L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 10

 

 

Mr. Aston ne revint pas le lendemain. Emily était de plus en plus abattue et, pour la première fois de sa vie, Anna n’avait pas de solution toute prête. Elle ne savait quoi faire. Elle envoya une lettre à sa sœur pour l’informer de son départ retardé, ordonna aux domestiques de vaquer à leurs occupations habituelles et s’efforça de remonter le moral d’Emily.

Anna n’avait jamais vu Emily sombrer dans un tel désespoir, mais, en même temps, elles n’avaient jamais eu à affronter ensemble une telle situation. Leur monde n’avait consisté que de rires et de fêtes, comme Anna le préférait. Ce n’était pas qu'Anna ne connaissait pas le chagrin. Sa mère était décédée quand elle avait seize ans et le vide qu’elle avait laissé ne pouvait être comblé. Mrs. Tunstall n’avait pas été considérée comme digne de l’attention de la bonne société parce que sa famille avait gagné sa fortune grâce au commerce. Mais la mère d’Anna était gentille et pleine de dignité, une femme de grande valeur, et son père n’avait jamais manqué l’occasion de clamer ses vertus. Phoebe ressemblait à leur mère.

Puis, un peu avant que Stratford ne revienne de la guerre, Anna avait perdu son père à son tour. Elle se mordit la lèvre au souvenir de ces jours sombres. Cela ne valait pas la peine d’y penser. Anna avait toujours eu une affection particulière pour son père et tout le monde disait qu'elle lui ressemblait. Il était enjoué et ses douces taquineries étaient si subtiles que les gens ne pouvaient jamais être certains s’ils en étaient la cible. Stratford était comme ça pendant sa scolarité, mais il avait été forcé d’endosser un rôle qu’il n’appréciait pas et devait porter le fardeau de l’entretien d’un vaste domaine, de la perte de ses parents bien-aimés et du bien-être de ses sœurs jumelles. Anna était heureuse qu’il eût trouvé Eleanor. Toutes les taquineries d’Anna n'avaient pas toutes ramené un sourire sur ses lèvres. Mais Eleanor y était parvenue.

Mais le chagrin d’Emily était différent de tout ce qu'Anna avait connu. Comment supporter avec sérénité la perte, ou à la perte potentielle, on ne devait pas perdre espoir, de son époux ? Le cœur d’Anna pleurait de concert avec son amie. Alors, elle ouvrit les rideaux, demanda de l’eau chaude pour le thé, s’entretint avec la cuisinière à propos du menu pour le souper et fit la lecture à Emily, qui ne semblait pas entendre le moindre mot. La seule fois où elle essaya d’inciter son amie à la conversation, Emily gémit seulement : « John ».

Anna, seule dans le salon, répugnait à se l’admettre, mais elle avait hâte de voir arriver Mr. Aston aujourd’hui. C’est pour qu’il puisse aider en tant que curé. C’était au-delà de ses forces d’accepter qu'il puisse s'agir de quelque chose de plus, qu’il pouvait y avoir quelque chose de rassurant dans sa présence qu’elle désirait.

Mais à présent.

Anna se leva soudainement.

Je tombe moi-même dans la mélancolie, ce qui n'est pas acceptable.

Le son du heurtoir rendit son cœur fébrile. Mr. Aston. Elle dut se retenir de se précipiter jusqu’à la porte et de l’ouvrir, ce qui ne faisait que prouver à quel point elle désespérait d’avoir de la compagnie. Étant une jeune femme bien élevée, Anna patienta jusqu’à ce que les bruits de pas de Forrester atteignent la porte.

— Miss Rigby, annonça-t-il en ouvrant la porte.

Anna prenait soin de ne pas laisser transparaître sa déception.

— Comme je suis ravie que vous soyez ici, dit-elle en indiquant à Miss Rigby de s’asseoir sur le canapé à côté d’elle. Emily se repose dans sa chambre, mais je suis sûre qu’elle sera heureuse d’apprendre votre visite.

Hester Rigby retira ses gants et son bonnet, les posant sur le canapé à côté d’elle.

— Je ne sais pas quel genre de nouvelles Emily a reçu dans sa lettre, mais je dois admettre que cela m’a perturbée. Si cela ne brise pas une confidence, veuillez me dire ce qu’il se passe. Emily est devenue mon amie depuis que le capitaine Leatham l’a amenée à Avebury.

Anna ne répondit pas tout de suite. Il n’était pas dans son habitude de dévoiler les nouvelles des autres, surtout à quelqu'un qu'elle connaissait si peu.

— Êtes-vous venue seule ? Votre sœur ne vous accompagne-t-elle pas ? Ne rendez-vous pas visite ensemble ? demanda-t-elle à la place

Miss Rigby esquissa un mince sourire.

— Samedi, ma sœur n’est pas venue parce qu’elle était encore au lit. Elle a tendance à garder les horaires de la ville, qu’importe où elle se trouve. Aujourd’hui, en revanche, je suis certaine qu’elle serait venue si Mr. Cranfield n’était pas passé voir mon père. Mr. Cranfield n’est pas venu dans le salon avant mon départ, mais je crois que Marianne attend là-bas dans l’espoir de le rencontrer.

— Et pas vous ? dit Anna. Vous n'aimez pas recevoir des visiteurs ?

Miss Rigby haussa les épaules.

— J’étais en route pour les écuries quand il est arrivé. Ma mère a envoyé une domestique pour me rappeler, mais j’ai demandé au garçon d’écurie de dire que j’étais déjà partie. Cela n’a pas été difficile à faire. Il sait combien j'aime monter à cheval et prendre l’air à chaque fois que je le peux et que j’apprécie peu de m'asseoir dans le salon et d'attendre en espérant qu’un gentleman apparaisse.

Elle finit sa phrase avec une forte pointe d’ironie qu'Anna ne put s'empêcher d'apprécier.

— Je suis sûre que tout le monde ne tardera pas à le savoir, dit Anna, ayant finalement décidé que Miss Rigby était une personne de confiance, mais je vous demande tout de même de ne pas répandre la nouvelle plus tôt que nécessaire. J’ai le sentiment que vous le garderez pour vous. Emily n’a pas reçu de nouvelles de son époux depuis plusieurs mois. Un ou deux mois ne lui auraient pas causé de grandes inquiétudes car elle sait à quel point les occasions d’envoyer une lettre sont imprévisibles. Mais une lettre est arrivée de sa cousine, lui apprenant que le navire n’a pas été au point de rendez-vous près du détroit de Gibraltar comme il était supposé le faire. Emily est anéantie par l’inquiétude.

Miss Rigby absorba la nouvelle en lissant ses gants à côté d’elle.

— Je crois que sa mère doit arriver sous peu.

Anna secoua la tête.

— Je crains que non. Sa mère s’occupe de la nièce et du neveu d’Emily qui ont attrapé la scarlatine. Personne ne viendra pour Emily. J’ai promis de rester, ajouta-t-elle après un instant de lutte.

Il y eut un nouveau coup bruyant contre la porte d'entrée et Anna n’eut pas l’occasion de savoir comment Miss Rigby aurait répondu. Elles attendirent en silence jusqu’à ce que Forrester arrive dans le salon du matin, hésitant cette fois, avant de franchir le seuil.

— Tom Wardle, le serviteur de Mr. Aston, est ici et souhaite vous dire un mot, Miss. Que dois-je lui dire ?

Anna fut surprise que Mr. Aston eût envoyé quelqu’un à sa place. Curieuse, elle suivit le majordome jusqu’à l’endroit où se tenait Tom, les yeux rivés au sol. Elle opina de la tête pour qu’il parle et il le fit, tenant son chapeau par son bord et le faisant tourner en cercles lents dans un geste nerveux. Il s’agissait réellement d’un homme étrange.

— Miss… Pardonnez mon hardiesse… Je dois vos dire qu’Mr. Aston peut point venir au jour d’ui. Un des paroissiens, Mr. Morris, a quitté c’bas monde. L’curé envoie ses regrés, mais l’est déterminé à venir quand il pourra.

Ayant délivré son message, Tom fit un pas en arrière.

— Veuillez remercier Mr. Aston de ma part, dit Anna avant d’attendre que Forrester le reconduise.

Elle retourna dans le salon en se sentant profondément déçue. Bien sûr, un paroissien mourant avait besoin de son curé. Mais elle aussi. Ou peut-être n'avait-elle pas besoin de lui. Elle n’avait besoin de personne. Mais Emily avait besoin de lui et il ne viendrait pas aujourd’hui.

Anna recomposa une expression calme et entra dans la pièce. Elle ne désirait aucunement faire étalage de son cœur.

— Il s’agit seulement d’un des paroissiens de Mr. Aston qui se meurt et il ne peut donc pas venir aujourd’hui, pour s’occuper d’Emily, ajouta Anna précipitamment, de crainte que Miss Rigby ne perçoive la mélancolie qu’Anna était certaine, sa voix révélait.

Les yeux de Miss Rigby exprimèrent de l’inquiétude.

— Tom a-t-il donné le nom du paroissien mourant ?

— Je crois que c’est un Mr. Morris, répondit Anna en s'asseyant et en s'efforçant de garder une façade optimiste.

Elle allait devoir porter le poids de l’abattement de la maisonnée toute seule.

— Je suppose que ce n’est pas une surprise. Mais je suis attristée pour sa famille.

Miss Rigby croisa ses mains sur ses genoux avant que le silence ne s’installe.

L’air de la pièce commença à être pesant, malgré la présence de Miss Rigby. Tout le village semblait maudit. D’abord, le capitaine Leatham avait disparu et désormais des villageois tombaient comme des mouches. Anna prit une profonde inspiration.

— Ce Tom Wardle est un homme bien étrange. Il ne regarde pas les gens dans les yeux. Je sais que quelques domestiques de rangs inférieurs possèdent de telles tendances, mais ils sont généralement formés à s’en débarrasser. Tom ne semble pas avoir reçu la moindre formation.

Elle avait dit cela comme une observation sans intérêt, mais Miss Rigby saisit la balle au vol.

— Il y a en fait une histoire derrière l’emploi de Tom, expliqua-t-elle. Je sais que Mr. Aston ne souhaiterait pas que cela soit connu de tous et seulement quelques familles la connaissent. Je le sais seulement parce que j'aide les familles de Haggle End où Tom est bien connu, commença Miss Rigby avant de reprendre son souffle et relayer la nouvelle surprenante. Tom était autrefois de mèche avec des voleurs et il s’est introduit dans la demeure de Mr. Aston avec l’intention de le voler.

Anna fut surprise, mais ne souhaita pas porter un jugement immédiat.

— Mr. Aston l’a surpris en train de dérober son argenterie et, plutôt que de le dénoncer aux autorités, ce qui aurait impliqué une mort certaine ou une déportation, il a poussé Tom à chercher une profession plus honorable. Tom lui ayant répondu qu’il n’y en avait pas pour lui, Mr. Aston lui promis de l’employer et de ne pas souffler mot de ce qu’il s’était passé. Si quelqu’un est au courant, c’est seulement parce que Tom en a parlé et non Mr. Aston. Ce sont ceux de Haggle End, qui connaissent Tom, qui sont le plus choqués par sa transformation. Ils l’avaient tous abandonné à une vie de crime, continua Miss Rigby.

— Que Mr. Aston offre une telle rédemption est inhabituel, même pour un curé. Ou, oserais-je dire, surtout pour un curé, médita Anna.

Miss Rigby sourit, mais son histoire n’était pas finie.

— J’étais là-bas le jour où il s'est rendu chez ses voisins, les Callman, car j’apportais des médicaments pour leur plus jeune. Tom est entré et a annoncé qu’il avait été employé, rien de moins que par le curé d’Avebury. Tout le monde dans la maison s’est moqué de lui, mais il a certifié que c’était vrai, dit Miss Rigby en souriant doucement au souvenir. Cela fait six mois que Mr. Aston a engagé Tom et celui-ci semble s’en tirer à merveille. Il n’a pas complètement perdu de sa timidité naturelle ou peut-être de sa honte. Mais ce n’est pas par manque d’effort de Mr. Aston de le rassurer.

Miss Rigby adressa à Anna un regard semblant dire : « Eh bien ! Que dites-vous de cela ? »

Anna était touchée par l’histoire. S’il y avait bien quelque chose qu’elle ne pouvait supporter, c’était quelqu’un qui était prompt à se jeter sur les fautes ou faiblesses d'un autre et à le mettre en pièces. Si cela avait été le vicaire de leur paroisse de Londres, elle était certaine qu’il aurait non seulement dénoncé Tom aux autorités, mais l’aurait aussi dénigré devant les habitants de la ville.

Elle supposa que Miss Rigby attendait qu’elle dise quelque chose, mais Anna ne souhaita pas révéler ses pensées les plus intimes.

— Votre curé semble plus que convenir à sa position, dit-elle simplement.

— C’est un homme bon, répondit Miss Rigby en ramassant son bonnet et ses gants et en se levant. Je crains d’avoir profité trop de temps de votre bonté. Je dois rentrer. Comme je connais ma mère et ma sœur, elles auront eu leur brève conversation avec Mr. Cranfield et il sera parti à l’heure qu’il est, me laissant libre de faire ce que je souhaite.

Anna se leva à son tour, regrettant presque d’avoir été si peu communicative avec Miss Rigby. Elle avait besoin d’une amie pendant son séjour ici et elle ne voulait pas trop s’appuyer sur Mr. Aston, de peur qu’il ne se fasse une fausse idée concernant les élans de son cœur. C’était ce qu’elle choisit de croire, en tout cas. Elle n’osait penser que son propre cœur puisse être en danger.

Il semblait que Miss Rigby était l’alliée la plus probable d’Anna en termes d’amitié. Il y avait bien sûr Lady Allinthridge, mais elle était bien plus âgée. Anna n’aimerait pas avoir la prétention de lui rendre visite sans que Lady Allinthridge l’ait contactée au préalable. Mrs. Mayne était d’une nature discrète et elle était plus âgée qu’Anna.

— Je vous remercie d’être venue. Je ne suis peut-être pas aussi engageante qu’Emily, mais j’apprécie votre visite. Si vous ne me trouvez pas trop audacieuse, vous pouvez m’appeler Anna, dit Anna avec plus de chaleur qu’elle n’en avait montrée depuis l’arrivée de Miss Rigby

Miss Rigby lui offrit un sourire de sympathie.

— Avec plaisir. Et je suis Hester. Votre situation n’est pas facile, Anna. Je viendrai aussi souvent ou aussi peu que vous le souhaiterez.

— J’apprécierai votre compagnie quand votre mère pourra se passer de vous, répondit Anna se surprenant elle-même.

Tandis que Hester prit congé, Anna serra les lèvres pour ne pas en dire plus, ce qui pourrait ressembler à du désespoir. Phoebe lui manquait tellement.

OceanofPDF.com