôt que d’être sous le joug d’un homme qui ne me tient en si petite estime.
Ne se décourageant pas, Mr. Amesbury lui dit :
— Vous changerez d’avis avant de devenir plus âgée, déclara-t-il en se levant. Écoutez, jeune donzelle, je suis une personne de nature généreuse et je vais vous accorder plus de temps pour reconsidérer votre réponse, qui, sans aucun doute, changera après réflexion.
Lydia était presque à la porte et Eleanor se trouvait pratiquement à court de mots. Mais il ne devait subsister aucune place au doute pouvant permettre à Mr. Amesbury de tenter une autre approche. Dans un éclair d’inspiration, elle réduit au silence l’ardeur de son prétendant avec un mensonge.
— Monsieur Amesbury, je ne pourrai jamais me marier avec vous. Mon cœur est engagé ailleurs.
La bouche de Mr. Amesbury s’ouvrit en grand au moment même où la poignée de la porte pivotait.
OceanofPDF.com