L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 5
Quand Harry salua le dernier de ses paroissiens, il aperçut Mrs. Leatham s’éloigner avec son invitée. Miss Tunstall se pencha vers son amie, leurs bonnets se touchant, avant qu’elles ne se séparent en riant. Il n'avait pas eu le temps de l’informer des mesures prises à la suite de son attaque sur la route et le service du dimanche matin n’était pas le lieu pour le faire. Il se rendrait au manoir Durstead avant le dîner des Rigby. Il avait seulement besoin de décider quel jour serait le mieux. Il irait peut-être mardi matin pour ne pas sembler trop impatient.
Mais il était impatient.
— Aston. N’êtes-vous pas heureux de nous voir ?
Harry se retourna, étonné d’entendre une voix aussi familière ici, mais ses oreilles ne lui avaient pas fait défaut. En effet, il s’agissait de Julian Cranfield. Et était-ce Sir Lewis Faure avec lui ? Ah, tout devenait clair. Harry se souvint que Sir Lewis avait un pavillon de chasse dans le Wiltshire.
— Adoptez-vous le style rustique, Jules ? demanda Harry en haussant les sourcils et en leur faisant face.
Julian Cranfield était un dandy en passe d’hériter d’un oncle sans enfant d’un domaine non négligeable. Il aimait se vêtir de façon appropriée à un tel avenir, ne portant que des gilets colorés et élaborés, tout en exhibant toutes sortes de bagues, montres à gousset et lorgnons, généralement tout à la fois. Et puisque, d’une manière que Jules considérait comme un affront calculé, son oncle se révélait plus robuste que prévu et fermement attaché à la vie, il se retrouvait souvent à un point où sa modeste pension trimestrielle ne pouvait plus cautionner son exubérance.
— Je vois que vous avez réussi à vous attirer la sympathie de Lewis ici présent, ajouta Harry sachant cela mais incluant les deux hommes dans son hochement de tête enjoué. C’est une bonne chose, aussi. Votre bourse est probablement vide au point de mendier le prix d’un ticket de diligence.
— Vous ne me faites pas justice, Harry, répondit Julian avec un regard blessé. Même si je suis un panier percé, deux mois à la campagne suffiront à me remettre sur pied et mes créanciers ne peuvent me trouver ici.
Les mots suivants de Julian amenèrent un sourire ironique au visage de Harry.
— J’ai plus de bon sens que vous ne m’en faites crédit.
— Et moi, moins, apparemment, enchaîna Sir Lewis avec un haussement d’épaules jovial. Je me fais toujours avoir. Mais j’avais raison de penser que nous vous trouverions ici.
— Où d’autre un dimanche matin ? rétorqua Harry.
— Qui étaient ces deux magnifiques créatures qui viennent de s’en aller ? Je ne m’attendais à trouver personne ici, excepté un parterre de fleurs fanées.
Le regard de Julian suivit l’attelage disparaissant de leur vue.
— L’une d’elles me semblait familière, mais je n'ai vu que son profil.
— Personne susceptible de vous intéresser, lança Harry un petit peu trop rapidement. Mrs. Leatham reçoit son amie.
— Qui s'appelle ? s’enquit Julian, plissant les yeux en direction de l’attelage au loin.
Harry fronça les sourcils.
— Il est peu probable que vous la connaissiez. Il s’agit de Miss Anna Tunstall.
Julian siffla.
— La connaître ? Tant s’en faut. Elle est la sœur du nouveau comte de Worthing. Vous savez, Stratford Tunstall, qui a hérité de son oncle ? Miss Anna Tunstall est la jumelle la plus vivante dont le discours est tant sibyllin que vous ne pouvez être certain qu’elle ne se rit pas de vous, ajouta-t-il un peu naïvement. Je suis seulement surpris qu’elle ait accepté de se séparer de sa sœur.
Harry sursauta.
— Une jumelle ?
— Identique, confirma Julian avec un hochement de tête significatif. Il existe deux de ces beautés, mais l’aînée, Miss Phoebe Tunstall, est la plus complaisante des deux. Elles ont eu deux saisons et aucune n’a trouvé chaussure à son pied.
— « Trop difficiles » c’est ce que la bonne société en a conclu, ajouta Sir Lewis en étudiant ses ongles.
Harry savait que Lewis n’accordait pas grande importance aux racontars de la société.
Miss Marianne avait traîné sa sœur à l’écart de leurs parents et commençait à graviter autour des amis de Harry. Elle laissa tomber son éventail. Ni Julian ni Sir Lewis ne semblèrent le remarquer, bien que Harry présumât que le subterfuge leur était destiné. Rendant les armes, Harry s’avança pour le ramasser.
— Miss Marianne, appela-t-il de derrière elle. Je pense que vous avez fait tomber ceci.
Elle se retourna et posa une main sur son cœur dans un geste pratiqué, ses cils papillonnant en direction de ses amis.
— Oh, Mr. Aston, je vous remercie. Je ne m’en étais pas rendu compte.
Sa grande sœur jetait des regards furtifs dans la direction de Harry bien qu’elle n’eût pas encore établi un contact visuel direct depuis leur première rencontre. Miss Rigby semblait moins prétentieuse que sa sœur, mais elle ne débitait pas plus de deux mots en sa présence. C’était une femme d'une timidité inexplicable.
— Avez-vous des amis en visite, Mr. Aston ? s’enquit Miss Marianne, de manière assez évidente. J’espère qu'ils savent qu’ils seront les bienvenus à notre soirée vendredi soir. Je peux vous obtenir deux invitations.
Julian évalua Miss Marianne, qui était plutôt avenante.
— Aston, je crois que vous avez négligé de faire les présentations. Il faut y remédier immédiatement.
Harry s’exécuta.
— Miss Rigby, Miss Marianne Rigby, permettez-moi de vous présenter mes amis, Mr. Julian Cranfield et Sir Lewis Faure, qui possède un pavillon de chasse dans le…
Il adressa un regard interrogateur au gentleman silencieux qui répondit immédiatement.
— Dans le Beckhampton.
— Dans le Beckhampton, répéta Harry avant de se retourner avec surprise. Je ne savais pas que vous viviez aussi près.
— Je ne suis pas revenu depuis Noël et vous n’avez obtenu la cure qu'en janvier, répondit Sir Lewis. J’avais l’intention de vous écrire, mais cela me semblait fastidieux alors que vous l’apprendriez tôt ou tard.
Le visage de Harry se fendit d’un large sourire.
— Eh bien, dans ce cas, Lewis, vous êtes un de mes paroissiens, annonça-t-il en lui administrant une claque dans le dos.
Lewis lui adressa un drôle de regard et Julian ajouta son grain de sel.
— Harry voulait vous parler de la dîme.
— En aucun cas, dit Harry. Je voulais vous parler de votre âme, ajouta-t-il puis rit en voyant l’expression alarmée de Julian. N’ayez crainte, Jules. Vous êtes en sécurité. Je sais reconnaître lorsqu’une cause dépasse la capacité humaine.
La lèvre inférieure de Miss Marianne commença à ressortir alors que le badinage se poursuivait sans elle.
— Je vais en parler à maman. Je suis certaine qu’elle a des invitations supplémentaires pour vendredi soir.
— Votre serviteur, Miss Marianne.
Julian s’inclina en faisant une révérence, à laquelle Miss Marianne répondit d’un sourire faussement timide. Elle fit la révérence et Julian la regarda s'envoler.
— Essayez de vous comporter correctement ici. Je n’ai pas besoin de loups dans mon troupeau, murmura Harry.
— Diantre, Harry, protesta Julian.
Miss Rigby fit une pause devant eux.
— Sir Lewis, j’ai cru comprendre que nous devons vous remercier pour la restauration de la grange des Callman après l'incendie.
Elle s’exprima avec une certitude qui montrait qu’elle connaissait déjà la réponse.
Sir Lewis sembla embarrassé par l’attention, mais il se montra à la hauteur.
— Oui, Miss Rigby, on m’a informé du besoin et la solution était suffisamment simple.
— Je vous remercie, répondit Miss Rigby. Cette famille reçoit de ma part une attention particulière.
Elle effectua une révérence efficiente et s’en alla. Harry observa son départ avec perplexité. C’est plus que ce qu’elle ne m’a jamais dit depuis les mois que je la connais.
Harry patienta jusqu’à onze heures le mardi matin, bien qu’il se soit levé aux aurores. Il ne savait pas si Miss Tunstall était une lève-tard, mais il suspectait qu’elle pourrait l’être et ne voulait pas la prendre au dépourvu devant des visiteurs. Il harnacha la paire alezane à son carrick avec une pointe de conscience sur le fait que la charrette, désormais parfaitement réparée, était généralement suffisamment bien pour ses paroissiens. J’essaye de l’impressionner. Il fronça les sourcils. Ce n’est pas bien. Elle devrait m’accepter pour l’homme ordinaire que je suis. Néanmoins, ce fut avec le carrick qu’il prit la direction de la résidence Leatham.
Seule Mrs. Leatham était assise dans le salon du matin. En réponse aux salutations de Harry et à son regard inquisiteur parcourant la pièce, elle dit :
— Anna est partie se promener pour profiter de cette matinée si douce. Il fait un petit peu trop chaud pour que je la rejoigne dans ma condition, mais je suis certaine qu’elle serait contente de marcher avec vous si vous tenez à la chercher. Elle ne doit pas s'être éloignée très loin au-delà du jardin et vous la dénicherez probablement sur le chemin ouvert qui mène à la prairie.
Harry resta quelques minutes de plus pour s’enquérir de la santé de Mrs. Leatham et demander si elle avait reçu des nouvelles du capitaine Leatham, avant d’accepter sa suggestion. Il aurait dû lui tenir compagnie plus longtemps. En effet, Mrs. Leatham avait semblé blême. Il se demanda si cela était dû à l’inconfort de sa condition ou si elle s'ennuyait simplement de son mari et se sentait déprimée à cet instant précis. Peut-être était-il préférable qu’il ne s’immisce pas trop dans sa vie privée. Cependant, ce qui était fait était fait et il accéléra le pas, impatient à l’idée de revoir Miss Tunstall.
À l’exception d’un des jardiniers, personne ne se trouvait dans le jardin et personne n’était visible sur le chemin traversant la prairie. Elle n’aurait sûrement pas été dans les bois après ce qui lui était arrivé, même si, supposait-il, la zone boisée proche du manoir ne présentait aucune menace et elle devait le savoir. Harry s'en approcha et remarqua le chien de berger au pied d’un arbre à l'orée du bois, le regard fixé sur quelque chose entre les branches.
Oh, Dieu du ciel, pas quelque chose, quelqu’un. Miss Tunstall avait-elle été effrayée ou blessée ? Harry accéléra le pas et émit un sifflement perçant. Le chien, reconnaissant l’appel d’un maître, abandonna sa proie et courut vers Harry, qui se pencha en lui adressant un sévère « non ! » avant de se radoucir et de tapoter la tête du chien pour lui montrer qu’il était pardonné. Quand Harry arriva à proximité de l’arbre, l’expression exaspérée de Miss Tunstall du haut de son perchoir provoqua un rire puissant en lui, qu’il laissa s’échapper lorsqu'il vit qu'elle était indemne.
— Il semblerait que vous soyez pour toujours mon chevalier errant.
Miss Tunstall était assise, un bras autour du tronc et les chevilles croisées sous elle. Harry garda les yeux fixés sur son visage.
— Un rôle auquel je me soumets volontiers, répliqua-t-il. Avez-vous été blessée ?
— Seule ma fierté a été blessée. Pour couronner mon humiliation, je vais devoir vous demander de m’aider à descendre, dit Miss Tunstall. Comme vous le voyez, j’ai déjà déchiré ma robe.
Elle était assise sur une branche basse et épaisse, et devait avoir grimpé en utilisant les nœuds de l’arbre, probablement en proie à une grande frayeur. Harry tendit les mains en l’air. Après une seconde d’hésitation, Miss Tunstall mit les pieds sur la branche se situant plus bas et se laissa tomber dans ses bras. Il l’attrapa juste au-dessus de sa taille et, sans avoir l’intention de jeter au loin les convenances, supporta le plus gros de son poids en la tirant à lui. Il se tint là pendant un moment, sous le choc, son corps contre le sien avant de se reprendre et de l’éloigner. Il pensa la voir rougir et pensa qu’il n’était peut-être pas le seul à avoir été affecté.
Désespéré de revenir à un comportement plus convenable, Harry joignit ses mains derrière son dos et se tourna en direction de la maison.
— Étiez-vous sur le chemin du retour ?
— Non, mais, après la fin ignoble de ma promenade, je crois que c’est préférable, dit-elle en époussetant sa jupe et prenant place à son côté. À qui ce chien appartient-il ? Le savez-vous ?
— Je crois que c’est celui de M. Harmon. C’est un chien de berger trop zélé qui a dû penser que vous étiez un mouton égaré.
— Mr. Aston, c’est un commentaire bien peu flatteur.
Le ton sévère de Miss Tunstall fut démenti par le frémissement de ses lèvres. Le chien avait examiné la protubérance d’une substance douteuse et s’approchait à présent d’eux en courant, sa queue fouettant l’air. Elle se rapprocha de Harry.
— Êtes-vous nerveuse au contact des chiens ? demanda-t-il en prenant sa main et en la glissant à son bras.
— Pas du tout. Nous sommes seulement partis du mauvais pied.
Miss Tunstall s’arrêta quand le chien se rapprocha d’eux, retira son gant et tendit sa main vers le bas afin de le saluer.
Harry attendit, prêt à intervenir, même s’il savait que le chien ne lui voulait aucun mal. Une fois que le canidé eut perdu tout intérêt, il s’enfuit et ils continuèrent le long du chemin en silence. Il aurait pu demander à Miss Tunstall ce qu’elle avait pensé du service dominical, mais cela donnerait l’impression qu’il partait à la pêche aux compliments. Ou cela pourrait laisser entendre qu’il était excessivement intéressé par l’inflexion religieuse de son esprit, ce qui, il fallait l’avouer, était vrai, même si ce n’était pas précisément son affaire. Ce n’était en aucun cas la bonne chose à dire.
— Avez-vous complètement récupéré de l’incident qui s’est produit à votre arrivée ? s’enquit-il avec un regard en coin.
Son profil était parfait à ses yeux, avec un nez romain qui surmontait une bouche en cœur suppliant d’être embrassée. Il détourna son visage vers l’avant. Il ne pouvait penser ainsi.
— Quelqu’un d’autre dans le village est au courant ? demanda Miss Tunstall en levant les yeux vers les siens.
Ses cils étaient étonnamment longs et foncés pour une personne avec des cheveux aussi blonds. Il était hypnotisé par la façon dont ses cils s’ouvraient et se fermaient sur ses yeux enchanteurs. Pendant un instant, emporté par les battements de son cœur, Harry oublia qu’elle avait posé une question et fut gêné quand elle le sollicita à nouveau. Ce ne fut que plus tard qu’il réalisa qu’elle avait évité sa propre question. Peut-être n’aimait-elle pas parler d’elle-même.
— Personne à part moi, répondit Harry, sinon Eli Smith, un domestique qui m’a aidé à rassembler vos affaires et à ranger votre malle, ainsi que deux autres hommes qui se sont chargés d’emmener la voiture et les chevaux loués jusqu’au relais de poste le plus proche. Ils sont discrets, je peux vous l’assurer.
Il ressentit le besoin de mentionner l’assistance d’une de ses domestiques, souhaitant lui épargner l’embarras à l’idée qu’il ait pu fouiller dans ses affaires. Il était vrai qu’il avait vu quelques objets que les jeunes filles distinguées gardaient cachés et, comme il n’avait pas de sœurs, il s’était retrouvé intrigué par leur nature mystérieuse.
— Je suis soulagée. Vous avez dit à Emily qu'il y aurait une enquête sur cette affaire. Pensez-vous qu’il y ait le moindre espoir que je récupère mes affaires ?
— J’ai reçu une réponse à ma demande. Le maire Mayne, notre juge de paix, m’a informé que des Bow Street Runners enquêtent sur une affaire similaire dans un village des environs. Je pense qu’ils viendront ici sous peu. Les bandits de grand chemin ont dévalisé un comte le mois dernier et ont filé entre les doigts de la patrouille à cheval à un point tel qu’il a été décidé que la situation requérait une enquête menée en bonne et due forme. C’est pourquoi les Runners ont été appelés.
Le bras de Miss Tunstall se crispa à son côté.
— Si vous le souhaitez, je peux être présent quand ils vous parleront, dit Harry.
Miss Tunstall acquiesça.
— J’en serais infiniment reconnaissante. Je me considérais comme une femme du monde, mais ce voyage m’a montré que je vivais une vie protégée. Je commence seulement à comprendre à quel point je suis innocente.
— Non, réfuta Harry se souvenant de la manière dont elle avait lutté pour s’asseoir après avoir reçu un coup à la tête et la manière dont elle l’avait taquiné alors qu’elle se sentait mal. Vous possédez le courage le plus incroyable que je n’ai jamais vu chez une jeune lady.
— Avez-vous des sœurs ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête et elle continua en souriant :
— Je pense que c’est la raison. Les femmes sont obstinées, Mr. Aston. Vous ne devez pas connaître beaucoup de jeunes dames, particulièrement si vous êtes curé depuis longtemps.
— Ah, commença Harry en arquant un sourcil. Mais, voyez-vous, je n’ai pas toujours été curé.
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