L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Trente-six
S tratford, assistant à la scène du départ d’Eleanor à la suite de ce qu’il venait d’entendre, se fraya un chemin à travers la foule pour la rejoindre. La voix de l’hôtesse résonna avec des accents tranchants : Miss Daventry, vous n’êtes plus la bienvenue dans ma maison. Il vit le visage d’Eleanor, pâle, mais digne, tandis qu’elle se tournait en direction du vestiaire.
La musique s’était arrêtée et le silence remplit la salle le temps d’une minute avant que la foule n’éclate sous la forme d’exclamations et de rires étouffés. Les jupes s’agitaient d’un groupe à un autre pour échanger leurs spéculations sur l’évènement et Stratford vit Lydia, figée à côté de Lady Ingram qui arborait une expression dure.
Il ne pouvait atteindre la porte. La foule était dense; chacun se réjouissant de la scène, s’efforçant de ne rien manquer et comblant le moindre vide afin d’être le premier à commenter ce qui venait de se passer. Stratford bouscula un groupe de gentlemen se tenant sur sa gauche et l’un d’eux lui attrapa le bras.
— Laissez-la ! s’exclama la voix ennuyée d’Amesbury. Je vous avais prévenu. Restez à l’écart de cette pagaille.
Stratford libéra son bras d’un coup sec et continua à se frayer un chemin vers elle, atteignant presque l’autre côté de la foule, quand il fut à nouveau retenu. Cette fois-ci par M. Braxsen. Les yeux de ce dernier exprimaient de la tristesse et il secoua la tête; la plus grande émotion que Stratford eut jamais vue en lui.
— Non. Laissez-la pour l’instant. Vous devez penser à vos sœurs et Lady Ingram demande à vous voir. Miss Daventry est innocente de ces accusations, j’en suis sûr. Mais il existe une façon plus judicieuse de blanchir son nom que de donner plus de matière aux commérages en courant sur elle.
Les épaules de Stratford s’affaissèrent. Braxsen avait raison. S’il courait après elle, la bonne société penserait qu’elle était sa courtisane. Le dégât était peut-être déjà fait. Il chercha ses sœurs du regard et vit Phoebe se diriger vers lui en slalomant majestueusement et sans précipitation.
— Stratford, tu sais que ce n’est pas vrai, dit-elle. Je ne connais pas très bien Harriet Price, mais elle a l’une des pires réputations en tant que colporteuse de ragots — une perturbatrice bien connue. On ne peut pas se fier à sa source.
Avant que Stratford ne puisse répondre, Carlton apparut à son côté ; ses mots pratiquement noyés par les commérages s’enflammant librement autour d’eux.
Il avait entendu les mots de Phoebe et il s’exclama d’un ton mordant :
— Elle est la source. Miss Price l’a vue de ses propres yeux. Les ragots ont une raison d'être. Ils peuvent être exagérés, mais il y a un grain de vérité au fond d’eux.
Stratford regarda Carlton avec dégoût.
— Vous n’avez jamais été digne d’elle.
Phoebe laissa Stratford et rejoignit Lydia, dont la mère avait fait mander la voiture et s’était arrêtée à mi-route pour s’entretenir avec une douairière. Phoebe demeura avec Lydia et, quand il sembla que Lydia allait se mettre en colère, elle la conduisit dans un endroit plus intime, derrière une colonne.
Tournant le dos à Carlton, Stratford observa le commandant s’avancer pour interrompre le tête-à-tête que Lydia partageait avec Phoebe. Puis, une voix se fit entendre près de son coude :
— Stratford, je suis désolée de voir qu’une rumeur si déplaisante se rapporte à quelqu’un avec qui vous êtes presque affilié. Je sais que vous détestez les scandales.
Judith posa la main sur sa manche, une expression hautaine au visage.
— Je savais que sa mère était tombée en disgrâce, mais j’étais disposée à lui accorder le bénéfice du doute. Il n’y avait aucune raison de penser qu'elle suivrait les traces de sa mère. Cependant… Après ce que nous venons d’entendre, il semblerait que j’ai eu tort d’avoir fait sa connaissance. J’essayais de faire preuve d’amabilité, pour votre bien, bien que je doive admettre avoir eu des soupçons, reprit-elle comme il ne disait rien.
Judith se rapprocha doucement de Stratford, regardant par-dessus la foule.
— Harriet l’a vue de ses propres yeux grimper le treillis au beau milieu de la nuit. Si vous aviez pour intention de vous associer à Miss Daventry, vous devriez peut-être reconsidérer votre décision.
Stratford se retourna vers Judith férocement.
— Qui vous a parlé de sa mère ? D’où tenez-vous cette vérité ? demanda-t-il crachant le dernier mot avec ironie.
— Eh bien ! Je la tiens de François Delacroix. Il avait l’habitude de rencontrer sa mère lorsqu'il rendait visite à des amis sur le continent. « Elle est d’un tempérament licencieux », m’a-t-il dit. Et ce n’est pas une surprise, considérant l’éducation de sa mère. Qui peut prédire les conséquences quand un gentleman épouse une roturière ? jubila Judith, haussant les épaules. C’est pourquoi il est essentiel de tout considérer avant de faire une alliance.
Vous avez clairement exprimé votre dégoût pour l’éducation de ma mère quand vous avez annulé nos fiançailles. Que faites-vous ici à présent ?
Cette pensée furieuse fit soudain jour dans l’esprit de Stratford, mais, à la place, il demanda :
— Quand avez-vous entendu cela de Delacroix ?
— Ce soir.
Lui présentant un visage innocent, Judith ajouta :
— Je suis désolée, Stratford. Je pensais que vous voudriez pouvoir vous faire votre propre opinion.
— Et c’est toujours le cas.
Stratford traversa la salle en direction du lieu où ses sœurs et ses amis s’étaient rassemblés. Recourbant ses doigts en une convocation impérieuse, il ordonna :
— Anna, Phoebe, allons-y.
— Mais que vas-tu faire, Stratford ? lui demanda Anna dans son sillage.
Phoebe resta en arrière murmurant furieusement à l’oreille de Lydia.
— Je dois partir aussi rapidement que possible, répliqua Stratford.
Le commandant Fitzwilliam, les yeux fixés sur Lydia, posa une main sur le bras de Stratford.
— Worthing, attendez, dit-il.
Résistant à l’impulsion de secouer le bras pour se débarrasser de la main du commandant, Stratford resta silencieux.
— Stratford, puis-je avoir un mot avec vous en privé ? demanda Lydia.
Il allait pour la suivre, avec une impatience à peine contenue, mais Lydia s’arrêta abruptement.
— Commandant Fitzwilliam, si vous aviez la bonté de venir, j’aimerais que vous entendiez ce que j’ai à dire.
Ils trouvèrent une pièce inoccupée au bout du couloir au premier étage et Stratford entra, suivi par le commandant.
— Phoebe est déjà au courant, commença Lydia. Anna, vous feriez tout aussi bien de venir.
Une fois que la troupe entière se fut rassemblée dans la pièce, Stratford ne put se retenir :
— Lydia, je vous supplie de vous presser. Je ne dois pas m’attarder.
— Stratford, vous savez comment j’étais lorsque mon père est mort. J’avais l’impression d’avoir tout perdu. Mon père m’avait toujours fait sentir spéciale et ne m’a jamais imposé la présence de ma nourrice quand il avait le temps d’être avec moi. À sa mort, je n’avais plus personne. Bien sûr, je ne blâme plus Freddy à présent, car je vois qu’il avait un lourd fardeau qui venait du fait de l'héritage. Mais je lui en voulais à l‘époque.
Stratford fit un geste impatient et le commandant Fitzwilliam lui lança un regard noir.
— J’étais intenable, poursuivit Lydia. Et, quand ma gouvernante n’arriva plus à s’occuper de moi, mère la renvoya et m’envoya à l’école, où j’ai rencontré Eleanor. Elle fut bonne envers moi. Elle ne se plaignait jamais de sa situation, bien que je sache à quel point il était difficile pour elle d’avoir perdu son père pour ensuite voir sa mère s’enfuir et se remarier, la laissant derrière comme si elle n’avait aucune importance. Mais Eleanor était toujours enjouée et courageuse, et je devins déterminée à imiter son état d’esprit. J’ai commencé à prêter attention à mes études et à participer aux activités de classe. Seulement…
— Continuez, l’encouragea Fitzwilliam et Lydia le fit avec difficulté.
— Le professeur de latin me prêtait une grande attention et je crains qu’il n’ait vu en moi une proie facile. Il m'a convaincue de m’enfuir avec lui ; il était charmant et plus âgé, et je… j’étais faible et j’ai accepté. Je me suis confiée à Eleanor et elle m’a fortement encouragée à me détourner de ce qu'elle disait être un chemin menant à ma perte Comme je ne voulais pas l’écouter, elle nous enferma toutes deux dans la chambre et mit la clé dans sa poche. J’ai menacé de hurler, de lui reprendre la clé, mais elle me mit seulement au défi d’essayer. Ensuite, elle passa un pied par-dessus le rebord de la fenêtre et commença à descendre le long du treillis. Elle savait que j’avais une peur bleue de la hauteur et que je ne la suivrais pas.
J’étais tellement folle de rage que j’aurais pu hurler simplement pour m’assurer qu’on la prenne sur le fait. Sauf que je pensais que tout le monde finirait par savoir que c'était moi qui allais m'enfuir. J’avais un héritage et ils n’auraient eu aucun mal à le croire.
— Pourquoi n’est-elle pas restée dans la chambre avec vous ? Pourquoi est-elle sortie par la fenêtre en pleine nuit pour rencontrer ce monstre ?
Stratford fit les cent pas dans la pièce, furieux contre Lydia pour son égoïsme, en colère contre le professeur de latin pour avoir séduit des jeunes filles innocentes et même contre Eleanor pour avoir pris un tel risque. Elle était probablement trop innocente pour comprendre l’ampleur de ce risque.
— Car le professeur de latin avait dit qu’il m’attendrait au même endroit et à la même heure toutes les nuits jusqu’à ce que je vienne. Il savait qu’il n’est pas facile de s’échapper quand on veut, et il était certain que je finirais par venir. Il était déterminé à me compromettre. Eleanor y est allée pour le menacer.
— Et vous a sauvée, conclut le commandant.
— Oui.
Lydia le regarda pour la première fois depuis le début de son histoire, les joues cramoisies, mais refusant de détourner le regard.
— J’étais si furieuse que je ne lui ai pas parlé toute la semaine précédant les vacances de Noël. Et, lorsque l’école a repris, j’ai réalisé l'étendue de ma folie et ai supplié Eleanor de me pardonner. Elle l’a fait sur-le-champ.
Anna, jetant un regard à Lydia, demanda :
— A-t-elle pu s’échapper avec sa vertu intacte ?
— Anna, je n’ai jamais été aussi près de t’étrangler, fulmina Stratford.
— C’est une question légitime, protesta Anna. Peut-être que, bien que ce ne soit pas sa faute, la rumeur contient quelques vérités.
La mâchoire de Stratford se serra furieusement. Il tourna les talons et se dirigea à grands pas vers la cheminée. Alors qu’il revenait sur ses pas, il entendit tout juste Lydia dire d’une petite voix :
— Eleanor n’a aucune raison de rougir.
— Comment le sais-tu ? insista Anna.
— Personne ne peut jouer aussi bien la comédie, rétorqua Lydia. Elle a essayé de m’amadouer avec de l’humour dès le lendemain. Elle était naturelle. Personne n'aurait pu agir comme cela après avoir été blessé d’une telle façon, encore moins Eleanor. Il n’y a pas la moindre once de malhonnêteté en elle.
— Assez.
Stratford qui arpentait la pièce d’un bout à l’autre, se précipita vers la porte.
— Commandant, pouvez-vous vous assurer que mes sœurs rentrent à la maison ? Il n’y a pas une autre minute à perdre.
— Comptez sur moi, répondit Fitz. Néanmoins, je suis venu à cheval. Puis-je emprunter votre attelage et vous prêter mon cheval ?
— Faites tout ce dont vous avez besoin, déclara Stratford. Vous trouverez votre cheval dans mes écuries quand vous arriverez. Je ferai atteler mes chevaux bais directement là-bas. Bonne soirée.
Il adressa un signe de tête général et partit.
Phoebe fut la première à parler.
— Je vous en prie, Seigneur, permettez-lui de la rejoindre à temps.
Lydia opina vigoureusement et Anna resta silencieuse.
— Anna, continua Phoebe, ne devrions-nous pas aller chercher nos pèlerines ? Lydia, si tu me donnes ton ticket, je récupérerai le tien en même temps.
— Je dois chercher ma mère, déclara vaguement Lydia, les yeux toujours posés sur ceux du commandant. Elle doit l’avoir.
Anna semblait prête à rester sur place, mais Phoebe lui crocheta le bras et la tira avec elle.
Fitz fit un pas vers Lydia.
— Nous ne devons pas rester seuls ici, dit-il. Si quiconque venait à nous trouver là…
La prenant par le coude, il jeta un coup d’œil par la porte qui n’était pas tout à fait fermée et vit qu’il n’y avait pas âme qui vive dans le couloir. Il tira Lydia derrière lui et s’avança derrière un pilier bordant la salle de bal.
— Restez avec moi ici afin que nous puissions parler en privé sans risquer un scandale.
Lydia se tint dos au pilier, incapable de soutenir son regard.
— Miss Ingram, l’appela-t-il, mais elle ne leva pas les yeux vers lui.
Le commandant persévéra :
— J’ai une dette immense envers Miss Daventry.
Quand Lydia leva les yeux, elle vit un léger sourire sur son visage.
— Comment pouvez-vous me regarder de la sorte, Commandant Fitzwilliam ? Pourquoi n’éprouvez-vous pas la plus grande des aversions pour moi après avoir appris ma folie ?
— Vous étiez une écolière ; vous faisiez le deuil de votre père…
Lydia secoua la tête.
— Je ne vois pas pourquoi vous n’avez pas pris vos distances avec moi après avoir été témoin de mon comportement au cours de la saison. Je n’ai été rien d’autre qu’indécise, absurde et incroyablement superficielle. Je ne comprends pas comment vous pouvez toujours vous dire mon ami maintenant que vous en savez autant sur moi.
Fitz se rapprocha d’un pas et, prenant sa main, il la plaça sur sa poitrine, la couvrant de la sienne.
— Vous vous décrivez comme amoindrie par la peur et je vois quelqu’un qui aime désespérément son frère. Vous vous décrivez comme versatile et je vois quelqu’un animé par la vie. Vous vous décrivez comme superficielle. Je vois le cœur derrière cela. Bien sûr que je demeure votre ami. J’espère pouvoir devenir encore plus cher pour vous qu’un simple ami.
Quand son regard croisa le sien, il dit :
— Lydia, puis-je parler à votre frère pour lui demander votre main ?
Lydia fut incapable de répondre et baissa les yeux sur la médaille épinglée à sa poitrine. Mais Fitz persista :
— Je ne peux vous procurer qu’une vie à l’élégance la plus simple et il y aura des périodes où vous aurez à choisir entre suivre les tambours ou prendre résidence à Londres sans moi à vos côtés.
Alors qu’elle ne répondait toujours pas et se refusait à le regarder, il refusa de baisser les bras.
— Mais, mon ange, je vous promets que personne ne vous aimera comme moi et, si j’ai bien une ambition pour le reste de ma vie, ce sera d'assurer votre bonheur.
— Pourquoi m’avez-vous choisie ? demanda Lydia, levant finalement les yeux. Pensez-vous que je pourrais m’accommoder à la rigueur de la vie d’un soldat bien mieux que je ne le laisse entendre ? Pour ce que j’en sais, je n’ai amené personne à penser ainsi.
Elle lui adressa un pauvre sourire.
— Je le pense, répliqua Fitz. Je pense que vous possédez plus de bon sens que vous ne le dites. Mais je vous ai choisie, ma douce Lydia, car, à la seconde où j’ai posé les yeux sur vous, je n’ai pu les détacher. Je mets les armes à terre - c’est une capitulation complète. Pensez-vous pouvoir trouver en vous la force de m’aimer en retour ?
Il patienta, stoïque, et, quand elle baissa les yeux, il leva ses doigts et souleva son menton, refusant de mettre fin à leur échange visuel.
— Vous pouvez parler à mon frère, murmura Lydia.
Elle eut tout juste le temps de répondre avant que Lady Ingram ne se précipite vers eux, l’expression livide. Elle refusa de saluer le commandant Fitzwilliam. Lydia lui adressa un dernier long regard avant de suivre sa mère en direction des portes principales. Quand le commandant se retourna, Anna et Phoebe étaient presque à ses côtés.
— Nous avons nos pèlerines et sommes prêtes à partir, annonça Phoebe.
Le commandant Fitzwilliam acquiesça, le regard fixé sur la silhouette de Lydia s’éloignant.
Plus tard, alors que Anna et elle se préparaient à attendre le retour de Stratford, Phoebe se fit la réflexion que les yeux du commandant semblaient très brillants cette nuit-là.
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