L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre Dix-sept

 

Q uand Lydia entra dans la pièce, elle se figea face à la scène de grande confusion. Mr. Amesbury se tenait debout, son expression orageuse illuminée par un visage rouge comme une tomate, et Eleanor était assise, calme mais également rouge, à sa place habituelle dans le salon.

— Oh ! s’exclama Lydia.

Et, manquant d’inspiration, elle n’offrit rien d’autre pour dissiper la tension.

Tous trois semblaient figés sur place pour ce qui sembla être une éternité avant que Mr. Amesbury n’attrape son chapeau posé sur le siège et ne l’enfonce sur son crâne jusqu’aux sourcils.

— Miss Ingram, je suis venue vous dire adieu, ma présence étant requise immédiatement à mon domaine. Je quitte Londres aujourd’hui.

Lydia ouvrit la bouche pour parler, mais ne fut pas capable de prononcer un mot avant qu’il ne parte. Elle alla, d’un pas nonchalant, occuper le siège que le prétendant éconduit venait de quitter. Eleanor, luttant toujours pour conserver son sang-froid, et malgré un sentiment d’indignation, faillit rire à la pensée soudaine : Mr. Amesbury a réussi l’impossible. Il a presque rendu romantique la demande en mariage de Lord Worthing.

Bordant sa jupe autour de la chaise, Lydia tourna un regard ferme dans sa direction.

— Eleanor, nous sommes amies. Ne me dis pas que je ne viens pas d’interrompre une scène. Était-ce une déclaration ?

Eleanor secoua la tête et se tourna vers son amie, les yeux suppliants.

— Tu sais que je ne peux rien dire. Il est inconvenant de révéler ce qu’un gentleman a divulgué en toute confidentialité.

— Hum… Je me doutais que tu dirais cela. Oh, tu es la créature la plus discrète et la plus exaspérante que j’ai pu avoir comme amie. Comment puis-je me divertir si tu ne partages rien avec moi ? renifla Lydia, levant le nez en l’air.— A n’importe qui d’autre que toi, répliqua Eleanor. Je pourrais dire que c’est parce que tu vois du divertissement plutôt qu’un motif de compassion. Parce que c’est toi, j’ai appris que tes mots ne reflètent pas toujours ton cœur. Tu rends une situation légère parce que tu t’inquiètes qu’elle ait pu me troubler. ajouta Eleanor en lui souriant chaleureusement. Tu es une amie très chère.

Lydia s’éclaircit la gorge bruyamment.

— Toujours est-t-il que Mr. Amesbury s’est déclaré. Il t’a montré une attention particulière, bien que son cœur n’ait jamais été touché par autre chose que l’argent et les biens. Tu représentes les deux et je suppose, d’après son expression orageuse, qu’il a rencontré un refus. Je suis heureuse, chère Eleanor. L’homme qui te mérite est l’homme qui reconnaîtra toutes tes excellentes qualités et t’aimera pour elles.

Eleanor s’empourpra et regarda par terre.

— Tu es bonne envers moi. Mais tu me regardes à travers les yeux d’une amie. Je t’assure qu’un gentleman ne possède pas de filtres aussi généreux.

— Peut-être pas n’importe quel gentleman, laissa entendre Lydia, mais un homme amoureux…

Eleanor rétorqua :

— Eh bien, Mr. Amesbury n’est certainement pas amoureux. Tu peux me croire. Quand la demande en mariage inclut l’irrigation et le rendement agricole…

Les yeux brillants, elle soutint le regard stupéfait de Lydia jusqu’à ce que toutes les deux s’effondrent de rire.

— De tous les hommes stupides, dit Lydia en essuyant des larmes de rires de ses yeux. Bravo, Eleanor, pour m’avoir parlé sans ambages. Un homme qui abonde en sottises ne mérite pas ta confiance. soupira Lydia en secouant la tête. Oh, ma pauvre amie. Je ne lui montrerais plus jamais de courtoisie.

Riant toujours, Eleanor répliqua :

— J’ose dire qu’il est bien trop bouffi d’orgueil pour remarquer la différence.

STRATFORD FUT le dernier à voir Amesbury avant qu’il ne quitte Londres, mais ce fut par pur hasard. Il avait rendez-vous chez Angelo, la prestigieuse école d’armes, pour essayer de voir si quelqu’un savait comment contrer une botte qu’il avait apprise d’un prisonnier français dans la péninsule. Préoccupé par sa visite, il faillit manquer Amesbury qui, d’une humeur noire, ordonnait l’installation de sa malle sur le cabriolet.

 

— Amesbury, vous nous quittez alors ?

Stratford tendit la main.

— Elle n’a pas voulu de moi, lui dit Amesbury, ignorant sa main.

Stratford acquiesça, devinant à qui Amesbury faisait référence, mais ne souhaitant pas dire son nom à voix haute devant le palefrenier. Évidemment qu’elle vous a refusé, nigaud, pensa-t-il. Vous n’avez fait aucun effort pour la conquérir. Puis, se demandant si Amesbury avait été plus diligent au cours de leur interaction en privé, il ajouta :

— A-t-elle dit pourquoi ?

— Elle a dit que son cœur était déjà engagé.

Il se tourna vers le valet de pied.

— Posez la valise à l'intérieur du cabriolet et non à l’arrière.

Stratford sentit un grand froid l’envahir. Son cœur est engagé ? À qui ? Quel idiot il avait été de penser qu’il était l’objet de son affection, quand il n’avait fait qu’enchaîner les bévues et l’insulter. Ne lui avait-elle pas demandé s’il connaissait bien Lord Carlton quand ils avaient marché ensemble ? Cela ne pouvait être que lui.

Stratford se tenait là, de manière plutôt grotesque, tandis que le valet de pied et le palefrenier finissaient d’équiper la voiture. Sa rêverie fut rompue quand Amesbury se tourna vers lui.

— Je ne suis pas aussi pressé de me faire passer la corde autour du cou. Pas suffisamment pour continuer à dépenser vingt-cinq livres la semaine pour rester à Londres.

À ce stade, Amesbury était déjà monté dans le cabriolet, le fouet à la main.

— Faites-moi parvenir un mot quand vous serez de retour à Worthing.

Avec un hochement de tête, il partit, laissant Stratford finir son chemin et énumérer le nombre de fois où il avait vu Miss Daventry et Lord Carlton ensemble tout en se demandant si son cœur était effectivement pris.

À L’OPÉRA, ce soir-là, Stratford escorta sa tante et ses sœurs à leurs sièges dans la rangée centrale. Il chercha la loge des Ingram pour voir qui était présent. Seulement pour pouvoir inviter Ingram chez Boodle demain soir, se dit-il à lui-même.

 

Miss Daventry était assise au centre de la loge, ses yeux scintillant dans la lumière des bougies qui émanait des chandeliers. Elle arborait des boucles anglaises, brossées sur le côté et attachées avec des épingles parées de bijoux, ce qui adoucissait son menton pointu. Ses délicates clavicules étaient exposées entre de minuscules manches bouffantes, flanquant le corsage qui recouvrait sa généreuse poitrine. Lydia et elle riaient et, bien que Stratford eût depuis longtemps abandonné sa première impression de créature insipide, il ne l’avait jamais vu arborer une expression aussi joyeuse. Il aurait souhaité qu’elle se comporte de cette façon en réaction à quelque chose qu’il lui aurait dit.

Quand son regard rencontra le sien, un sourire toujours aux lèvres, elle haussa un sourcil et son cœur palpita bruyamment dans sa poitrine. Je vais devoir aller saluer Frederick et Lydia, pensa-t-il. Ils s’y attendent.

Miss Daventry ne se retourna pas vers lui de tout le premier acte et il fut vaguement conscient de l’aria de Madame Catalani. Au premier entracte, Stratford se tourna vers ses sœurs et sa tante.

— Voulez-vous rendre visite à la loge d’Ingram avant de prendre un rafraîchissement ?

— Certainement.

Phoebe se leva en secouant sa jupe.

— Où est notre nouveau voisin, Mr. Amesbury ? interrogea Anna en passant. Je crains qu’il ne soit pas là ce soir. Je ne l’ai pas vu, même si je ne sais pas où est sa loge.

Ayant laissé leur tante en compagnie de Mrs. Wyndham, Stratford répondit à Anna tandis qu’ils arrivaient dans le corridor.

— Mr. Amesbury est parti pour le Sussex. Je l’ai croisé sur le départ plus tôt aujourd’hui. Mais j’y pense…

Il la regarda avec un air étrange.

— Pourquoi te soucies-tu de voir Mr. Amesbury ?

— Je le trouve fascinant, répliqua Anna avec un regard sardonique que Stratford connaissait bien. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi transparent.

Elle salua une connaissance sur leur chemin et Phoebe partagea un regard amusé avec son frère.

Stratford devança ses sœurs, réfléchissant à l’affirmation d’Amesbury sur le fait que le cœur de Miss Daventry était engagé. Stratford pouvait déplorer la superficialité de Mr. Amesbury, mais il comprenait que la détermination de cet homme à faire un mariage avantageux provenait du fait que son père avait dû se battre pour que son domaine ne tombe pas entre les mains des usuriers. Les habitudes économes d’Amesbury lui avaient été inculquées jeune.

Carlton, par contre, posait une menace si le cœur de miss Daventry était en effet épris. Même Stratford avait du mal à trouver des défauts à cet homme. Il se souvint du rapport dérangeant de Phoebe selon lequel Carlton et Miss Daventry avaient visité le musée ensemble. Ce qui l’ennuyait était que, contrairement à Mr. Amesbury, Lord Carlton possédait une aisance naturelle.

À deux pas de la loge, Stratford croisa le chemin de Judith Broadmore et son arrêt soudain fit que ses sœurs le heurtèrent par derrière.

— Bonsoir, monsieur .

Les cheveux blond pâle de Miss Broadmore et sa robe argentée ajustée formaient un contraste saisissant à l’éclat chaleureux et animé qu’il avait perçu en Miss Daventry.

Dans un lieu si public, il ne pouvait ignorer ses salutations sans nourrir les ragots.

— Bonsoir, Miss Broadmore. Vous vous souvenez de mes sœurs, je suppose. Miss Phoebe et Miss Anna Tunstall.

— Évidemment, déclara Miss Broadmore qui inclina sa tête avec un sourire courtois. Je vois que vous vous êtes épanouies en jeunes femmes. J’espère que vous profitez de votre saison. Je suis certaine que vous avez déjà fait une multitude de conquêtes.

Phoebe sourit poliment en réponse au ton condescendant, mais Anna leva le nez et rétorqua :

— Oh, oui. Il est infiniment plus divertissant d’en être à sa seconde saison avec une ribambelle de conquêtes que d’aller de saison en saison pendant une éternité.

Le sourire de Miss Broadmore se figea.

— Monsieur le comte.

Elle se retourna en direction de sa proie.

— Je ne vous ai vu à aucune réception au cours de cette dernière semaine. Serez-vous à l’Almack mercredi soir ?

La tension entre Miss Broadmore et ses sœurs amplifia le désir de Stratford de s’en aller. Il acquiesça brièvement.

— Oui. J’y escorterai mes sœurs.

— Je dois avouer qu’il sera bon de se retrouver en plus haute compagnie, déclara Miss Broadmore jetant un coup d’œil latéral vers la loge des Ingram visible par embrasure de la porte. À l’Almack, nous pouvons être certains de rencontrer la société la plus sélective…ajouta-t-elle en se retournant vers Stratford et lui offrant sa main. Contrairement à ici où tout un chacun peut entrer.

Stratford ignora ce qui semblait être un affront à l’encontre de Miss Daventry. Peut-être Judith suspectait-elle un intérêt de sa part pour Miss Daventry.

— Oui, eh bien… Bonne soirée, lui dit-il.

— A mercredi, roucoula Anna en agitant les doigts.

Elle leva les yeux au ciel aussitôt que Judith fut partie.

Ils rencontrèrent Ingram alors que ce dernier escortait sa mère dans le hall.

— Ah, juste ce qu’il me fallait, dit-il lorsque leur groupe entra dans son champ de vision. Stratford, je compte sur toi pour chaperonner ces deux jeunes ladies pendant que j’escorte ma mère prendre un peu d’air frais. Il n’y a qu’un exemplaire de ma personne et l’on me rappelle constamment que ce n’est pas suffisant.

— Je ne le comprends que trop bien, répliqua Stratford avec un rire jovial. N’oublie pas que j’ai deux sœurs et une tante, et mes chances sont généralement pires que les tiennes.

— Dans ce cas, annonça Ingram en posant sa main sur l’épaule de Stratford. Une année de sacrifice nous attend. Je suppose que cela doit arriver à tout homme. Puissent-elles se marier vite et bien, afin que nous puissions retourner à nos affaires.

Sa voix résonna joyeusement, mais il fut rappelé à l’ordre par le regard de sa mère.

— Non, non, Mère, je ne vais pas continuer dans cette voie grossière. Allons, sortons nous rafraîchir un peu.

Quand Stratford et ses sœurs arrivèrent dans la loge d’Ingram, Lydia se plaça au dernier rang et appela Phoebe et Anna à la rejoindre, s’exclamant sans retenue devant leurs robes. L’une était d’un modeste éclat rosé et l’autre d’un lilas profond.

— N’avez-vous jamais été tentées de vous vêtir pareillement ? Pensez comme vous pourriez berner tout le monde.

— Anna a essayé, répondit Phoebe avec une lueur malicieuse au fond des yeux. Elle ne souhaite rien de moins que s’amuser aux dépens des autres. Cependant, je contrarie ses plans en choisissant des robes qu’elle ne se ferait pas prendre à porter.

— C’est vexant, s’écria Anna. Je connais les styles qui te correspondent et tu refuses de reconnaître mon goût supérieur.

Elle commença à s’éventer.

— As-tu vu Lord Delacroix ? Il est arrivé en ville juste avant nous, mais certains des vieux amis de Stratford assurent qu’ils le connaissaient d’avant et qu'il serait parti dans des circonstances suspectes. Ils ne veulent pas dire lesquelles.

— Non ! s’exclama Lydia, son visage s’éclairant. Ne sais-tu rien de plus ?

Stratford avait écouté le début de la conversation, mais, partiellement face à la peur qu’elles lui demandent de participer et partiellement par désir, il s’adressa à Miss Daventry.

— Êtes-vous aussi fascinée par le chant de Madame Catalani que tout le monde ?

— N’est-ce pas à la mode ? répliqua Miss Daventry. Je crains d’être trop peu sophistiquée pour lui adresser seulement les louanges tempérées que l’on attend de moi. Je suis trop enthousiaste.

— Le devez-vous ? demanda Stratford en souriant. Feindre l’ennui est démodé.

Les yeux fixés sur Miss Daventry, il voulut qu’elle se tourne et le regarde, mais elle demeura le visage tourné droit devant elle. Il se demanda si c’était par timidité ou si elle était en train de penser à Lord Carlton.

— Je suis de bon ton, alors. Bien que par chance.

Miss Daventry lui adressa un sourire avant de se tourner pour observer les flux de personnes s’agitant autour des loges et des corridors. Stratford continua à étudier son profil, appréciant la sensation d’être au repos pendant que l’opéra bourdonnait d’activités.

Sans autre raison que de voir son visage se tourner vers le sien, il lui demanda :

— Quels sont vos plans après la saison londonienne ?

— Oh.

Miss Daventry lui adressa un regard étonné.

— J’ai l’intention de chercher du travail. Néanmoins, je préférerais enseigner dans une école plutôt que d’accepter un poste de gouvernante. Dans une école, je pourrais trouver des filles semblables à moi, orphelines, et je pense que je pourrais leur être d’une grande aide.

Il pouvait l’imaginer parlant à ses jeunes protégées, ses lèvres bougeant tandis qu’elle les guiderait de sa voix douce, mais ferme. Cette image se transforma rapidement en une autre où il embrassait ses lèvres et le choc de la réponse physique qui le traversa le força à regarder droit devant lui. Avant qu’il ne puisse répondre, Lord Carlton apparut à l’entrée de la loge. Cet homme est toujours là où il n’est pas désiré.

Confronté à la foule rassemblée dans la loge, Lord Carlton soupira, son regard rivé sur Miss Daventry assise à côté de Stratford.

— Ah, Miss Ingram, je vois que je suis en retard pour obtenir la faveur de converser avec vous. Je suppose qu’il n’est pas surprenant que votre loge soit sans cesse comble.

— Nous allions partir, n’est-il pas, Phoebe ?

Anna se leva et attira l’attention de son frère.

— Stratford, je suis déshydratée. Nous devions aller chercher un rafraîchissement avant le deuxième acte. Au revoir, Lydia. Miss Daventry.

Phoebe se leva à sa suite et tendit les mains pour étreindre celles d’Eleanor.

— Nous nous verrons à l’Almack.

Elle lui offrit un sourire chaleureux et, après un regard pour son frère, elle suivit Anna dans le corridor.

Stratford n’avait pas d’autre choix que de partir, haïssant de ne pas avoir pu finir sa conversation avec Eleanor Daventry et haïssant le sentiment d’avoir perdu du terrain face à Lord Carlton.

Miss Daventry, employée ? Ce n'était sûrement pas la somme de ses ambitions. Elle pouvait viser bien plus haut. Dans l’ordre naturel des choses, il lui aurait fait la cour selon les règles, depuis le début, comme elle le méritait. Évidemment, cela était à présent inimaginable après un commencement aussi fâcheux. Il n’avait trop bu qu’une seule fois. Une fois.

Une fois à l’entrée de la loge, Anna se retourna pour lui faire face.

— Oh, Stratford, veux-tu cesser de prendre cet air renfrogné ?

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