L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 27
Le premier jour de septembre arriva et le ventre d’Emily s’arrondissait à vue d’œil. Ses douleurs continuaient, mais Anna avait accepté que celles-ci soient trompeuses, comme Mrs. Foucher l'avait assuré à Emily, assurant qu’il n’y avait pas de besoin immédiat de faire mander le docteur.
Après une autre semaine sans voir Harry, bien qu’il eût promis à Emily qu’il viendrait, Anna avait commencé à accepter que cet intermède, le bref envoûtement qu’elle en était venue à admettre comme étant de l’amour, avait pris fin. Peut-être était-ce pour le mieux. Elle n’avait pas été fidèle à elle-même quand elle avait considéré l’idée de quitter la vie pour laquelle elle était née pour venir s’enterrer à la campagne. Alors qu’elle se tenait debout devant la fenêtre, observant la route qui menait au presbytère qui restait vide ces jours-ci, la douleur brute dans son cœur la submergea au point de lui couper le souffle.
La silhouette d’Emily se dessina dans l’embrasure de la porte du salon, sa coiffe nouée et ses gants en main.
— Y allons-nous ? demanda-t-elle.
Anna acquiesça et se tourna pour l’accompagner dehors. Quelle paire nous faisons ! pensa-t-elle. Nous pourrions faire pleurer un enfant au festival du Twelfth Night avec nos deux expressions misérables.
Dans l’éclat du jour, elles se promenèrent lentement sur le chemin qui serpentait entre les jardins du manoir Durstead. Anna prit une profonde inspiration et décida de chasser la douleur qui lui rongeait le cœur et l’âme. Que pouvait-elle faire ? Allez supplier aux pieds de Harry ? Voudrait-elle de lui dans de telles conditions ?
Elles firent le tour de la demeure en silence et Anna pensa qu’Emily souffrait de réflexions encore plus sombres. Son visage était plus blême que d’habitude et ses pas étaient hésitants. Elles étaient presque arrivées à la haie qui délimitait le jardin français quand Emily poussa un cri de douleur et posa sa main sur son abdomen.
— Anna, haleta-t-elle. Je ne crois pas que ce soit la même douleur que celle que j’ai ressentie auparavant. Je crois que c’est nouveau.
Il ne fallut qu'une seconde à Anna pour se remettre de sa surprise, mais la sensation fut rapidement remplacée par de la peur.
— Rentrons à la maison où je m’assurerai que l’on s’occupe de toi avant de faire mander le Dr Carson, dit-elle sur un ton qu'elle espérait rassurant.
Elle enroula son bras autour d’Emily. Puis, lorsque cette dernière rencontra des difficultés pour marcher, Anna prit le bras d’Emily et le plaça autour de ses propres épaules afin qu’elle puisse supporter davantage de son poids.
— Je ne pense pas que je puisse marcher, dit Emily.
— Je ne peux pas te laisser ici, très chère, et il n’y a aucun endroit où s’asseoir. Viens. Si je te laisse t’allonger, tu ne pourras plus te relever.
Anna s’essaya à de la légèreté, mais ce fut loin d’être suffisant.
— Regarde, la maison n’est pas loin. Allons-y un pas après l’autre et nous l’atteindrons. Tu as seulement besoin d’un petit peu de force. Tu as plus en toi que tu ne le penses.
Emily ne répondit pas, mais elle obéit et recommença à marcher, un pas après l’autre, s’arrêtant quand les douleurs surgissaient. Anna la tenait solidement et supportait autant de son poids qu’elle le pouvait. Alors qu’elles se trouvaient encore à bonne distance, une domestique d’arrière-cuisine se précipita par la porte arrière, apportant une vague de soulagement à Anna. Les domestiques les avaient repérées à travers les fenêtres.
— Allez chercher Albin. Non, attendez. Cherchez Forrester aussi. Albin sera suffisamment fort pour porter Mrs. Leatham et Forrester peut aller chercher le Dr Carson, cria Anna.
La domestique se précipita à l’intérieur. Peu de temps après, Albin apparut, courant aussi vite que son corps trapu le lui permettait, pendant qu’un autre valet partait à toute allure vers les écuries. Albin prit Emily des mains d’Anna, la hissant entre ses bras, et repartit à vive allure, Anna suivant derrière. Il porta Emily à l’étage, la respiration laborieuse, et la déposa gentiment sur son propre lit dans la chambre de maître.
Anna se sentit désarmée. Elle ne savait absolument rien à l’accouchement et, quand Emily hurla de douleur, Anna se força à s’asseoir à côté d’elle plutôt que de suivre sa propre inclination et de s’enfuir. Tu as dit que tu plaisantais, Emily. Mais tu as effectivement requis que je te tienne la main et je suis ici pour le faire.
Une autre vague de contraction submergea Emily et elle libéra une nouvelle fois un grognement qui semblait sépulcral. Cela glaça Anna jusqu’à la moelle. Toutes pensées s’envolèrent et elle ne put rien faire d’autre qu'accepter la bassine d’eau de lavande qu’avait apportée la domestique sans qu’on le lui ait demandé et d‘humidifier le front d’Emily.
Une heure passa, puis une deuxième, et Anna commença à être emplie d’effroi. Elle ne pouvait pas faire cela sans aide. Lorsqu'elle entendit le bruit de roues crissant sur le gravier, elle se précipita à la fenêtre. Le Dr Carson !
Elle faillit défaillir de soulagement et se tourna vers Emily.
— Le Dr Carson est ici. Tu n’as plus rien à craindre. Tout va bien se passer.
Les yeux d’Emily étaient fermés de douleur et de concentration, et elle ne répondit pas.
Le docteur sembla mettre une éternité pour monter les escaliers et entrer dans la chambre. Après une inclination de tête pour Anna, il lui demanda de se détourner pendant qu’il examinait Emily. Anna obéit, pensant à cet instant à quel point les femmes étaient vulnérables. Qu’est-ce qui pouvait pousser une femme à souhaiter une telle tourmente ?
Une vision la heurta et, avec elle, une bouffée de désir : celle d’Anna tenant l’enfant de Harry contre sa poitrine pendant qu’il la regardait de cette façon qui semblait transpercer son âme ; chérissant et aimant ce qu’il voyait. C’était trop pour elle et elle essuya les larmes de ses yeux.
— Miss Tunstall, je vais vous demander d’aller chercher Mrs. Foucher. C’est une sage-femme qualifiée et je pense avoir besoin de son aide, demanda le Dr Carson d’une voix ferme.
Cela prit une seconde pour que l’urgence atteigne la conscience d’Anna et le docteur ne regarda pas une seconde fois dans sa direction.
Elle sortit rapidement de la chambre et quitta le manoir Durstead, se hâtant vers le presbytère. Anna avait fait un tiers du chemin quand elle réalisa qu’elle avait oublié de mettre son bonnet. Elle aurait dû envoyer une domestique ou demander un attelage pour atteindre le presbytère plus rapidement. Elle ne savait pas si c’était la frayeur de s’être trouvée avec Emily pendant qu’elle souffrait pendant des heures ou si c’était un besoin profondément enfoui de poser à nouveau les yeux sur Harry, mais elle ne réfléchissait plus à rien. Se débarrassant de toute convenance, Anna se mit à courir de crainte que son retard ne cause du tort à son amie.
Elle passa le portillon du presbytère et couru jusqu'à l'entrée où elle tambourina à la porte. Elle s’ouvrit rapidement et Harry sortit, ses yeux écarquillés d'inquiétude.
— Anna, que se passe-t-il ?
Malgré sa panique, elle l’avait entendu. Il l’avait appelée Anna.
Elle lutta pour parler en dépit des battements erratiques de son cœur et de son essoufflement.
— Le Dr Carson demande l’assistance de Mrs. Foucher. Emily s’apprête à mettre son enfant au monde.
Harry pivota sans attendre et se dirigea à grandes enjambées vers la cuisine, appelant Mrs. Foucher. Anna s’appuya contre le mur pour reprendre son souffle et constata que ses genoux tremblaient de faiblesse. Quelques minutes plus tard, Harry franchi la porte avec Mrs. Foucher, un panier dans les bras et une expression martiale au fond des yeux. Elle était prête à mettre un enfant au monde.
— Je vais faire atteler le carrick.
Harry s’arrêta abruptement. Bien qu’il ne s’adressât pas directement à Anna, le regard dur avait disparu de ses yeux.
— Non, je vais atteler la charrette, ainsi nous pourrons monter tous les trois.
— Non, non. Emmenez Mrs. Foucher sans attendre. Je vais rentrer à pied, insista Anna.
Harry n'hésita qu'un instant puis se tourna vers l’endroit où le palefrenier sortait les chevaux des écuries. Mrs. Foucher prit un moment pour serrer la main d’Anna et le contact presque sororal la réconforta. Le carrick fut attelé et, un moment plus tard, ils étaient partis.
Anna reprit sa marche, mais cette fois à un rythme beaucoup plus lent, ses jambes ne lui permettant pas d'aller plus vite. Elle suivit le chemin de campagne et arriva à l’embranchement de la route avant de finalement abandonner. Ses jambes tremblantes ne voulaient plus la porter avant qu’elle ne se soit reposée et elle s’assit sur le tronc déformé d’un sycomore en bord de route. Le son des grillons parvint jusqu’à ses oreilles par-dessus le tumulte de son cœur ainsi que l’agitation anormale d’une tourterelle des bois roucoulant au cœur même de la chaleur du jour.
Elle pensa à Harry. C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis ce jour funeste et il avait employé son nom de baptême. Cela voulait forcément dire quelque chose, n’est-ce pas ? Cependant, après l’accueil froid qu’il lui avait réservé à l’église et au manoir Durstead, elle devait considérer que leur relation était terminée. Il avait probablement parlé sans réfléchir quand il l’avait vue si bouleversée. Harry avait touché son cœur plus que quiconque, mais, après tout, qu’est-ce que cela représentait pour lui ? Le fait d'avoir gagné son affection avait manifestement peu de valeur pour lui désormais. Ce qui la tourmentait le plus était que c’était sa folie, sa nature enjôleuse, qui avait tout gâché.
Après un certain temps, Anna se leva et recommença à marcher avec un peu plus de force. Elle devait retourner auprès d’Emily. Je suis jeune, après tout. Je trouverai quelqu’un d’autre.
Elle essuya les larmes de ses yeux alors que le bruit des roues d’un attelage voyageant sur la route atteignit ses oreilles. Une tentation fugitive de plonger derrière un buisson pour se cacher la terrassa presque, mais Anna ne s'y résigna pas, qu’importe le peu d’envie qu’elle avait de rencontrer quelqu’un maintenant, surtout vêtue de manière si inconvenante. Quand le véhicule apparut, la vue des chevaux couleur caramel de Mr. Aston fit chavirer ses émotions déjà tumultueuses.
— Miss Tunstall, l’appela-t-il quand il se fut arrêté.
Il descendit du carrick en conservant les rênes dans une main tandis qu’il lui tendait l’autre main pour l’aider à grimper.
— Quand j’ai vu que vous ne reveniez pas tout de suite, j’ai pensé que le trajet pourrait être de trop pour vous et je suis venu à votre recherche.
Elle posa sa main dans la sienne, reconnaissante de l’aide.
— Je crois que c’est dû au choc, mais mes genoux ne me permettent plus de marcher.
Anna se tourna vers l’avant et lui permit de se concentrer pour manœuvrer un demi-tour avec son carrick.
— L’enfant des Leatham va faire son apparition plus tôt que prévu, dit Harry en mettant les chevaux au pas. Mrs. Foucher n'est sortie que brièvement pour donner des ordres à l’une des domestiques et m’a informé que l’arrivée est imminente. Je ne suis pas resté après cela.
Anna fut profondément reconnaissante de la cadence tranquille. Non seulement cela lui permettait de retarder son retour dans une maison où elle ne serait d’aucune utilité et ne ferait que souffrir en entendant les cris de son amie, mais elle espérait aussi avoir la chance de s’expliquer. Peut-être que Harry allait chercher à savoir ce qui s’était passé entre elle et Lord Brookdale.
— Je suis heureuse que ses douleurs arrivent bientôt à terme.
— La douleur doit suivre son cours, répliqua Harry d’une voix grave. C’est l’ordre naturel des choses.
Il s’agissait de mots intimidants. Il faisait référence à ses sentiments, elle en était certaine. Anna sentit son cœur voler en éclats et souhaita que Harry accélère finalement la cadence afin qu’elle puisse échanger une souffrance contre une autre.
Que suis-je en train de dire ? Harry claqua les rênes pour inciter ses chevaux à trotter. Poser son regard sur le visage envoûtant d’Anna après une semaine de privation avait manifestement ébranlé ses sens. La douleur doit suivre son cours. Dieu du ciel ! Il pensait, bien évidemment, à la période de deuil qu’il devait traverser pour débarrasser son cœur de tous sentiments qu’il avait pu avoir pour Anna. Anna. Non, elle devait être Miss Tunstall à présent.
Mais un seul regard à l’expression d’Anna ne lui montra pas une séductrice insensible qui souhaitait jeter un frère pour un autre. Un coup d’œil à son visage et il vit sa propre souffrance reflétée en elle. Elle n’avait pas répondu, mais comment quelqu’un pouvait même donner une réponse à une déclaration aussi inepte ?
— Combien de temps allez-vous encore rester à Avebury ?
— Emily a reçu une lettre hier expliquant que sa mère arriverait certainement dans la quinzaine. Ce n’est pas trop tôt, car je dois me rendre au domaine de mon frère dès que cela sera possible.
Pour une oreille non exercée, Anna paraissait s’exprimer avec une civilité presque indifférente, mais, pour Harry, elle semblait terne. Cela le troublait. Souffrait-elle ?
— Il s’agit de bonnes nouvelles, alors. Vous ne souhaiteriez pas manquer les préparatifs du mariage. Et serez-vous à Londres pour la saison ?
— Où d’autre ? répondit-elle avec un petit haussant d'épaules.
Un silence s'installa entre eux tandis que les roues du carrick crissaient sur le sol et que le bruit des sabots martelant le sol les emportait vers leur séparation. Un esprit de rébellion s’empara de Harry. Il allait mentionner le nom de Hugh. Elle serait amenée à ressentir son chagrin pour le choix qu’elle avait fait.
— Mon frère est parti cette semaine. Je suppose que vous avez l’intention de le revoir à Londres.
Anna serra la mâchoire.
— Je ne vois pas pourquoi vous le supposez. Nous n’avons pas de telles intentions.
Stupéfait, Harry se tourna vers elle, mais la courbe du chemin le força rapidement à regarder droit devant lui. Plaît-il ? Alors Hugh avait raison et elle refuse de se marier. Mais quelle femme embrasserait un gentleman et ne l'épouserait pas ? Il n’arrivait pas à rassembler ses pensées de façon qu’elles donnent un sens à ce qu’il entendait. Ils étaient arrivés devant le manoir Durstead et il tira sur les rênes pour arrêter l’attelage. Il se tourna pour la regarder attentivement.
— Aucune intention de voir Hugh ? Vous a-t-il fait une demande ? Avez-vous véritablement refusé après…
Bonté Divine. Comment pouvait-il finir sa question ? Anna semblait attendre qu’il fasse justement cela, car elle ne compléta pas le reste de la phrase à sa place.
— Le baiser ? finit par dire Harry, sa voix semblant faible même à ses propres oreilles.
Le visage d’Anna était rigide, toutes traces de douleur remplacées par une indignation empourprée.
— Comme vous avez déjà jugé bon de me le rappeler, vous avez vu le baiser. Que peut-on en dire de plus ?
Leurs regards demeurèrent fixés l’un sur l’autre quand la porte s’ouvrit et qu’une domestique se précipita dehors, son visage traversé par un sourire.
— Mr. Aston, Miss Tunstall, voici la meilleure des nouvelles. C’est un garçon !
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