L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Vingt-huit
L e lendemain matin, Eleanor accompagna Lydia dans la chambre de Lord Ingram puisqu’il se sentait suffisamment bien à présent et appréciait grandement les visites. Même si cela signifiait un récit détaillé des aventures de la veille. Toujours insatisfaite de la façon dont sa soirée s’était terminée, Eleanor se força à ajouter sa part d’anecdotes à la description enthousiaste de Lydia, taquinant Lord Ingram à la fin d’un : « Je suis certaine que vous n’auriez jamais souhaité entendre un mot sur l’Almack. »
— Quand vous êtes bloqué au lit, le moindre divertissement est bienvenu, déclara Ingram. Maintenant.
Il croisa ses mains sur ses genoux.
— T’es-tu décidée pour l’étoffe en soie ou en satin ?
Eleanor fut obligée de rire, mais Lydia répondit en toute sincérité :
— La robe bleue avec des nœuds en satin. J’ai pris part à presque toutes les danses et je jure être usée jusqu’à l’os. Tellement de personnes m’ont demandé de tes nouvelles ; tu en aurais été très honoré. Tes connaissances habituelles, mais aussi une certaine Miss Georgiana Audley qui vient tout juste d’arriver en ville. Quand nous avons été présentées, elle a mentionné avoir fait ta connaissance.
Lord Ingram leva la tête à cette nouvelle.
— Miss Audley est revenue ?
— Oui. Elle était terriblement hâlée, mais j’ose dire que l’air de Londres lui fera du bien. Sa mère est décédée et son père l’a ramenée à leur maison familiale pour régler des affaires.
Ingram fronça les sourcils.
— Quand sa mère est-elle morte ? L’a-t-elle dit ?
— Non, mais j’imagine que c’est récent. Elle était toujours en demi-deuil et a refusé de danser avec quiconque.
Lord Ingram digéra cette information, mais ne fit aucun autre commentaire. Il fit seulement savoir à Lydia qu’il espérait qu’elle transmettrait ses respects la prochaine fois qu’elles se rencontreraient. Semblant prendre sur lui, il redirigea la conversation sur le bal.
— Et vous, Eleanor, avez-vous été sollicitée pour toutes les danses ?
— Pratiquement, répondit-elle. Je n’ai été déshonorée à aucun moment.
Son esprit retourna involontairement à sa rencontre avec Harriet Price qui, d’après son expression, semblait impatiente de causer la chute d’Eleanor. Sa joie d’avoir dansé avec Lord Worthing n'avait pas résisté aux forces combinées de son abandon pour Judith Broadmore et l’affront causé par l’attaque de Harriet.
Lydia sortit Eleanor de sa courte rêverie avec les mots suivants :
— Stratford a dit qu’il allait te rendre visite aujourd’hui.
Après une folle lueur d’espoir, Eleanor réalisa que Lydia s’était adressée à son frère.
— J’espère en effet qu’il sera si obligeant. C’est d’un ennui intolérable d’être allongé ainsi.
Regrettant peut-être l’étalage de sa frustration, Ingram les éblouit d’un sourire qui, pensa Eleanor, devait faire palpiter bien des cœurs de jeunes demoiselles.
— Fred, notre compagnie n’est-elle pas suffisante ?
Lydia lui jeta un regard furieux.
— Je m’excuse pour mon humeur noire. Vous l’êtes, bien entendu.
Ingram tira sur l’oreiller derrière sa tête afin de le redresser.
— La vérité est que j’ai hâte de me lever et de me rendre utile, mais je sais que je ne le peux pas. Je suis immobilisé dans cette position jusqu’à ce que l’os se ressoude, du moins, c’est ce que dit le docteur.
— Eh bien, espérons que Lord Worthing viendra alléger votre ennui, déclara Eleanor. Néanmoins, nous pouvons vous divertir à deux, n’est-ce pas, Lydia ? Où est le jeu de backgammon ?
— Donc, vous avez l’intention de rester et de faire plaisir à un invalide, souligna Ingram. Absolument, apportez le jeu. Si vous pouviez simplement sonner la cloche, Hartsmith saura où le trouver. Oh, quand on parle du loup. Hartsmith, savez-vous où trouver un plateau de backgammon ?
Le majordome, la main toujours sur la poignée de porte, attendit que Lord Ingram finisse de parler.
— Je vais apporter de ce pas le plateau, monsieur le comte. Mais Lord Worthing est ici et désire vous voir. Le cuisinier n'attend qu'un mot pour servir le déjeuner.
Eleanor leva les yeux quand Lord Worthing entra dans la chambre, mais elle baissa les yeux dès qu’il regarda dans sa direction.
— Ah, Stratford, te voici, dit Lord Ingram en guise de salutation. Nous parlions justement de toi et tu arrives juste à temps pour le déjeuner.
Lord Worthing secoua la tête.
— Je n’avais pas l’intention de vous déranger. Ingram, je suis venu pour te dire un mot, mais je peux revenir plus tard.
— Non, Stratford, insista Lydia. Vous devez vous joindre à nous pour le déjeuner.
Ingram ne toléra aucun autre argument.
— Hartsmith, ajoutez une assiette à table, voulez-vous ? ordonna-il avant de se tourner vers Stratford. Inutile de me regarder essayer d’équilibrer une assiette sur mes genoux. Joins-toi aux dames pour un déjeuner civilisé. Remonte après et nous pourrons discuter.
Lord Worthing se laissa persuader et suivit les demoiselles au rez-de-chaussée, où Lady Ingram s’installa en bout de table. Après avoir salué Stratford et ordonné que l'on fasse circuler les fruits et les sandwiches, elle appela Lydia pour que celle-ci lui explique ce qu’elle savait à propos de la réception informelle chez Mrs. Dartmouth où Mrs. Bannings avait été invitée à chanter. Lydia se lança dans ce qu'elle savait de l'affaire et Lord Worthing s’adressa à Eleanor, placée à son côté :
— J’espère que nous pourrons vous voir samedi soir au théâtre, si vous voulez vous joindre à nous dans notre loge. Anna et Phoebe seront toutes deux présentes. Serez-vous libre, ainsi que Lydia ?
— Non, monsieur. Je crains d’avoir déjà accepté une invitation à dîner à la demeure de Lord Carlton et d’aller ensuite au théâtre avec lui et sa sœur.
Elle leva les yeux et perçut la déception dans ceux de Stratford avant qu’il ne détourne le regard. Tendant la main pour attraper un petit gâteau sur le plateau face à elle, elle s’efforça de parler normalement :
— Lydia a décliné l’invitation et je ne suis pas certaine de ce qu’elle a l’intention de faire.
Lord Worthing ne répondit pas tout de suite. Finalement, il dit :
— Je vois que je suis arrivé trop tard. Peu importe. J’honorais la mission de Frederick de vous escorter et, bien que je sache que l’on s’occupe parfaitement de vous, je ne voudrais pas négliger mon devoir.
Il s’agissait d’un discours décourageant. Il pense seulement à son devoir. N’espère pas, se réprimanda-t-elle. Cependant, quand elle comparait ses paroles et l’expression déçue au fond de ses yeux, elle ne pouvait s’empêcher de penser que ses propos n’étaient qu’un masque. L’espoir reprit racine en elle. Eleanor jeta un coup d’œil à Lydia, mais Lady Ingram conservait toute son attention. Elle devait mettre fin à cette conversation par elle-même.
— Vos sœurs profitent-elle de leur saison ? demanda Eleanor après un silence.
— Oui, je le crois.
Lord Worthing prit une gorgée d’eau avant de jeter un coup d’œil rapide en direction de Lady Ingram et de dire d’une voix basse :
— Miss Daventry, je m'excuse de vous avoir quittée si brusquement après notre danse hier soir.
— Oui, bien sûr, dit-elle, les yeux fixés sur son assiette. Vous aviez d'autres obligations à remplir.
— J’avais en effet d’autres obligations. J’essaye de découvrir ce que je peux concernant l’accident d’Ingram et j’ai vu… Quelqu’un me faire un signe d’urgence, alors j’ai dû vous quitter, expliqua-t-il en croisant son regard. Je vous assure, rien d’autre n’aurait pu m’arracher à une si délicieuse compagnie.
— Je vois.
Ses yeux s’accrochant aux siens, Eleanor eut tout juste le temps de répondre avant que Lady Ingram n’interroge Lord Worthing sur la probabilité de sa présence à la soirée où la soprano chantera. Il répondit qu’il n’avait pas encore reçu d’invitation et le sujet bascula sur les prestations à venir à Covent Garden. Il n’était plus question de conversation privée entre eux deux, mais, quand il lui passa un plat, ses doigts effleurèrent sa main et, surprise, ses yeux rencontrèrent les siens. Il risqua un sourire fugace avant de retourner son attention sur Lady Ingram.
EN MONTANT les escaliers après le déjeuner, Lord Worthing repensa à leur trop brève conversation pendant le déjeuner. Il aurait souhaité pouvoir parler plus longtemps avec Miss Daventry et l’entendre dire qu’elle avait compris. Quand il était arrivé, elle n’avait pas soutenu son regard. Rien de surprenant. Il l’avait quittée si rapidement la veille que cela n’avait pu paraître que grossier. Mais, après lui en avoir expliqué la raison, la chaleur était revenue dans son regard. Il se contenterait de cela — pour le moment.
Une soirée au théâtre dans la même loge lui aurait offert de nombreuses occasions de poursuivre la conversation. Il atteignit l’étage et souffla entre ses dents serrées. Une multitude d’occasions pour revendiquer un peu plus son cœur. Le fait qu’elle ait déjà accepté d’y aller avec Carlton le déchirait de l’intérieur. Était-elle déjà fiancée ? Ingram aurait sûrement dit quelque chose.
Quand il entra dans la chambre d’Ingram, son ami fit sortir son valet.
— Fini, il me semble ? demanda Stratford.
Ingram indiqua une chaise de la main.
— Je suppose que tu as des nouvelles pour moi ?
— Fitz m’a demandé de te relayer cette information et a promis de venir en personne avec un rapport dès que possible. Quelqu’un s’est introduit dans ton bureau au quartier général la nuit dernière.
— Ont-ils attrapé l’homme ? Demanda Ingram en s’agitant. Fitz avait quelqu’un en poste qui surveillait le quartier général, je suppose qu’il a été témoin du cambriolage.
Stratford secoua la tête.
— Cela s’est produit en fin de journée pendant que des employés étaient encore présents. Il y avait trop de monde entrant et sortant du bâtiment pour que le guetteur distingue une activité insolite. Comme tu l’as demandé, ton secrétaire laisse Fitz mener une enquête approfondie et le cambriolage n’est pas encore publiquement connu. Le secrétaire a dit qu’il s’y trouvait une liste partielle d’inventaire qu’il avait oubliée de prendre avec lui et le voleur s’en est emparée. Ce n’est pas véritablement préjudiciable, a-t-il assuré, mais c'est quand même une information utile pour l'ennemi, et il se blâme. Il a dit que sa lettre de démission arrivera par courrier demain.
Ingram fit un geste dédaigneux.
— Ce devait être urgent pour que le voleur prenne un risque si élevé. Je me demande si l’ennemi ne se prépare pas à une attaque de grande envergure pour qu'il soit si déterminé à obtenir ce document, spécula Ingram en laissant échapper un bref juron. J’abhorre être cloué au lit de cette façon. Je suis complètement inutile.
Stratford acquiesça, n'ajoutant pas l'insulte à la blessure en tentant de le consoler. Après une minute, il reprit :
— Il y avait un faire-part dans le journal à propos des fiançailles de Conolly avec une veuve, détentrice d’une fortune loin d’être modique, et il vend sa charge. Fitz peut continuer à le suivre selon tes ordres, mais je ne pense pas qu’il soit notre homme. La malchance de Delacroix, d’autre part, a continué.
— Très bien. Nous allons abandonner la surveillance de Conolly, décida Ingram d’un air vague. Delacroix est peut-être suffisamment désespéré pour vendre des informations afin de garder la tête hors de l’eau. Et il est français, après tout.
Stratford se pencha en avant.
— Actuellement, c’est cet élément qui me fait penser que ce n’est pas lui. Je connais ces français arrivés au cours du règne de la Terreur. Ils travaillaient avec mon père dans le district de Spitalfields. Ils n’ont aucun lien avec l’empereur et étaient désireux de se distancer de tout ce qui se passait sur le continent.
Il croisa le regard d’Ingram.
— Cependant, pour être tout à fait franc, je dois ajouter que Delacroix était attendu à l’Almack hier soir et ne s’est pas montré. J’ai entendu ses acolytes exprimer leur surprise face à son absence. Ils ont dit que c’était inhabituel de sa part de manquer une occasion d’approcher une lady fortunée, surtout qu’il y en avait en grand nombre.
Ingram observa Stratford avec perspicacité.
— C’est une source d’information utile qui mérite d'être examinée. Ces indices le rendent suspect, mais les preuves sont trop peu nombreuses pour l’incriminer. Puisqu’il est notre piste la plus solide, cela ne coûte rien de le faire suivre, alors continuons dans cette voie. Malgré l’assurance que tu as en lui, échapper à ses créanciers peut tordre la morale d’un homme, qu’importe le degré de noblesse avec lequel il a fait ses débuts.
— Oui, évidemment, conclut Stratford.
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