L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 15
L’humeur générale de Harry était tournée vers une réflexion infiniment plaisante malgré les nouvelles préoccupantes qu’il avait reçues le matin même au sujet du capitaine Leatham. Il ne pouvait pas vraiment considérer l’homme comme un ami, puisqu'ils ne s'étaient connus que trois mois avant que Leatham ne reprenne la mer, mais ils partageaient des intérêts similaires, particulièrement concernant leurs préoccupations pour les plus pauvres du village. Harry avait pensé, quand il venait tout juste d’arriver, qu’avec le temps ils pourraient devenir proches.
Il laissa tomber la lettre sur son bureau et décida d’aller faire une marche vigoureuse. Il était trop tôt pour rendre visite à Anna, même s'il le souhaitait, et il avait d’autres visites à faire dans le village. Il fallait donc marcher, malgré la distance. L'inquiétude et l'excitation, comme il était injuste de ressentir deux sentiments aussi opposés à la fois, le tenaillaient trop pour qu'il envisage de monter à cheval.
Harry choisit de rendre visite à ses paroissiens qui ne lui imposeraient pas une conversation soutenue, de telles conversations qu’il ne pouvait pas, pour le moment, tenir. Il voulait conquérir le monde ou, du moins, le cœur d’une femme, pas s’asseoir et entretenir des bavardages sans intérêts. Non pas, bien entendu, que ses conversations en tant que curé manquaient de substance, se rappela-t-il avec sévérité.
Finalement et malgré lui, il fut trop euphorique pour se plonger dans de longues discussions pendant ses visites et se contenta bientôt des plus brèves conversations, refusant avec tact toute offre de rafraîchissement. Les visites faites, Harry descendit le chemin à grands pas, balançant sa canne et se sentant bien plus content de lui-même qu’il suspectait qu’un homme d’Église eut le droit de l’être. La veille, Anna avait pratiquement révélé sa préférence pour lui en acceptant sa demande d'entretien privé. Maintenant, il devait seulement prononcer les mots.
Anna, voulez-vous…
— Bonjour, monsieur le curé.
Un attelage noir, dont la progression imposante arrivant de derrière lui avait échappé à son attention, s’arrêta à son niveau. Lady Allinthridge se pencha par la fenêtre pour s’adresser à lui.
— Voulez-vous monter, Mr. Aston ? Vous n’avez pas de transport et on dirait qu'il va pleuvoir.
Aussi confortable que soit généralement la compagnie de Lady Allinthridge, Harry ne pouvait supporter d’être contraint par un trajet en voiture et par une conversation qui se produiraient tous deux à une cadence tranquille.
— Je vous remercie, Lady Allinthridge, mais je profite bien trop du beau temps pour prendre part à un trajet en attelage.
Il lui adressa un sourire.
Elle jeta un regard dubitatif au ciel avant de reporter son regard sur lui.
— Je ne peux pas dire que je comprends, car je trouve l’atmosphère bien trop étouffante et je pense qu’une averse est imminente. Cependant, vous êtes un homme adulte et je n’insisterai pas. J’ai découvert qu’il était plutôt futile de débattre avec un homme.
Harry rit.
— C’est très injuste, n’est-ce pas ? Quand les femmes possèdent tant de bon sens et que nous refusons d'en tenir compte.
— Vous tiendrez compte de l'opinion d'au moins une femme quand il y aura une Mrs. Aston. Mais je ne veux pas vous taquiner à ce sujet. Bonne journée, Mr. Aston.
Un sourire monta aux lèvres de Harry tandis qu’il s’inclinait et continuait sa route. Il était heureux que Lady Allinthridge ne l’ait pas taquiné, mais il se doutait bien que rien ne lui avait échappé concernant ses sentiments à l’encontre d’Anna.
Les cieux ne pouvaient contenir plus longtemps la pluie et, alors qu’il continuait sa route, il y eut un coup de tonnerre. Comme si elle avait reçu le signal, la pluie commença à se déverser sur la terre. Harry poursuivit son chemin, sa bonne humeur nullement altérée par la pluie battante. Il fut seulement un peu soucieux par le tonnerre qui avait précipité un éclair crépitant bien trop près de lui pour son confort. Il était alors à proximité de l’orée de la forêt, alors il courut pour se mettre à l’abri, sachant que ce serait plus sûr que dans une prairie où il serait une cible parfaite pour la foudre.
Harry était bien plus à l’abri dans la zone boisée, mais la pluie était si forte que même les branches ne pouvaient le protéger efficacement. Sa cravate commença à se flétrir et l’humidité s’insinua à travers son chapeau. Son pantalon crème fut éclaboussé de boue et même sa veste fut trempée de part en part. Il retira son chapeau, le frappa violemment sur son bras pour le débarrasser des gouttes de pluie et le reposa sur sa tête. Lorsque Harry sortit de l'autre côté de la forêt et que sa maison fut visible, il commença à siffloter. Oh oui, il présentait un état pitoyable, mais il n’y avait personne pour être témoin de sa déconfiture et Mrs. Foucher insisterait pour qu’il prenne une tasse de thé devant le feu.
Peut-être qu’aujourd’hui Harry lui permettrait de le dorloter. Il aurait besoin d'une période de réflexion tranquille pour trouver la meilleure façon de convaincre Miss Tunstall de l’épouser. Ce ne serait pas une victoire facile ; elle qui aimait les bals somptueux et la haute société de Londres, en plus de posséder un esprit vif. Mais Harry lisait bien les caractères, s’il pouvait l’admettre sans se livrer au péché d’orgueil, et il savait qu’il y avait quelque chose de sincère derrière les discours affûtés de Miss Tunstall. Il savait qu’il ne lui était pas complètement indifférent. Malgré l’averse et son allure échevelée, Harry arbora un large sourire.
Personne ne fut présent pour l’accueillir quand il entra dans sa résidence, ce qui n’était pas inhabituel. Les valets de pied s'acquittaient de multiples tâches selon ses directives, alors Harry appuya lui-même sa canne contre le mur. À sa surprise, il entendit une voix provenir de la bibliothèque. Aucun membre de son maigre personnel ne laisserait quelqu’un entrer alors que leur maître ne se trouvait pas à demeure. Les sons indiquant de la compagnie étaient donc plus qu’étranges. Harry marcha d’un pas vif et ouvrit la porte de la bibliothèque. Là, assis dans le fauteuil de Harry, devant un feu ronflant et sirotant une boisson chaude, se trouvait son frère, Hugh. Une bourrasque souffla derrière Harry et il frissonna. S’il n’avait pas ressenti le froid plus tôt bien qu’il soit abondamment mouillé, c’était désormais le cas.
— Bonjour, Harry, le salua Hugh en faisant tournoyer sa boisson paresseusement. Entre et ferme la porte, veux-tu ? Je viens seulement de me réchauffer de mon voyage et ne souhaite pas attraper froid à cause d’un coup de vent furtif.
Harry ferma machinalement la porte, essayant de se remettre de son mutisme.
— Je n’ai reçu aucun mot annonçant ton arrivée.
— Je n’ai rien envoyé. Mère et père faisaient pression sur moi, sous couvert de bonne intention, sans doute, pour que je les accompagne à Bath, où ils avaient espéré me présenter la fille de Sir Jillard. Je crois qu’ils ont abandonné l’espoir que je fasse le premier pas moi-même.
Hugh croisa les jambes et replia une main sur l’autre.
— J’avais de meilleurs projets pour passer mon temps que d’encourager les espoirs futiles d’une débutante et j’ai décidé à la place de rendre visite à mon petit frère.
— Comme c’est aimable de ta part, parvint à dire Harry en essayant, en vain, de ne pas laisser transparaître l’amertume dans sa voix.
Son esprit chancela à la vue de Hugh installé dans son fauteuil favori. Un sentiment familier de rage impuissante grandit en lui, celle qu’il avait passé des années à tenter d’éradiquer en se consacrant à l’étude de sujets spirituels nobles.
— Souhaites-tu un verre, Harry ?
Hugh fit un geste vers le bol de punch, qui était encore fumant. La chaleur serait la bienvenue, mais Harry n’était pas certain de pouvoir l’ingérer ou même de survivre à la conversation avec son frère dans le temps qu’il lui faudrait pour le boire.
— Je te rejoindrai après un bain chaud. Jasper !
Harry ouvrit la porte de la bibliothèque et appela son valet de pied d’une voix plus dure qu’il ne l’avait escompté.
— Préparez-moi un bain.
Jasper acquiesça et partit prestement faire les préparatifs. Harry allait devoir s’excuser plus tard de son ton.
— Oui, tu as besoin d’un bain, cher frère, confirma Hugh en lui adressant un sourire cynique. Tu ressembles à ton chiot noyé et que nous avons repêché dans l’étang d’Aldgate. Je ne vois pas comment tu as pu être aussi imprudent au point d’être pris dans une telle tempête. Je suis arrivé au moment où elle s’est déclarée, mais, si j’avais encore été sur la route, j’aurais été protégé dans mon attelage, bien sûr.
Harry jeta son chapeau sur une chaise, rejoignit à grands pas le bol, et se servit un petit verre. Complètement frigorifié, il réalisait à présent qu’il ne pouvait survivre même à un fragment de la conversation de son frère sans cela. Il le but à petite gorgée, tournant le dos à Hugh tandis qu’il regardait à travers la fenêtre qui ruisselait toujours de pluie. L’arrivée de son frère impliquait qu’il doive remettre à plus tard sa visite à Miss Tunstall et il devait lui envoyer une lettre pour l’informer de son changement de plan. Harry n’en expliquerait pas la raison. Elle découvrirait son frère bien assez tôt. Son affection était-elle assurée à un degré tel qu’elle pouvait résister au rang de son frère ? Son cœur, si léger plus tôt, était maintenant aussi lourd que du plomb.
Harry apprit que Hugh, ayant cuisiné Mrs. Foucher dans sa propre langue en quête d’informations sur les personnes résidant actuellement à Avebury, avait un intérêt particulier à accompagner Harry dans ses visites du lendemain, notablement pour voir Miss Tunstall, dont il connaissait le nom depuis Londres. Il serait impossible de refuser la compagnie de son frère. Harry devrait essayer de détourner l’attention de Hugh de Miss Tunstall, et trouver un moyen d’obtenir une conversation en privé avec Mrs. Leatham concernant les nouvelles qu’il avait apprises.
Il avait peu d’espoir de pouvoir s'entretenir en privé avec Miss Tunstall. Harry sortit de la maison et se dirigea vers les écuries, en quête de solitude aussi brève soit-elle.
Il n’avait jamais pu rivaliser avec Hugh. Il ne s’agissait pas seulement du titre que Hugh détenait, même si cela seul aurait fait beaucoup pour faire pencher les gens de son côté. C’étaient notamment ses manières débonnaires et élégantes, ainsi que son charme accompli qui le rendait plaisant auprès des femmes. Si c’étaient seulement les femmes superficielles qui étaient attirées par lui, Harry pourrait le supporter. Mais ce n’était pas le cas. La toute première femme que Harry avait aimée, Rose Sutherlin, était tombée sous le charme de Hugh. Lorsqu’elle avait réalisé que Hugh n’était intéressé par rien de plus qu’une bagatelle, il avait été trop tard pour Harry pour la reprendre. Rose avait fait son choix et ce n’était pas Harry. Il ne s’agissait pas de quelque chose qu’il pouvait négliger.
Rose était leur voisine et, bien qu’elle eût grandi pour devenir une beauté, c’était l’élégance de son esprit et son amour pour les pauvres qui avaient attiré Harry. À ce moment-là, l’idée d’entrer dans les ordres ne lui était pas encore venue, mais il pensait qu’il aimerait une vie au sein de laquelle sa femme et lui vivraient pour servir Dieu et les hommes ensemble. En dépit des nobles idéaux de Rose, ils ne l’avaient pas aidé à choisir Harry plutôt qu'un marquis.
Rose avait été tentée par le monde et, si elle pouvait être détournée du droit chemin, tout le monde le pouvait, particulièrement une femme de l’acabit de Miss Tunstall qui courtisait effectivement le monde. Harry se figea à cette pensée. Il ne pouvait nier le fait qu’Anna aimait la haute société et la vie londonienne, car elle le lui avait dit elle-même. Assurément, elle favoriserait le fils aîné d’un duc, le marquis de Brookdale, plutôt que le second fils qui avait presque officiellement renoncé à ses droits sur la pairie.
Ces pensées tourmentèrent Harry alors qu’il cherchait le palefrenier avant de finir par harnacher lui-même ses chevaux au carrick pendant que son frère se tenait debout, nonchalant et impérial, étudiant le cirage de ses bottes tandis qu’il patientait sur le chemin sec loin des écuries. Harry avait besoin de voir comment se portait Mrs. Leatham et ensuite décider de la meilleure manière de relayer ses nouvelles. C'était la première chose à faire, mais il était impatient de revoir Anna. Il était résigné à ne pas avoir d’entretien privé avec elle aujourd’hui, mais il pourrait peut-être apprendre si elle se sentait plus en paix avec l’idée d’apporter réconfort et soutien dans un petit village loin de Londres. Il se trouva à espérer sincèrement que le goût pour une vie à la campagne se développerait en elle.
Alors qu’ils quittaient le presbytère, Tom Wardle leva la main pour obtenir l’attention de Harry.
— Curé, la truie a ses petits au jour d’ui. J’pourrais chercher l’assistance d’M. Moore. P’t-estre bien qu’c’sera nécessaire si la naissance s’complique.
— Demandez-lui s’il est libre. Mais, s'il ne l'est pas, ce n'est pas grave, répliqua Harry. Je pense être capable de faire tout ce qui est nécessaire.
Sur un hochement de tête, il fit claquer les rênes et prit la route, conscient qu’il n’avait pas été aussi affable avec Tom qu’il l’était habituellement.
— Mon Dieu, quelle vie excitante tu mènes !
Hugh croisa les bras et s’adossa au siège, apparemment content de lui-même pour avoir remis son insignifiant petit frère à sa place. Harry commença à regretter d’avoir choisi de prendre le carrick et non la vieille charrette, ce qu’aurait amplement mérité Hugh.
— Cela n’a pas d’importance. Je n’ai personne à impressionner, répliqua Harry, réussissant à rendre sa voix légère.
— Un coup de chance, car tu n’impressionnes personne.
La voix de Hugh était tout aussi légère, mais elle contenait un soupçon de malice, un sous-entendu subtil dans ses mots. Harry s’était toujours demandé comment tout le monde pouvait être aussi mystifié par son frère, nonobstant le titre.
— Je n’ai jamais compris pourquoi tu me méprises autant.
Les mots s’échappèrent de la bouche de Harry comme de leur propre volonté. Il serra les dents et, malgré le déluge d’irritation et de souffrance qui courraient dans ses veines, il fit attention à conserver sa posture détendue et les rênes lâches. Ce n'était pas pour la noble raison que Harry était un homme d'église qu'il gardait sa colère sous contrôle ; c'était uniquement parce qu'il savait que son frère la détecterait et le mépriserait pour cela.
— Nous n’avons pas de relation fraternelle, poursuivit Harry, mais nous pourrions au moins être courtois. Tu vas hériter et j’en suis plus qu’heureux. Je n’ai aucun intérêt pour le titre.
— Tu fais erreur à mon sujet. Ce n’est pas de la jalousie. C’est simplement que tu n’attires pas mon attention.
C'était cette voix sarcastique et provocatrice qui avait suivi Harry depuis toujours.
— Et pourtant tu es là, riposta Harry d’un air pince-sans-rire.
Il avait, lui aussi, été élevé par un duc.
Hugh regarda paresseusement l’étendue de prairie qui encerclait le manoir Durstead.
— Je suis venu, cher frère, parce que j’ai promis à notre mère que je t’aiderai dans tes efforts pour trouver une femme.
La bouche de Harry s’ouvrit et il se tourna vers Hugh.
— Je suis parfaitement capable de trouver ma propre femme, merci à toi. Qu’en est-il de ton côté, Hugh ? Ne devrais-tu pas te soucier d’avoir un enfant ?
— Qui dit que je n’en ai pas plusieurs ? rétorqua Hugh d’un air interrogatif avant de hausser les épaules. Un jour, je m’installerai et ferai un héritier, mais, puisque notre mère a besoin de voir au moins l’un de ses enfants marié, et sans attendre, nous commencerons par toi.
— Tu te mets le doigt dans l’œil.
Harry ne pouvait se faire confiance pour en dire plus tandis que sa frustration s’intensifiait à chacun de ses mots. Il savait que ses joues étaient empourprées de colère, quels que soient les efforts qu'il déployait pour maîtriser ses sentiments. Ce n’était donc pas dans la meilleure des dispositions qu’il arrêta son carrick devant le manoir Durstead.
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