L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 13

 

Anna, soulagée de savoir que Mr. Aston reviendrait et apporterait un répit à sa journée, examina le visage tiré d’Emily.

— C’était une sacrée histoire, dit Anna, souhaitant qu'Emily dise ce qu'elle avait sur le cœur.

Emily croisa son regard avant de fixer à nouveau le mur devant elle sans répondre. Le cœur d’Anna sombra. L’histoire de Mrs. Foucher n’avait-elle pas le moins du monde affecté Emily ?

Quand Mr. Aston les rejoignit, il parla de choses sans importance, mais Anna trouva qu’il regardait Emily avec plus d’attention qu’il ne le laissait percevoir. Et, de temps en temps, Anna sentait le poids de son regard sur elle.

Finalement, il se leva.

— Je ne souhaite pas abuser de votre accueil alors que vous devriez vous reposer, Mrs. Leatham.

Anna était prête à s’élancer hors de sa chaise.

— Je vais vous reconduire.

Mr. Aston et elle ne dirent rien tandis que le bruit de leurs pas résonnait dans le couloir et qu’ils émergeaient sous le soleil, descendant jusqu’au chemin en cailloux devant eux. Anna était tentée, non seulement de se promener dans les jardins avec lui, comme ils semblaient en avoir pris l’habitude, mais aussi de continuer la promenade pour ne jamais retourner dans cette maisonnée mélancolique dans laquelle elle s’était engagée à demeurer pour plusieurs semaines au minimum. Cela la prit par surprise, ce désir de rechercher la compagnie d’un homme qui était encore pratiquement un étranger alors qu’elle n’avait jamais eu la moindre envie par le passé. Mais, dans tous les cas, en outre le fait que cela soit impossible, que ferait-elle ? Le suivre jusque chez lui ? Elle avait donné sa parole à Emily.

Anna s’arrêta brusquement lorsque le chemin rejoignit la pelouse verdoyante et se tourna vers Mr. Aston. Au moins pouvait-elle soulager son cœur.

— C’est comme si Emily n’a rien entendu de ce que Mrs. Foucher a raconté.

Il se tourna et elle se retrouva à nouveau captive par l’expression déterminée de ses yeux mouchetés d’or.

— On pourrait penser que Emily ferait quelque chose, qu’elle se reprendrait en main, continua Anna, sachant qu’elle était injuste.

Pourtant, elle se sentait écrasée par la tâche impossible de devoir remonter le moral d’Emily alors qu’il ne leur restait que peu d’espoir. Pourtant, Anna ne supportait pas le suspense, l’attente, l’inactivité.

— Après tout, Emily n’a pas perdu toute sa famille et il est encore possible que son époux soit en vie. Le Dr Carson a affirmé que son bébé semble être en parfaite santé. Et, pourtant, elle reste simplement assise là.

Anna prononça ses derniers mots dans un sanglot proche de la frustration.

Mr. Aston prit sa main dans la sienne, ses yeux inquisiteurs remplis de compréhension. Il ne l’avait pas jugée, bien qu’elle le méritât. Les jours passés à essayer d’être forte pour Emily avaient épuisé la compassion d’Anna jusqu’à la pousser proche de son point de rupture.

— Chaque cœur connaît sa propre amertume.

Mr. Aston lui pressa la main et Anna aurait trouvé cela présomptueux si cela ne lui avait pas apporté une grande source de réconfort. Elle se raccrocha à ses mots suivants.

— Je crois que vous avez eu énormément à supporter ces derniers temps, Miss Tunstall, et il n’est pas aisé d’être patient dans ces cas-là. Personne ne réagit à l’inquiétude, au chagrin ou même à la joie de la même manière qu’un autre. Nous ne pouvons demander cela à quiconque. Nous sommes seulement le maître de notre propre cœur.

Il retint sa main plus longtemps qu’il ne l’aurait dû et sembla souhaiter vouloir en dire plus. Mais, à la fin, il la lâcha et recula d’un pas.

— Les Rigby organisent une autre réception demain et je suppose que vous avez reçu une invitation. Comme leur dernière soirée a été un succès, ponctua-t-il avec un sourire ironique. Ou ils sont plutôt déterminés… murmura-t-il.

Il laissa Anna remplir elle-même le reste de sa phrase. Voulait-il dire qu’ils étaient déterminés à capturer l’un des gentlemen londoniens pour leurs filles, Sir Lewis n’était pas moins qu’un baron, ou était-ce pour capturer le curé du coin ?

— Avebury manque-t-elle de monde pour que nul autre que les Rigby ne puisse divertir ? demanda-t-elle en prenant soin de ne pas laisser transparaître dans sa voix la critique qu’elle était tentée d’injecter dans sa question.

— Il n’y a pas beaucoup de familles. Les Mayne le pourraient, je suppose, mais Mrs. Mayne n’a pas la moindre prétention et n’invite pas souvent de peur que les gens méprisent ses dîners simples. Les Leatham recevaient aussi largement que l’emploi du temps de John le permettait avant qu’il ne reprenne la mer. Les Allinthridge tiendront un dîner dans une semaine. Ils contribuent à la société, mais préfèrent laisser le fardeau de recevoir à une génération plus jeune qu’eux. Alors, voyez-vous, nous sommes chanceux que les Rigby remplissent ce rôle.

Anna se rendit compte du sens de ce qu’il disait et se demanda si Mrs. Mayne la considérait comme une des personnes qui mépriseraient les soupers modestes du maire.

— J’espérais que vous pourriez venir. J’aimerais tant vous voir là-bas, ajouta Mr. Aston.

Anna leva les yeux jusqu’aux siens.

— Je ne sais pas. Je ne peux pas quitter Emily.

Mr. Aston considérait cela quand une lueur surgit dans ses yeux.

— Cela pourrait être hautement contraire à la bienséance, mais je peux demander à Mrs. Foucher si elle accepterait de venir tenir compagnie à Mrs. Leatham. Peut-être que si les deux parties sont d’accord, je pourrais vous escorter.

Il savait sûrement que le fait de l’escorter seul provoquerait trop de spéculations. Cela laisserait entendre qu’ils étaient engagés. Anna se figea. Avait-il l’intention de…

Sans attendre sa réponse, Mr. Aston secoua la tête et sourit.

— Ce serait bien trop contraire aux convenances, admit-il. Mais je ne désespère pas de vous y voir.

Anna se retrouva à démêler ses sentiments face à la persistance de son attention. Le mieux qu’elle pouvait déterminer était qu’elle n’était pas entièrement sûre qu’elle s’y opposait.

Le lendemain, Emily stupéfia Anna en prenant son petit-déjeuner au rez-de-chaussée avant d’annoncer son intention de rendre visite à Mrs. Mayne dans l’après-midi.

— Emily, répliqua Anna, les yeux écarquillés. Je suis prête à te soutenir dans toute entreprise qui t’aidera à retrouver le moral, mais tu as peu mangé au cours de ces derniers jours. Ne devrions-nous pas commencer par faire une petite promenade autour du parc ?

— Je dois quitter Durstead, dit Emily d'un ton qui ressemblait tellement à son ancienne personnalité qu'Anna ne savait pas si elle devait se réjouir ou s'inquiéter qu'Emily ait glissé dans l'illusion. Nous avons suffisamment arpenté les jardins et il est temps de montrer à John quel type d’épouse il a. Après tout, si tu fléchis en temps de troubles, qu’est-ce que cela dit de ta force ?

Anna ferma sa mâchoire qu’elle avait laissée s’ouvrir en grand.

— Dans ce cas, je suis prête à partir avec toi, déclara-t-elle avant d’hésiter à sortir de table. Le docteur a dit qu’il était certain que tu pouvais monter à cheval ?

— Le Dr Carson a dit que la chose la plus importante est de garder le moral par tous les moyens nécessaires. Il a donné son accord pour de courts trajets en attelage si je ne suis pas celle qui conduit. Il a d’abord parlé d’employer des ventouses, mais, quand j’ai mentionné que Mr. Aston ne les avait pas jugées nécessaire, il a changé de discours, si tu peux imaginer cela. Un docteur qui écoute un curé.

Anna poursuivit le badinage, bien qu'elle ait l'impression de vivre dans un rêve après quinze jours de conversations avec personne d’autre qu’elle-même.

— Je dois être reconnaissante pour cela. Des ventouses, vraiment. Je peux imaginer que cela n’aurait fait que t’affaiblir davantage. Et cela pourrait te rendre malade.

— Tu sais mieux qu’eux, bien évidemment, se gaussa Emily avec une fausse docilité. Si seulement les docteurs t’écoutaient.

— Le bon sens est un don, pas un enseignement.

Anna contourna la table et donna à Emily une bise affectueuse sur la joue. Tant que son amie semblait redevenir elle-même, Anna ne ferait rien pour l’en empêcher.

— Et je vois que tu abondes de bon sens, alors permets-nous de partir avant qu’il ne s’envole.

Emily n’avait pas pensé à informer Anna de la raison de leur visite jusqu’à ce qu’elles soient presque arrivées, mais la rencontre était organisée pour poursuivre le travail sur les projets communs nécessaires à l’établissement de l’école dans la communauté pauvre d’Avebury. Quand elles arrivèrent à la demeure Mayne, Hester et, à la surprise d’Anna, Marianne étaient déjà installées dans le salon avec Mrs. Mayne, cousant des tabliers pour leurs futures apprenties servantes. Anna n’avait pas vu Marianne depuis la dernière soirée chez cette dernière, car elle avait choisi de manquer le service du dimanche pour rester avec Emily. Avant même qu'Emily et elle ne soient assises, la raison de la présence de Marianne devint évidente.

— Sir Lewis, Mr. Cranfield, annonça l’efficace servante des Mayne.

Anna ne comprit pas ce qui pouvait les amener à rendre visite à la femme d’un maire campagnard, quand les yeux de Hester s’illuminèrent et qu’elle se leva pour les saluer comme si elle se trouvait dans son propre salon, avant de se rasseoir d’une manière particulièrement abrupte. La compréhension naquit alors. Anna jeta un coup d’œil à Sir Lewis et pensa voir un retour de l’inclination à nouveau de Hester.

J’ai manqué quelque chose, songea Anna.

Mrs. Mayne invita les deux gentlemen à s’asseoir, expliquant qu’elles s’apprêtaient à prendre le thé, mais qu’elle leur apporterait quelque chose de plus fort s’ils le désiraient. Sir Lewis déclara que le thé lui conviendrait parfaitement et Mr. Cranfield offrit une brève courbette en prenant place à côté de Marianne.

La porte s’ouvrit à nouveau, et la servante annonça Mr. Aston. Anna leva les yeux pour le regarder tandis qu’il saluait l’hôtesse et les détourna rapidement avant qu’il ne puisse la surprendre. Son cœur martela étrangement. Allait-il prendre place à côté d’elle ? Elle lissa le tablier sur ses genoux et ses doigts tremblèrent légèrement alors qu’elle enfilait une aiguille.

Emily s’était installée confortablement et avait commencé à discuter avec Hester pendant que Sir Lewis prenait un siège disponible. Une fois que Mrs. Mayne se fut à nouveau assise, Sir Lewis entretint une conversation avec l’hôtesse tout en jetant des regards furtifs à Hester. Anna ne souhaitait pas être aussi visible dans sa propre attention à l’égard de Mr. Aston, aussi pencha-t-elle la tête et se concentra sur son travail, même si elle ne raffolait pas du tout de la couture.

Marianne parla à Mr. Cranfield d’une voix basse et affectueuse qui ne trompa pas Anna le moins du monde.

— C’est un miracle de voir enfin Mrs. Leatham ici, dit Marianne. J’ai cru comprendre qu’il y avait eu des problèmes avec son époux.

— Rien n’est certain en ce qui concerne le capitaine Leatham et nous devons espérer le meilleur.

Anna méprisait les platitudes, mais elle préférerait largement en offrir plutôt que de discuter de la vie privée de son amie au sein d’une compagnie variée.

Marianne fit une nouvelle tentative.

— Notre réception est ce soir. Nous n’avons pas reçu votre confirmation, mais il n’est pas trop tard si vous souhaitez venir. Tout le monde à Avebury sera présent. N’est-ce pas, Mr. Cranfield ?

Après avoir reçu le consentement de ce dernier, Marianne se retourna vers Anna.

— Je comprends que vous ne sortez plus depuis que Emily est indisposée, mais peut-être que ce soir vous pourrez y assister, murmura-t-elle à Anna.

Anna risqua un regard en direction de Mr. Aston et découvrit qu’il la regardait. Il lui adressa un clin d’œil familier, ce qu’elle trouva excessivement impudent de sa part, bien qu’elle fût tentée d’y répondre par un sourire. Mr. Aston ne cessait de prendre des libertés et elle devrait y mettre fin, sauf qu’avec lui, cela ne ressemblait pas à des libertés.

— Je suis toujours en train d'y réfléchir, répondit-elle à Marianne. Je dois encore voir quelles mesures prendre pour le trajet. Il est possible que je vienne avec une domestique.

Elle ne donna pas d’autres promesses. À son soulagement, Mrs. Mayne requerra l’attention de tout le monde.

— Nous sommes tous ici pour une raison, mais le degré de votre participation ne dépend que de vous. Les femmes s’occupent de coudre les tabliers des filles, tâche qu’elles peuvent finir chez elle. Et les hommes, si cela ne vous ennuie pas de vous comporter de manière rustique, vous attacherez ces paquets de papier ensemble et ferez des piles avec les fournitures que nous avons achetées pour chaque enfant. Je vous remercie de votre aide et, comme la tâche des hommes ne devrait pas prendre trop de temps, je patienterai jusqu’à ce qu’ils aient terminé pour faire venir les rafraîchissements.

La conversation se changea en un fredonnement de discours paresseux tandis que chacun se concentrait sur ses activités. Mr. Cranfield captura l’attention de Marianne, comme, Anna en était sûre, elle souhaitait qu’il le fasse. Cela permit à Mr. Aston de changer de siège et de se rapprocher d’Anna.

— C'est une chance que ce soit vous qui ayez la tâche de coudre, car je suis sûre que je m'y perdrais, lui dit-il avec un sourire malicieux.

— Je ne suis pas sûre que la mienne sera meilleure. Mes points n’ont jamais suscité le moindre éloge.

Anna se concentra sur le point qu’elle essayait de faire, mais elle pouvait sentir le poids de son regard.

— Vous pourriez m’aider à empiler ces piles et à les attacher avec les pelotes de fils.

Elle put entendre la taquinerie dans la voix de Mr. Aston et pinça les lèvres.

— Je n’ose pas risquer la censure, répliqua-t-elle d’un air pincé. Comme les femmes cousent toutes, je dois apporter ma contribution, si maigre soit-elle.

Marianne avait entretenu un flot constant de bavardage à la gauche d’Anna et Emily conversait doucement avec Hester. Anna était heureuse de cela, car Emily avait besoin d’une autre compagnie que la sienne. Anna n’était pas toujours des plus patientes à l’encontre de la souffrance de son amie, particulièrement en raison de la frustration de ne pas être capable de faire quoi que ce soit pour la soulager. Mais elle aimait sincèrement Emily. Après la réponse initiale à l’arrivée de Sir Lewis, Hester ne lui parla pas, mais Anna le vit plus d’une fois jeter de discrets regards de son côté.

— Avez-vous reconsidéré votre présence à la réception de ce soir ?

La voix de Mr. Aston, plus douce que d’habitude, atteignit ses oreilles.

— Je suis certain que ce serait trop pour Mrs. Leatham, mais Mrs. Foucher a dit qu’elle était prête à lui tenir compagnie afin que vous puissiez venir, précisa-t-il tandis que ses oreilles rougissaient. Elle pensait que vous pourriez avoir besoin d’un peu de distraction après avoir passé la semaine avec Emily.

Anna choisit d’ignorer le fait que Mr. Aston et Mrs. Foucher aient discuté de sa situation.

— Emily m’a pressée de venir quand nous étions sur la route ce matin. Je n’avais même pas réalisé qu’elle avait parcouru les invitations. Je pense que je vais venir et prendre une des domestiques d’Emily à la place, ajouta-t-elle en croisant son regard.

Quand Anna vit que la nouvelle lui avait fait plaisir, elle pencha à nouveau la tête sur le vêtement, les battements de son cœur s’accélérant prodigieusement. Il semblait qu’elle ne pouvait pas supporter de soutenir son regard sans que son cœur s’emballe et cela se révélait inopportun pour sa tranquillité d’esprit.

Au nom du ciel, je suis aussi écervelée qu’une écolière, pensa-t-elle, irritée envers elle-même.

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