L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Vingt

 

Le 15 juin 1815

Chère Anna,

Je sais qu'il est impossible que je reçoive une lettre de toi en réponse

à ma dernière, mais je me retrouve tout de même à attendre avec

impatience que le courrier arrive. J'ai tout simplement hâte de voir

comment tu vas recevoir la nouvelle de mes fiançailles avec

Frederick Ingram ! Si je te connais bien, tu vas crier et courir dans le

bureau de Harry, en serrant ma lettre et, d’une seule traite, dire

combien un tel mariage est divin pour unir nos deux familles et me

sauver de la vie de femme célibataire. Et, par ailleurs, tu vas me

réprimander de ne pas avoir dit un mot concernant mon attachement

toutes ces années. J'espère que tu me pardonneras. Nous partageons

tellement de choses, mais j'avais besoin de garder cela pour moi.

Je n'ai pas pris le temps dans ma dernière lettre de te rassurer sur

ma sécurité. Wellington n'affiche jamais la moindre inquiétude

lorsque quelqu'un l'interroge sur la menace d'une bataille, bien que

Fitz dise qu'il ne faut pas confondre son détachement avec un

manque de préparation. Pourtant, Fitz n'est pas tout à fait prêt à

renvoyer sa femme, et Lydia et moi ne sommes pas prêtes à aller

même jusqu'à Anvers. Il est difficile d'imaginer que Napoléon est si

proche, tout le monde étant plus concentré sur ce qu'il devrait porter

au bal de la duchesse de Richmond plutôt que sur l'opportunité de

fuir. Il y aura une bataille, cela est désormais certain, mais qui peut

dire où elle aura lieu ? En tout cas, pas à Bruxelles, c'est l'opinion

largement répandue.

Je sais que tu vas encore t’inquiéter, alors permets-moi de te

rassurer. Tu te souviens que je t'ai dit que Martha Cummings était à

Bruxelles ? Son frère et elle ont promis de m'emmener avec eux s'ils

ressentaient le besoin de fuir en Angleterre. Lydia n'entendra pas

que je reste avec elle en cas de menace. Moi-même, je n'ai pas

décidé ce que je ferai, mais tu peux avoir confiance en mon bon

sens.

Puis-je emprunter la coiffe que tu portais à ton mariage ? Je

pense que je peux remplacer les fleurs en soie par des blanches

puisque j'envisage de porter une robe bleue, mais cela me ferait

gagner du temps sans avoir à trouver ni à faire la couronne. Je pense

que nous nous marierons à Londres. Frederick a eu si peu de temps

pour moi, mais il a dit qu'il avait envoyé une annonce à la Gazette

depuis l'étranger. Et, oh ! Tu as sûrement eu des nouvelles d'un

nouveau neveu ou nièce maintenant, car tu es plus proche de

Stratford et d'Eleanor. Il est difficile d'être loin de chez soi dans des

moments comme celui-là…

 

P hoebe continua dans la même veine, en passant d'un sujet à l'autre et en revenant compléter ses pensées. Elle finit par remplir deux pages. Écrire sur les fiançailles devrait suffire à combler le vide qui la consumait d'avoir passé si peu de temps avec Frederick. Il n'en avait pas eu à lui consacrer après leurs fiançailles. Elle ne le blâmait pas, mais l'euphorie avait commencé à s'estomper en son absence, et le désir de fonder sa propre famille devenait plus persistant.

Ce soir, cependant, cela était sur le point de changer. Le bal tant attendu organisé par la duchesse de Richmond lui permettrait non seulement de voir Frederick, mais aussi de l'avoir pour elle toute seule et de danser toute la nuit avec lui. Cela était exactement le genre de divertissement dont elle avait besoin, et elle avait hâte qu'il la regardât de cette façon et peut-être même qu'il lui volât un baiser. Phoebe posa sa plume et se pencha en arrière, en souriant alors qu'elle fixait les minuscules étagères de l'écritoire. Elle avait réservé des heures à sa préparation et savait quel parfum mettre et quelle robe elle avait à l’esprit.

 

FREDERICK AVAIT ÉTÉ ENTRAÎNÉ dans une frénésie de préparatifs qui l'avait empêché de tenir sa promesse de rendre visite à Phoebe bientôt. La duchesse de Richmond avait demandé à Wellington si elle pouvait encore tenir son bal le 15 juin, et il avait répondu qu'elle pouvait le faire sans la moindre inquiétude. Néanmoins, des rapports étaient arrivés, en apportant des nouvelles de signes certains de mobilisation française à la frontière.

Frederick avait su ne pas s’étonner de la confiance de Wellington lorsqu'il avait approuvé les plans du bal, mais l'approbation semblait aller au-delà des préceptes de la raison. Il avait été là lorsque Wellington avait rencontré les généraux et s'était arrangé pour que Blücher restât positionné à l'est près de Charleroi, car le duc pensait que Napoléon pourrait tenter de traverser le village de Mons. Peu importait comment les Français étaient arrivés, cependant, la perspective de la bataille était désormais certaine. Et avec les forces alliées qui arrivaient au rythme d'un escargot, et avec l'armée anglaise composée en grande partie de troupes de deuxième ligne, elles n'étaient pas dans la meilleure position pour être confiantes. En plus, Frederick avait été présent lorsque le duc avait discuté de la quantité d'armements avec De Lancey, et Frederick avait entendu par lui-même que le quartier-maître général n'avait pas de bonnes nouvelles à annoncer. Ils manquaient cruellement d'armes à feu et de boulets.

Il était déchiré par la frustration de ne pas passer plus de temps avec sa fiancée et son inquiétude face à la bataille à venir. Il aspirait à vraiment connaître cette femme qui avait capturé son cœur et deviendrait sa femme, mais il avait besoin de temps pour cela et cela était quelque chose qu'il n'avait pas. Il appréciait l'air calme de Wellington et l'imitait avec les autres aides. Mais aucun d'entre eux n'avait été berné. La victoire était loin d'être assurée jusqu'à ce que toutes les nations alliées arrivassent à Bruxelles.

Il n'avait pu prendre qu'un moment pour prendre le thé chez sa sœur, et il avait reçu un rapide baiser de Phoebe quand sa sœur était allée surveiller le plateau de thé. Et il avait eu une autre brève danse avec elle lors d'un souper dansant bondé, mais à sa grande frustration, presque aucune conversation. Mais cela allait changer, car le bal de la duchesse promettait d'être une soirée de divertissement, dégagée de tout souci militaire. Il l'avait attendu avec impatience toute la semaine, car là, il pourrait réclamer l'attention de Phoebe pendant toute la soirée. Cela lui était tout à fait égal de savoir si cela était la chose appropriée à faire.

Le bal de la duchesse de Richmond arriva enfin, mais il n'était pas tombé un jour comme les autres. Parallèlement à la préparation des festivités, la nouvelle parvint au quartier général que les Français avaient traversé la Sambre et avaient engagé le combat avec les Prussiens à Charleroi.

 

LE DUC et la duchesse de Richmond avaient pris une grande maison de briques rouges rue de la Blanchisserie dans le bas de Bruxelles. Ce n'était pas dans le quartier le plus à la mode, mais cela était compensé par le grand jardin privé si convoité dans une maison de ville. Il y avait une remise à calèches spacieuse attachée au bâtiment principal par une antichambre. Elle avait été tapissée d'un treillage où des roses avait été entrelacées et servait de salle de jeux pour les enfants quand il pleuvait. Cela était ici que la duchesse avait décidé que son bal aurait lieu. Elle avait décoré la remise de la manière la plus extravagante, avec des tissus transparents drapés du sol au plafond, et une profusion de fleurs et de lustres astucieusement disposés qui brillaient à la lumière des bougies. Lorsque les gens quittaient l'extérieur et entraient dans la remise, leurs conversations passaient de l'excitation à l'enchantement.

Phoebe suivit Lydia et Fitz à l'intérieur, en posant une pantoufle de satin blanc devant l'autre et en laissant la dernière brise chaude extérieure toucher sa peau avant qu'elle ne franchît le seuil. Il était dix heures et l'air n'était guère plus frais qu'auparavant. Ils n'étaient pas parmi les premiers à arriver, et ils seraient à l’étroit pendant le bal si le nombre de personnes qui y affluaient était une quelconque indication. Phoebe avait pris l'habitude de porter des couleurs plus audacieuses depuis son arrivée à Bruxelles, car cela semblait correspondre à la nouvelle personne qu'elle était devenue, le genre qui prenait des risques et se faisait remarquer. Mr. Conroy l'avait certainement remarqué. Ses pensées s’égarèrent dans la culpabilité qui suivit. Elle n'avait pas eu la chance d'expliquer son changement d'avis, et il lui avait témoigné ce qui se rapprochait d'une rupture franche, en n'offrant qu'un simple hochement de tête les quelques fois où ils s'étaient croisés.

— Pourquoi avez-vous l'air maussade ? demanda Lydia qui était au bras de Fitz et s'était tournée pour examiner Phoebe. Cette expression ne vous va pas du tout. N’ayez crainte. Fred viendra. Il l’a promis. Et même le duc de Wellington doit venir. En plus, vous êtes divine.

Phoebe sourit à Lydia, en refoulant son étrange mélancolie. Elle ne pouvait pas faire plaisir à tout le monde, surtout pas aux prétendants éconduits. Mais en épousant Frederick, elle lui ferait plaisir, ainsi qu'à leurs deux familles. Et surtout, elle se ferait plaisir.

— Je ne suis pas maussade, je vous assure. Je n'ai envie que de voir Frederick. Cela fait des jours.

Lydia tapota le bras de Fitz, qui avait levé la main pour saluer un autre officier.

— Ah, les amours naissantes. Vous souvenez-vous ?

— J'ai un vague souvenir. Mais maintenant que nous sommes dans nos vieux jours, j'ai du mal à m’en rappeler, répondit Fitz, en montrant qu'il avait au moins en partie écouté.

Phoebe inspira et laissa l'esprit de la fête lui remonter le moral. Ce soir, elle avait choisi quelque chose dans une couleur plus sage que ses choix audacieux de ces derniers temps, et d’aussi élégant qu'elle avait pu trouver. Elle portait une robe en soie grise, dont l'ourlet avait été resserré par de petits plis avec du fil rose pompadour et dont les manches tombaient sur ses épaules sur un corsage plissé. De petites fleurs roses étaient cousues sur le dessus des manches et sa taille empire était ornée d'un ruban du même rose. Elle portait ses cheveux avec la moitié des boucles tombant dans son dos dans un style assez osé pour elle, mais qui, selon Lydia, créerait une nouvelle tendance. Des diamants brillaient à ses oreilles et un délicat pendentif ornait son cou, et elle avait confirmé dans le miroir avant de partir qu'ils faisaient briller ses yeux exactement comme elle l'avait espéré. Ainsi vêtue, Phoebe sentait qu'elle pouvait tout faire.

La foule devenait dense, et Phoebe tournait la tête dans toutes les directions pour tenter d'apercevoir Frederick. Elle se demandait s'il viendrait dans son uniforme. S'il le faisait, il serait presque impossible de le trouver parmi les habits rouges qui abondaient dans le bal. Certes, il y avait les uniformes noir de jais des Brunswickois, et les Highlanders se distinguaient par leurs jupes écossaises qui avaient tant surpris Phoebe lorsqu'elle avait posé les yeux sur eux pour la première fois. Certains hommes étaient vêtus de tenues de soirée, dont le duc de Wellington, qui venait d'arriver. Mais pour le moment, le spectacle qu'elle souhaitait le plus voir lui échappait. Le souffle de Phoebe s'accéléra d'excitation. Elle ne se sentirait pas calme tant que Frederick ne serait pas là pour être un rocher rassurant pour elle.

Des serviteurs apportaient des boissons glacées, suivies de plateaux remplis de mets extravagants dans leur variété. D'après ce que Phoebe avait vu, il y avait du poisson aux herbes, de l'oie braisée, du faisan sauté, de la tortue à la sauce au homard et du chou-fleur au parmesan. Elle se retourna et vit une autre table avec des œufs pochés et des truffes, des plats en gelée, quelque chose qu'elle devinait être du boudin, des petits pains avec des paniers de confitures et de la brioche avec du fromage. Ensuite, il y avait les pâtisseries à la pistache, les biscuits à l'orange et le nougat français pour le dessert. La nourriture était perdue pour Phoebe car elle ne pouvait pas penser à manger.

Où était Frederick ? Leur dernière conversation au souper dansant ne l'avait pas satisfaite. Après avoir connu ses baisers et sa dévotion, elle ne pouvait se contenter d'une brève pression de la main et d'une conversation polie. Ses fiançailles lui avaient donné de l'espoir et avaient donné des ailes à son cœur d'une manière qu'elle n'avait jamais connue. Cela ne faisait qu'un peu plus de deux mois qu'elle était arrivée. Cela avait été peu de temps pour, de son côté à elle passer d'un engouement de petite fille à une profonde admiration, et de son côté à lui, passer d’une quasi-indifférence, en dehors de son affection fraternelle, à de l'amour. Bruxelles devait être responsable du changement si rapide de leurs sentiments. Le danger qui rôdait dans la ville sous la forme de sous-entendus murmurés à mi-voix, combiné à leur longue histoire, semblait déclencher quelque chose en eux… semblait forcer le changement de la même manière que celui de la nourriture qui sautait et grésillait sur la poêle lorsqu'un feu y était allumé.

Lydia se retourna pour chuchoter quelque chose, mais Phoebe n'y prêta pas attention car, là devant elle, se tenait Frederick, parlant à un autre aide de Wellington. Elle ne pouvait pas aller vers lui, ni le quitter des yeux. À côté de tous les habits rouges des officiers, Frederick portait un manteau sombre et une culotte claire, et son apparence surpassait tous les autres officiers ou soldats dans la pièce. Elle était subjuguée.

Comme si Frederick avait senti son regard, il se retourna et l'aperçut, posa la main sur le bras de son ami en lui disant un mot, et s'avança sans que son regard ne se détachât d'elle. Son visage avait l'air inhabituellement sérieux et la foule s'écarta alors qu'il avançait à grands pas.

— Frederick, tu as bonne mine, dit Lydia, en ramenant Phoebe sur terre et en lui rappelant qu'elle et Frederick n'étaient pas les deux seules personnes de ce bal.

Frederick se pencha et donna un baiser à sa sœur et serra la main de Fitz.

— Je suis sûr que vous voudrez bien m'excuser tous les deux. Je voudrais danser avec ma future femme.

Il afficha un bref sourire alors qu'il plaçait la main de Phoebe à son bras et la conduisit vers la piste de danse.

— À peine une salutation, et il s'en va.

Phoebe pouvait entendre la voix taquine de Lydia les suivre, mais pour les oreilles sensibles de Phoebe, cela ressemblait à une volonté délibérée. Ce fut alors que les visages des autres personnes présentes dans la pièce s'immiscèrent dans sa conscience, car certains semblaient plus sérieux qu'une telle occasion ne le justifiait. Bien qu'il y en eût beaucoup qui dansaient et riaient gaiement, d'autres se réunissaient en groupes, et leurs chuchotements et froncements de sourcils rendaient la menace de la guerre encore plus grande. Ce serait peut-être le dernier grand événement social de la Saison avant que leurs hommes ne partissent au combat. Mais il valait mieux arrêter d’y penser pour le moment.

Frederick conduisit Phoebe sur le côté de la pièce alors que l'orchestre commençait à jouer les notes d'accord. Il glissa sa main sur son bras et la tourna doucement pour qu’elle lui fît face, ses yeux errant du haut de sa tête à ses pieds. Elle se sentait à la fois petite et belle à ses yeux. Et elle ressentit quelque chose d'autre… de la puissance.

— Phoebe, dit-il, je n'oublierai jamais à quoi vous ressemblez ce soir.

Il ne dit rien de plus, mais ses yeux fixaient les siens avec un regard si intense qu'elle pouvait presque entendre les mots non prononcés. Cela ressemblait à un adieu.

Non. Elle repoussa vivement ses craintes. Je refuse de penser à autre chose qu'à ce moment. L’on ne pouvait sûrement pas lui arracher quelque chose d'aussi beau après qu'elle l'eût attendu si longtemps.

— Vous êtes très beau également, Frederick.

Elle laissa son regard se poser sur le sien, en négligeant ceux des autres.

Frederick regarda la piste de danse, où les couples formaient une ligne au lieu d'un cercle, et il fronça les sourcils.

— J'avais pensé que c'était la valse, mais ce doit être la prochaine danse. Je pense que je ne suis pas d'humeur à danser un quadrille écossais en ce moment. Devrions-nous prendre du punch à la place pendant que nous attendons ? 

Phoebe hocha la tête et le suivit jusqu'à la table des rafraîchissements. Il accepta deux tasses en argent aux anses fines et lui en donna une. Elle sirota la boisson et garda les yeux sur le prince d'Orange, qui était engagé dans une conversation animée avec Lord Uxbridge. Lorsque le prince vit Wellington, il s'approcha de lui et lui parla avec la même animation. Le duc lui répondit avec une calme longanimité.

Frederick regardait aussi la discussion. Cependant, quand il surprit Phoebe en train de le faire, il l'embrassa sur la joue. Puis il lui sourit, en tendant la main pour toucher l'endroit où il avait posé ses lèvres. Il y avait quelque chose de tendre et presque de triste dans ce geste, et elle l'étudia un moment, son inquiétude grandissant.

— Il y a quelque chose qui se prépare, n'est-ce pas ?

Frederick s'abstint de répondre pendant un instant, mais il finit par hocher la tête.

— Oui. Les Français ont une longueur d’avance. Ils ont engagé le combat contre les Prussiens à Charleroi et ont percé leurs flancs. Ils doivent être en route pour les Quatre Bras s'ils n'y sont pas déjà. Nous allons sûrement engager le combat contre eux demain.

Un bourdonnement emplit les oreilles de Phoebe alors même que le rythme de son cœur s’accélérait. La pièce avait commencé à se réchauffer et à devenir étouffante à mesure que de plus en plus de gens y affluaient. Des conversations bruyantes et des rires retentissants jaillissaient de divers coins de la pièce, mais la gaieté avait un caractère délibéré. Les jeunes femmes avaient abandonné leurs convenances habituelles, en laissant les soldats embrasser leurs joues et glisser leurs bras autour de leur taille. Les hommes plus âgés se rassemblaient dans la conversation, tandis que leurs épouses présidaient l'assemblée, en se concertant et en partageant leurs observations. Seul Wellington paraissait indifférent, en hochant la tête au rythme de la musique et en laissant son regard parcourir la foule. Il s'inclina devant une matrone et ses filles, et quand elles partirent, il chuchota à l'oreille d'un subordonné. La musique continuait.

— Frederick, dit Phoebe, je ne vois pas du tout comment les gens peuvent danser. Je ne vois pas comment ils peuvent être si insouciants. Ils ne doivent pas savoir.

Frederick secoua la tête.

— Peut-être que ce n'est pas su de tous, mais il y sera remédié très bientôt. La nouvelle se répand, et le duc vient de le confirmer à nos hôtes avant que je vienne vous voir. Écoutez-moi bien. Dans un quart d’heure toute l'assemblée sera au courant.

Phoebe ne se souciait plus de danser. Elle regarda Lady Georgy s'approcher de Wellington, en lui souriant alors qu'elle engageait la conversation avec lui. Pendant qu'ils parlaient, son sourire tomba et le duc lui pinça légèrement le menton comme pour lui remonter le moral. Hormis quelques rides rares qui marquaient son front, son affabilité ne cessait pas lorsqu'il saluait les invités, presque comme s'il était complètement indifférent à la nouvelle.

Phoebe regardait la danse et les conversations en silence. Il n'y avait rien à dire. Lorsque le quadrille se termina et que les gens commencèrent à former un cercle, Frederick se tourna vers elle.

— Valsez avec moi.

Elle le regarda, les sourcils froncés, et secoua lentement la tête.

— Comment pourrions-nous ? Je n'ai plus le cœur à danser.

— Justement, c’est pour cela qu'il faut danser, ma chère. Profiter d’aujourd’hui, et ne pas s’inquiéter de demain. Chaque jour contient assez de difficultés.

La musique recommença, et sans lui demander une seconde fois, Frederick prit Phoebe dans ses bras avec une main autour de sa taille et l'autre serrant la sienne au-dessus de leurs têtes. Ils suivirent ainsi le cercle, et alors qu'ils se tournaient pour se faire face, Phoebe se laissa bercer par le confort de sa proximité. Son cœur se mit à battre plus régulièrement à ses côtés. Danser avec lui de cette façon, avec ses yeux sur elle, en sachant qu'il la chérissait plus que toutes les autres femmes, était quelque chose dont elle rêvait depuis qu'elle était assez âgée pour comprendre l'amour. Maintenant, il l'aimait, mais sa capacité à s’en réjouir lui avait été volée.

Frederick partait à la guerre, et pourquoi serait-il épargné ? Une terreur semblable à de la nausée s'accumulait dans son ventre. Une boule se forma dans sa gorge et elle avait du mal à avaler. Quand Frederick la regardait de cette manière tendre, si pleine d'amour, cela lui donnait envie de pleurer. Pourquoi devrait-elle être plus chanceuse que n'importe quelle autre jeune femme qui espérait que son amoureux rentrerait à la maison ?

Ils ne parlaient pas pendant qu'ils dansaient, mais les yeux de Frederick cherchaient de plus en plus les siens, inquiets quand il vit ses yeux brillants de larmes. À la fin de la valse, il l’emmena hors de la piste de danse alors que d'autres couples se formaient pour la prochaine série. Les soldats semblaient profiter de l’allégresse du moment. Même le prince d'Orange se prélassait sur un canapé pour divertir un groupe de demoiselles. Lydia se tenait debout, le bras passé sous celui de Fitz, tous deux en conversation tranquille avec un autre officier et sa femme. Les yeux de Lydia s’étaient assombris.

Il y eut une agitation et la foule se sépara pour permettre à la duchesse de Richmond de se placer au centre de la salle. Sa voix claire perça le tumulte.

— J'ai pris des dispositions pour que les Gordon Highlanders jouent pour nous. Veuillez vous joindre à moi pour leur souhaiter la bienvenue.

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