L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Trente-quatre
E leanor revêtit sa toilette pour le bal chez Mrs. Skeffington dans un état d’anticipation rêveuse. Elle avait espéré entrevoir Lord Worthing au cours des jours précédant la soirée, particulièrement à la réception de Mrs. Penniwraith, mais il n’avait pas fait acte de présence. Tout du moins, il n’était pas venu avant qu’elles ne prennent congé tôt dans la soirée ; la foule s’étant révélée insupportable pour Lady Ingram.
Son choix de nouvelles robes s’était réduit comme une peau de chagrin, mais elle choisit de se mettre en valeur et se décida pour une sage robe verte, avec un décolleté carré avec de la dentelle s’étendant depuis les manchons. La femme de chambre de Lady Ingram boucla ses cheveux et attacha un collier composé de pierres semblables à des émeraudes, mais fausses, assorties à sa robe.
Elle ressentit sa présence dès qu’il entra. Il chercha son regard et leva la main en un salut discret, les yeux brillants. Eleanor trembla d’anticipation. Fini l'agonie de l'indécision, de ne pas savoir ce qu'il ressentait. Elle lutta pour conserver une expression réservée, même si elle avait envie de sourire.
Quand Eleanor se tourna, elle fut heureuse de n’avoir pas fait étalage de son cœur à la vue de tous. Harriet Price avait été témoin de l’échange et montrait les dents en signe d’hostilité. Eleanor redoutait le jour où la jalousie mesquine de Harriet lui causerait du tort, mais elle décida de ne pas s’inquiéter de ce que pensait Harriet Price ce soir. Cette soirée était source de bien trop de joie.
Eleanor tourna son attention vers Lydia.
— Qui cherches-tu ? Bien que, si c’est celui à qui je pense, il est là-bas.
Elle fit un geste du menton.
— Je ne sais pas si je cherche quelqu’un en particulier, rétorqua Lydia en haussant un sourcil, mais elle jeta un coup d’œil au commandant Fitzwilliam.
Comme lié par un fil, le commandant se dirigea vers elles.
— Miss Ingram, comme je suis heureux de vous voir ce soir. J’ai parlé avec votre frère avant de venir et il m’a invité à un dîner en famille la semaine prochaine. Il a promis d’être présent à table pour l’occasion.
Le commandant Fitzwilliam s’inclina, parla et sourit tout à la fois, clairement épris en présence de Lydia.
— Bonsoir, Miss Daventry, ajouta-t-il après coup.
— Eh bien ! Si mon frère a promis d’être à table, il le sera certainement. Une fois son esprit fixé sur un objectif, il fait ce qu’il faut pour le réaliser.
Lydia ouvrit son éventail et bloqua la vue sur son profil, ignorant un gentleman qui essayait d’attirer son attention.
Le commandant Fitzwilliam se plaça entre elle et le gentleman, la dérobant à la vue de ce dernier.
— En attendant, dites que vous allez danser la prochaine valse avec moi. Réservez les danses campagnardes à d'autres.
Eleanor réprima un sourire. Lydia n’avait aucune chance. Une personne habituée à commander des hommes sur le champ de bataille connaissait le moyen de conquérir le cœur d’une femme.
— Très bien, répondit Lydia. La prochaine, avant le souper.
Le commandant Fitzwilliam lui adressa une légère révérence, les yeux étincelants.
— Auquel, j’espère, vous me permettrez de vous escorter.
Eleanor avait été témoin de cette conversation, mais le commandant avait pris soin de l’inclure dans son discours en tant que conspiratrice pour qu’elle ne se sente pas exclue. À présent qu’elle observait les alentours, elle aperçut Judith Broadmore et Harriet Price plongées dans une intense conversation et remarqua qu’elles regardaient vers elle plus d’une fois.
Elle fronça les sourcils. Comme Lydia était partie danser avec le commandant, Eleanor se retrouva seule et elle finit par s’asseoir sur le côté, cherchant à entrevoir Lord Worthing. Où était-il ? Il avait spécifiquement demandé cette danse.
De l’autre côté de la salle, Judith conversait désormais avec une autre femme, dont les yeux s'écarquillaient, la main sur la bouche. Eleanor détestait penser à qui pouvait être l’objet de leurs commérages et refoula un sentiment d’appréhension qu'elle était sûre d'être déplacée.
— Je voulais venir plus tôt, mais j’ai été retenu. Je vous prie d’accepter mes excuses les plus sincères, Miss Daventry. Je ne pouvais pas faire autrement.
Le visage de Lord Worthing était auréolé par la lumière du lustre, et les plis de sa mâchoire se dessinaient en relief.
— Bien que vous avoir laissée seule soit impardonnable.
Le soulagement qu’elle ressentît à son arrivée lui coupa presque le souffle. Elle ne l’avait pas vu approcher.
— Vous êtes tout pardonné, monsieur.
Il l’aida à se lever et plaça sa main sur son bras.
— Un pardon accordé si rapidement ? Nous avons parcouru un long chemin, badina-t-il. Nous avons manqué la valse, mais je vois que c’est pratiquement l’heure du souper. Je suis venu vous faire tenir votre promesse. Y allons-nous ?
La foule commençait déjà à se déplacer vers la salle à manger où de grandes tables avaient été dressées, des groupes discutant autour de chacune d’elles. Eleanor était trop nerveuse pour parler, mais l’agitation bruyante des conversations tourbillonnant autour d’eux rendit les mots superflus. Lord Worthing les mena à une table avec deux chaises libres.
— Je ne sais pas où se trouvent les autres, mais laissons-les se débrouiller par eux-mêmes, dit-il en adressant un sourire intime à Eleanor. Puis-je vous laisser seule un instant, le temps que j’aille chercher de quoi nous sustenter ?
Elle acquiesça. Lord Worthing rejoignit le buffet et revint, tenant en équilibre une assiette contenant des sandwiches et quelques tranches de jambon, ainsi que deux verres de sirop de capillaire et d’eau.
— Je pense que Mrs. Skeffington essaye de rivaliser avec l’Almack dans le choix de son banquet, murmura-t-il à l’oreille d’Eleanor, lui procurant un frisson de plaisir.
Malgré la foule, elle eut la sensation qu’ils n’étaient que tous les deux.
— Oh oh ! Vous n’avez pas réservé de sièges pour nous, n’est-ce pas ? le taquina le commandant Fitzwilliam, s’arrêtant près d’eux avec Lydia à son bras. Et avez-vous même pensé à vos sœurs ?
— Comme il est éprouvant d’être accablé de sœurs, plaisanta Lord Worthing, les yeux rivés sur Eleanor. On s’occupe bien d’elles. Anna est avec Harris et Phoebe avec Mr. Drake. Ils sont amis, alors je peux compter sur ces hommes pour filer droit. Voyez, ils sont assis là-bas, dit-il au commandant.
Lydia toucha l’épaule d’Eleanor.
— Je pense que nous allons vous laisser à votre souper, annonça-t-elle, pressant légèrement son épaule.
Eleanor les regarda partir tandis que Lord Worthing prenait une gorgée de sa boisson. Il la reposa et concentra son attention sur elle.
— Votre première saison touche à sa fin, Miss Daventry. S’est-elle déroulée comme vous l’aviez imaginée ?
— À peu de choses près, expliqua-t-elle. Je ne m’attendais pas à être sollicitée pour autant de danses ni à me faire tant d’amis. Cela a été plus délicieux que je n’aurais pu imaginer.
Elle posa sa main sur la nappe, incapable d’avaler ne serait-ce qu’une bouchée de son souper.
Lord Worthing sembla comprendre ses mots.
— Je ne peux dire que cette saison se soit déroulée comme je l’avais prévu.
— Non ? s’enquit Eleanor, la voix faible.
Que voulait-il dire ? Regrettait-il leur relation ?
— Non, je…Il s’arrêta brusquement, puis, changea de sujet. Avez-vous finalement deviné la signification de ma composition florale ? demanda-t-il.
Le bouquet était posé sur la petite table dans sa chambre à coucher depuis qu’il le lui avait offert, et était encore en fleurs. Il avait déniché de l’herbe semblable à de la paille pour maintenir les fleurs ensemble en les cueillant et elle avait laissé le bouquet tel qu’il le lui avait offert. Il ressemblait à une rudbeckie hérissée, mais aux couleurs inversées. Le sombre à l’extérieur et le jaune au milieu.
— Je n’ai pas été capable de deviner, monsieur.
— Les tulipes noires et violettes représentent un ciel orageux. Les orages qui frappent lorsque votre vie prend une tournure inattendue. Le jaune au centre est un rayon de soleil lumineux. L’espoir au milieu de la tempête, murmura Lord Worthing, se penchant vers elle.
Il fit une pause jusqu’à ce qu’elle rencontre son regard.
— Vous, Miss Daventry, êtes le soleil.
La dernière chose que Stratford avait prévu de faire ce soir était de se déclarer en public — ayant été témoin du rejet et de l’humiliation de Carlton. Cependant, quand il vit la joie que ses mots avaient produite en Eleanor, infusant ses yeux d’une lumière radieuse, il ne put se retenir.
— Miss Daventry…
Stratford fut interrompu par la maîtresse de maison qui arriva et tapota sur son épaule, lui demandant si elle pouvait lui dire un mot.
— En privé, ajouta Mrs. Skeffington en regardant Miss Daventry avec des yeux durs.
Avec un regard d’excuse pour Miss Daventry, il suivit Mrs. Skeffington hors de la salle à manger. Ils longèrent la salle de bal jusqu’à atteindre le couloir menant aux ailes des appartements privés. Là-bas, elle s’arrêta et se retourna pour lui faire face.
— Lord Worthing, je suis contrainte de vous informer que vous avez été abusé à propos de la bonne réputation de Miss Daventry.
Mrs. Skeffington était en proie à une forte émotion et elle se força à demeurer calme dans ses propos.
— La mère de Miss Daventry est une lady de petite vertu bien connue sur le continent.
Stratford haussa ses sourcils, la colère montant en lui.
— Je sais que sa mère a eu un mariage des plus inhabituels. Elle s’est enfuie avec un comte français avant d’avoir porté le deuil de son mari. Mais elle est mariée. Et tout cela s’est produit lorsque Miss Daventry n’avait que sept ans. Sa mère n’est pas revenue en Angleterre depuis.
— Je tiens de source sûre qu’il existe un déshonneur au sein de cette famille et qu’elle ne mérite pas d’être reçue en société. Du moins, par aucune famille qui souhaite conserver sa bonne réputation.
Mrs. Skeffington scruta la salle de bal qui se remplissait rapidement et s’éventa.
—Quel est le rapport avec Miss Daventry ? Son père était un gentleman et mon oncle la considérait suffisamment pour l’adopter en tant que pupille. Suffisamment pour que Lady Ingram la parraine… protesta Stratford avec irritation.
— Je crains que cela ne soit pas tout, persista Mrs. Skeffington. J’ai parlé à l’une de ses camarades de classe et Miss Daventry a été vue en train d’escalader le mur menant à sa fenêtre après minuit ; la nuit même où le professeur de latin a mystérieusement déserté son poste. Elle avait démontré une certaine aptitude pour cette langue et avait pris des leçons particulières. Quand Miss Price l’a questionnée sur l'endroit où elle était allée, elle a refusé de répondre. Miss Daventry, conclut Mrs. Skeffington avec un odieux triomphe, avait une liaison.
La pièce tournoya autour de lui. Le regard de Stratford demeura fixé sur Mrs. Skeffington tandis que son esprit passait en revue les implications. Si Miss Daventry était accusée de cela par l’hôtesse du bal de ce soir, sa réputation était en danger imminent. Il devait faire quelque chose. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Mrs. Skeffington n’avait pas fini.
— Lord Delacroix m’a tout raconté. Si la mère de Miss Daventry est de si petite vertu, il n’est pas surprenant que sa fille…
— Lord Delacroix est ici ? la coupa Stratford.
— Oui, il est arrivé il y a peu…
Mrs. Skeffington ne put développer sa pensée, Stratford parti brusquement la privant de la satisfaction de voir le comte offensé.
— Très bien ! souffla-t-elle de derrière lui.
Eleanor, seule, commença à se sentir mal à l’aise. Plus d’une paire d’yeux étaient fixées sur elle et elle vit des femmes murmurer derrière leurs éventails, la regardant avec des expressions d’horreur et de jubilation. Elle commença à se sentir à l’étroit dans son propre corps et regarda autour d’elle en quête d’amies, mais ne vit personne. Lydia était nulle part en vue. Phoebe lui tournait le dos. Eleanor fit un pas hésitant en direction de Phoebe, mais la vue d’Anna qui la fixait avec une expression étrange l’arrêta.
Les murmures et ricanement s’intensifièrent tandis qu’Eleanor se forçait à contourner la salle de bal. Même les hommes la lorgnaient d’une façon plus qu’inconfortable. L’escalier menant à la sortie n’était que quelques pas plus loin.
Mrs. Skeffington la rencontra au bas des marches et annonça d’une voix forte :
— Miss Daventry, vous n’êtes plus la bienvenue dans ma maison. Je vous demande de vous en aller immédiatement.
Eleanor déglutit et tenta :
— Mais pourquoi ? Je n’ai pas…
Elle regarda autour d’elle et ne vit que des visages hostiles. Elle aperçut Lydia, son expression un mélange de choc et de désarroi. Phoebe la dévisageait avec horreur et Lord Worthing était nulle part en vue.
Mrs. Skeffington se plaça entre elle et la foule, l’empêchant de recevoir un soutien salutaire.
— Veuillez partir, ajouta-elle, implacable.
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