L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 9

 

 

Harry faisait les cent pas dans le confort de sa bibliothèque, le seul luxe qu'il s'autorisait, car il n’épargnait aucune dépense pour les livres et le fauteuil douillet dans lequel il lisait. La bibliothèque lui offrait habituellement un havre de paix, même si les devoirs du clergé étaient parfois éreintants.

Mais pas aujourd’hui. Miss Tunstall n’avait pas été attirée par lui aussi facilement qu'il l'aurait souhaité à la soirée chez les Rigby. En fait, à l’exception du moment où elle s’était déplacée dans sa direction après que leurs regards se furent croisés au bal, ce qui pouvait être considéré comme un encouragement, n’est-ce pas ? Elle avait semblé presque prête à l’exclure de la conversation lorsqu'elle avait Jules à ses côtés. Et, dans l’ensemble, elle avait été légèrement froide au cours de leur conversation.

Il s’arrêta sur ses pas. Peut-être que si elle savait qui je suis… Non !

Harry ne s’était jamais abaissé à utiliser ses relations familiales. Il n’avait jamais été tenté de le faire. En fait, il exécrait un tel geste. Alors pourquoi était-il soudain prêt à sacrifier toute une vie de conduite honorable pour… Pour… Une âme d’une profondeur insondable ?

Il secoua la tête et recommença à arpenter la pièce. C’était ce qu’il avait pensé la première fois qu’il avait fixé du regard les yeux ouverts de Miss Tunstall, qu’elle avait une âme d’une profondeur insondable. Peut-être s’était-il trompé. Peut-être ses yeux étaient-ils seulement jolis et bleus. Mais il n’était habituellement pas un si piètre juge en matière de caractère.

Le bruit du heurtoir de la porte perça ses ruminations stériles. C’était probablement Mr. Banbury qui avait promis de lui rendre visite, refusant l’offre de Harry de venir jusqu’à lui. C’était par fierté que le vieil homme grimpait dans un attelage et entreprenait un voyage qui était quelque peu inconfortable pour lui, mais Harry ne pouvait pas exactement décliner son offre.

Une voix familière parvint jusqu’à ses oreilles.

— Je vais me présenter en personne. Cela n’offensera pas Harry.

Jules.

Harry se dirigea à grands pas en direction de la porte et l’ouvrit avant que le valet de pied ne puisse annoncer Julian. C'était l'homme idéal pour le distraire d’un problème qui n’avait pas de solution toute faite. Cranfield n’était pas réputé pour être un interlocuteur de poids.

— Seul ? s’exclama Harry quand il l’aperçut. Où se trouve Lewis ? Je croyais que vous ne connaissiez pas les environs d’Avebury.

Julian jeta un coup d’œil à l’extérieur par la porte principale.

— Il n’a pas commencé à pleuvoir, mais Miss Rigby semblait penser qu'il y avait une menace. Lewis la raccompagne chez elle au cas où. J’ai marché depuis le manoir Durstead si vous pouvez croire une telle chose, se plaignit-t-il en baissant les yeux vers ses bottes et faisant claquer sa langue. Nous rendions une visite matinale à Miss Tunstall et euh… Mrs. Leatham, clarifia-t-il en suivant Harry dans la bibliothèque, c’est plus petit que ce dont vous avez l’habitude, si j’ose dire. Mais cela n’a jamais semblé vous déranger. Je ne peux pas dire que je comprenne, ajouta-t-il considérant la pièce d’un seul coup d’œil.

Le cœur de Harry avait fait un bond à la mention du nom de Miss Tunstall. Un éclair de jalousie s’ensuivit. Harry avait failli lui rendre visite aujourd’hui, mais avait pensé que c’était trop tôt. Il voulait demander à Julian comment elle se portait ce matin, mais savait qu’il allait devoir se satisfaire de la vision qu’elle avait présentée hier soir.

— À quel point connaissiez-vous Miss Tunstall à Londres ? ne put-il s’empêcher de demander

Julian haussa les épaules.

— Aussi bien qu'un autre, je présume. Elle a la réputation de posséder une langue acérée et la plupart des gentlemen préfèrent profiter de sa compagnie à bonne distance.

— Et vous ?

Harry ne put s'empêcher de demander, même s'il savait qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux. Julian n’était pas une âme d’une profondeur insondable, mais il était loin d’être stupide.

Comme Harry l’avait craint, Julian tourna un regard affûté dans sa direction.

— Restez à l’écart, Harry.

— Comment ? Pourquoi ? demanda Harry en balbutiant, tandis que Julian secouait la tête.

— Elle n’est pas faite pour vous. Elle ne pense qu’aux dernières modes et, j’ose le dire, à elle-même.

Désopilant, venant de vous, pensa Harry.

— Sa sœur jumelle, Miss Phoebe Tunstall, vous conviendrait bien mieux. Une jeune fille à la nature docile, ne pouvant pas être plus différente de Miss Anna. Demandez-lui de vous présenter à Miss Phoebe, conseilla Julian, satisfait par l’idée.

Harry le fut beaucoup moins. Le bruit des roues de la voiture de Sir Lewis s'arrêtant devant la porte d'entrée lui évita d'avoir à faire preuve d’enthousiasme. Il jeta un coup d'œil par la fenêtre et aperçut ce dernier qui s'empressa de passer les rênes au palefrenier se tenant à proximité, avant de marcher à grandes enjambées vers la porte.

— Harry !

Harry l’accueillit à la porte d’entrée, se demandant ce qui avait causé une telle urgence dans sa voix. Se pourrait-il que quelque chose soit arrivé à Miss Rigby ?

— Harry, répéta Sir Lewis quand ils se rejoignirent. Je ne pense pas que cet écervelé ait pensé à vous informer que Mrs. Leatham semble avoir reçu une lettre urgente, fit-il remarquer en faisant un signe de tête en direction de Julian. Bien que son ton soit taquin, son expression ne l’était pas. Miss Rigby et moi-même craignons que ce ne soit de mauvaises nouvelles. Je lui ai promis que je viendrais vous trouver, même si, je vous assure, je l’aurais fait sans son insistance.

Pourquoi Harry devait-il immédiatement penser à Miss Tunstall, il l’ignorait, mais il n’avait pas besoin de plus d’encouragement pour prendre la route.

— Je vous remercie de m’avoir apporté ces nouvelles. Mrs. Foucher veillera à votre confort. N’attendez pas mon retour. Je dois partir.

Harry attrapa son chapeau et sa canne sur le chemin vers la porte, attela son carrick et se mit en route pour la demeure des Leatham.

Quand il atteignit le manoir Durstead, le majordome hésita à le faire entrer, ce qui ne surprit pas Harry. Par égard pour la position de Harry dans le village, Forester ressentit la nécessité de s’expliquer.

— C’est seulement que ma maîtresse a reçu une lettre bouleversante et je crains qu’elle ne reçoive personne.

Harry opina.

— J’en suis conscient. Je ne souhaite pas m’immiscer dans sa vie privée, mais j’aimerais offrir mes services de curé à une personne sous ma charge. Si vous informez Miss Tunstall de ma présence, elle décidera si Mrs. Leatham est en mesure de me recevoir.

Le majordome lui permit d’entrer et s’en alla dans le salon du matin. La suggestion de Harry produisit un meilleur résultat qu’il ne l’avait escompté. Miss Tunstall se dirigea bientôt vers lui.

Anna se glissa dans l’embrasure de la porte et traversa le couloir plein d'écho pour rencontrer Mr. Aston. Il se leva sitôt qu’il la vit et, quand elle le rejoignit, il s’empara de ses mains dans une prise ferme et chaude.

— Mr. Aston, souhaitez-vous marcher dehors en ma compagnie ? proposa Anna puisant sa force dans son contact.

Anna sentait qu’elle ne pouvait supporter une autre minute de plus à l’intérieur. Il n’avait pas encore commencé à pleuvoir, mais le ciel n’était pas prometteur.

— Mrs. Leatham ne se sent pas bien pour le moment. Nous ne nous éloignerons pas.

Mr. Aston la suivit à l’extérieur, où les nuages gris semblaient se déplacer dans le ciel, portés par une brise vivace. Ils marchèrent côte à côte sur le chemin en cailloux longeant les haies.

— J’espère que vous allez me parler de ce qu’il se passe sans tarder. Sir Lewis m’a rendu visite en revenant et m’a dit qu’il craignait qu’il n’y eût de mauvaises nouvelles, dit-il, après quelques minutes de silence.

— Je ne suis pas sûre si elles sont mauvaises ou retardées, répondit lentement Anna. Emily a reçu une lettre urgente de sa cousine expliquant que le navire du capitaine Leatham n’avait pas été à son point de rendez-vous quand il était censé le faire et personne n’a eu de nouvelles depuis. Il était censé s’arrêter chez la cousine d’Emily à son arrivée, avant de se diriger vers le nord. Au moment d’écrire la lettre, je crois que le navire avait déjà des semaines de retard, plus que ce qui pourrait être justifiable. Sa cousine ne pense pas que ce soit seulement une fantaisie ou qu’ils aient décidé d’aller autre part, car même les officiers de la marine locale ont exprimé leur surprise. Et Emily n’a pas reçu de lettre du capitaine Leatham indiquant un changement de ses plans. En fait, elle n’a rien reçu depuis des mois.

Mr. Aston fronça les sourcils.

— Comment Mrs. Leatham a-t-elle pris la nouvelle ?

— Je ne vais pas vous cacher qu’elle est prostrée d’inquiétude, admit Anna en faisant légèrement courir son doigt le long de la haie de buis à sa droite, en appréciant leur texture duveteuse. Elle a pleuré pendant un long moment et je l’ai amadouée pour qu’elle prenne quelques gorgées de thé, ce qui a semblé la revigorer. Je crois l’avoir quittée alors qu’elle dormait.

— Pensez-vous qu'il y ait lieu de à s’inquiéter ?

Anna haussa brièvement les épaules.

— Je ne suis pas prompte à l’inquiétude, répondit-elle. Mais, d’un autre côté, ce n’est pas mon époux qui est en mer. Il est facile de garder des pensées positives quand ce n’est pas mon propre bien-être qui est en jeu.

Le seul bruit était le crissement des cailloux sous leurs pieds tandis qu’ils marchaient. Anna attendit que Mr. Aston prenne la parole, espérant qu’il ne débiterait pas des absurdités sur le fait que tout irait bien… Ou pire, que tout était assurément perdu.

Mr. Aston regarda les arbres bordant l’autre côté du jardin avant de prendre son bras et de le glisser sous le sien, comme s’ils étaient beaucoup plus proches qu’ils ne l’étaient réellement. Mr. Aston avait la fâcheuse habitude de la prendre au dépourvu. Anna ne pouvait se résoudre à s’écarter, bien qu’elle eût la sensation qu’elle le devrait. En effet, son contact était rassurant.

— Je crois que nous ne devons pas désespérer avant d'avoir des nouvelles certaines et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour garder le moral de Mrs. Leatham au beau fixe, suggéra Mr. Aston en rencontrant franchement le regard d’Anna.

— Elle m’a dit que sa mère devait arriver sous peu. Savez-vous quand elle est attendue ?

Anna secoua la tête, retenant un soupir.

— Voilà ce qui est malencontreux. La mère d’Emily aurait été d’un plus grand soutien que moi. La nièce et le neveu d’Emily ont attrapé la scarlatine. Sa mère ne veut pas quitter la sœur d’Emily et elle craint aussi qu'elle ne soit porteuse de la maladie si elle vient ici, ce qui pourrait s'avérer fatal.

Anna soupira.

— Je redoute qu’elle n’ait personne avec elle pendant un moment, peut-être même jusqu’à la naissance.

Mr. Aston absorba la nouvelle.

— J’applaudis la sagesse de sa mère. La scarlatine est vraiment contagieuse et sa mère a parfaitement raison de retarder sa visite. Je vais voir si Lady Allinthridge peut recommander quelqu’un du village pour l’assister en attendant ses couches, quelqu’un qui peut lui servir de dame de compagnie. Il commença mais fit une pause, semblant choisir ses mots avec soin. Ne pouvez-vous pas prolonger votre séjour à Avebury ?

Anna ressentit la chaleur de son bras à côté du sien et sut au fond d'elle-même que son indifférence étudiée cachait un intérêt très réel pour sa réponse. Elle n’osa pas le regarder, mais sentit que lui aussi évitait son regard.

— Je ne vois pas comment je pourrais partir. Pas maintenant, dit enfin Anna.

Elle sentit son bras se contracter sous le sien et jeta à temps un coup d’œil à son visage à temps pour voir le sourire disparaître de ses lèvres.

Il s’éclaircit la gorge.

— Avebury bénéficiera de votre présence, je pense, autant que Mrs. Leatham, assura Mr. Aston. Vous ne manquerez pas de compagnie pendant que vous vous occuperez d’elle.

— C’est très aimable de votre part, répliqua Anna. Je crains que jouer à l'infirmière ne mette ma bonne humeur à rude épreuve. C’est une chose que de se prêter à une visite de courtoisie, en prenant le thé et en assistant à des soirées. C’en est une autre que de soutenir Emily dans la crainte et le chagrin potentiel de perdre son époux.

— J’ai entièrement confiance en vos capacités, dit Mr. Aston en levant la main vers le ciel et en étudiant son gant pour voir s'il commençait effectivement à pleuvoir.

Il dirigea leurs pas vers la maison.

— En fait, je ne peux penser à quelqu’un de plus approprié pour la tâche. Votre humour cache des sentiments profonds, et vous n'êtes pas sujette à l'hystérie. Je pense que Mrs. Leatham a de la chance de vous avoir.

Ce compliment était trop direct pour Anna et elle laissa sa main glisser de son bras.

— Je crois que lorsque les Rigby et les Allinthridge seront au courant de la situation, nous trouverons un moyen pour distraire les pensées d’Emily.

Mr. Aston sembla accepter à la fois son besoin d’espace et le changement de conversation.

— Vous serez bien soutenue, lui assura-t-il. Parlant d'un tout autre sujet, j’ai reçu une lettre de Mr. Howe, le Bow Street Runner qui vous a rendu visite. Il m’apprend qu’un autre vol a été commis sur la route venant de Beckhampton et qu’ils sont en pleine enquête. Ils vont prendre chambre dans la région et il promet de nous faire savoir dès qu’il aura plus d’informations.

— Oh ! Cela me fait penser à quelque chose.

Anna se tourna soudainement vers lui si bien que leurs visages se touchèrent presque, et ses pensées traîtresses furent inondées de ce que ce serait d'embrasser sa mâchoire ciselée. Elle rejeta la tête en arrière.

— Quand nous sommes rentrés de la soirée chez Rigby hier soir, j’ai découvert la pochette contenant mes bijoux et mon argent posée sur la banquette de notre voiture. Tout se trouvait dedans.

— Vraiment ? Avez-vous interrogé le cocher ?

Mr. Aston semblait inconscient des pensées indisciplinées d’Anna, car son ton était naturel ; un fait pour lequel Anna était reconnaissante.

— Emily l’a fait. Le cocher a dit qu’il était seulement parti rendre visite à sa… bonne amie dans la cuisine et n’avait rien remarqué de douteux à son retour.

Ils se rapprochaient à présent de la maison et bien que les nuages soient restés immobiles, Anna sentit le vent se lever.

— Très intéressant. Je n’arrive pas à comprendre, admit Mr. Aston en fronçant les sourcils et en palpant la pomme de sa canne. J'ai du mal à comprendre ce qui a poussé le voleur à rendre les bijoux, à moins que ce ne soit un sentiment de culpabilité.

— Nous avons pensé la même chose, dit Anna en s’arrêtant pour lui faire face. Je ne sais pas si nous devrions faire cesser l’enquête des Bow Street Runners.

— Non, dit Mr. Aston sur un ton décisif. Il y a encore ce dernier acte de banditisme, sans mentionner la violence dont vous avez été victime. Même si quelqu’un est pris de remords, il doit montrer de la repentance pour ses actes. Si d’autres larcins sont commis, cela implique que rien n’a été appris ni décidé.

— Très bien alors, dit Anna. Nous allons attendre de voir ce qu’ils découvrent.

Un autre silence s’ensuivit, et il semblait que Mr. Aston était aussi réticent qu'elle à partir. Que trouverait-elle en revenant ? Un foyer lourd de désespoir. La tension entre eux s’intensifia alors qu'ils regardaient partout sauf vers l'autre. Anna commença à se sentir étouffée pas la tension.

— Je pense que je dois…

— Je ne dérangerai pas Mrs. Leatham à présent, dit Mr. Aston au même moment, brisant le charme, de ce qui se rapprochait dangereusement de l'attraction, au plus grand soulagement d’Anna. De ce que vous m’en avez dit, Mrs. Leatham n’est pas en position de recevoir des visiteurs, même ceux qui souhaitent lui venir en aide.

— Pas pour le moment. Non, je pense que vous avez raison. Cependant, j’espère que vous reviendrez bientôt lui parler vous-même. Vous trouverez peut-être plus facilement que moi des mots de condoléances et de soutien, ajouta-t-elle regrettant son impatience de le voir s’en aller.

— Je viendrai demain sans faute.

Mr. Aston s’inclina et s’en alla. Et, parce qu’il était de dos et ne pouvait pas observer le changement dans son regard, Anna se retrouva libre de faire ce qu’elle n’avait pas osé faire plus tôt : régaler ses yeux de la vue de ses épaules qui semblaient suffisamment larges pour porter tous les fardeaux qui lui tomberaient dessus, y compris les siens.

Il disposa son chapeau sur sa tête et s’en alla à grandes enjambées sur le chemin.

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