L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre 20
A nna avait besoin de partir, mais il lui était impossible de s'éloigner physiquement d'Avebury. Elle ne pouvait même pas échapper à ses sentiments conflictuels en s’immergeant allègrement dans une société superficielle. Elle ne pouvait pas non plus taquiner et provoquer des sujets dignes de ce nom, ce qui améliorait toujours son humeur. Il n’y avait personne avec qui elle pouvait badiner. Au lieu de cela, elle était laissée seule avec ses pensées et devait se rendre à l'évidence qu'elles n'étaient pas très réjouissantes lorsqu'elles se bousculaient dans sa tête. Emily avait dit qu’elle était fatiguée, alors Anna avait décidé d’aller se promener et se dirigeait vers la fraîche canopée de feuilles dans le bois.
Anna quitta la lumière éblouissante du soleil sur le chemin et marchait maintenant sur le tapis de feuilles mortes. Qu’il était bon d’être seule avec ses pensées ! Lord Brookdale lui avait réservé un traitement de faveur et elle ne savait quoi en penser. Peut-être la trouvait-il charmante, mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir qu’il faisait d’elle l’objet de son attention dans le seul but de contrarier son frère. Pourtant, il y avait assez de charme dans son discours pour la tenter, particulièrement quand Mr. Aston était si outrageusement pontifiant. S’attendait-il à ce qu’elle abandonne ses plaisirs simplement parce qu’ils avaient formé un attachement ?
Elle s’arrêta brusquement en haletant. C’était cela, n’est-ce pas ? Ils avaient formé un attachement, même si celui-ci n’avait pas abouti sur une déclaration.
Peut-être était-ce mieux ainsi. Anna reprit sa marche, la mâchoire serrée. Si Mr. Aston devait être éternellement moralisateur, il était préférable qu’elle le sache maintenant. Elle n’aurait assurément pas à supporter une telle chose avec Lord Brookdale.
Certes, elle ne ressentait pas pour le marquis ce qu’elle ressentait pour Mr. Aston, loin de là, mais elle ne pouvait s’empêcher d’être tentée par l’influence qu’elle aurait en tant que duchesse. Si je suis parfaitement honnête avec moi-même, ma vie serait vraiment confortable. Il n’y aurait de pensée que pour le plaisir et j’aurais la garde-robe de mes rêves. Je serais une figure éminente de la haute société, comme je suis destinée à l’être. Et je n’aurais pas à me préoccuper d’affaires de conscience.
Alors même que ces pensées lui venaient à l’esprit, ainsi que la sélection de robes créée par la modiste, Anna sut qu’elle ne pouvait y consentir. Cela ne lui ressemblait pas. Elle n’était pas quelqu’un qui pouvait complètement ignorer les dictats de son cœur seulement pour un statut. Lord Brookdale ne déclenchait aucune flamme de désir en elle. Et puis, il y avait le satané frère de Lord Brookdale pour lequel c’était le cas.
Anna soupira. Elle continua à marcher le long du ruisseau qu’elle avait découvert très tôt au cours de ses promenades autour du manoir Durstead. Emily ne lui en avait jamais voulu qu’elle parte se promener, sachant peut-être à quel point elle avait besoin de s’échapper. Même dans ses moments de plus profonds chagrin et doute, Emily avait poussé Anna à continuer ses promenades. Mais cela faisait un moment qu’Anna n’était pas allée aussi loin et elle était déterminée, en raison de la forte chaleur de la journée, à profiter d’un répit de fraîcheur auprès de l’eau agitée qui s’écrasait sur la roche.
Anna s’approcha d’un pont qui traversait le ruisseau. Elle n’avait pas besoin de rejoindre l’autre côté et ne savait même pas si ce dernier appartenait encore aux Leatham, mais le pont arrondi était pittoresque. C’était l’endroit parfait pour réfléchir. Anna s’avança dessus, ses pieds provoquant des échos creux sur le bois. Arrivée au centre, elle s’appuya sur la rambarde et laissa tomber une des feuilles qu’elle avait ramassées au hasard de son chemin dans les bois. Une par une, elle fit tomber les feuilles dans l’eau animée et, avec elles, sa confusion.
Une feuille virevolta vers le bas pour une vie avec Mr. Aston dans une demeure calme où pourrait s’épanouir l’amour. Une feuille cascada plus bas pour une vie remplie de toutes les gaietés et parures dont elles pourraient rêver, une vie faites de réceptions, de soirées et de voyages sur le continent qui reprendront une fois que cette histoire de guerre prendrait fin, si elle était mariée avec Lord Brookdale. Une feuille tournoya pour une vie à être soutenue par la solide présence de Mr. Aston, à être écoutée, à être embrassée.
Anna secoua la tête. Elle savait de quel côté penchait son cœur, mais c’était trop difficile de se laisser aller dans cette voie. Elle ne le pouvait tout simplement pas. Et il ne m’a pas dit la vérité à propos de qui il était, se rappela-t-elle dans une tentative d’endurcir son cœur.
— Miss Tunstall !
La première bouffée de joie en entendant la voix de Mr. Aston fut suivie par une étincelle de colère. Était-il venu ici pour la sermonner davantage ? Anna se détourna de lui, son regard fixé sur l’eau se précipitant sous le pont, daignant seulement lui adresser un signe de tête indifférent quand le bruit de ses bottes sur le pont en bois atteignit ses oreilles.
Mr. Aston brisa la barrière fébrile de sa réception glaciale en s’emparant de la main droite d’Anna et en la portant à ses lèvres, la tirant afin qu’elle lui fasse face.
— Miss Tunstall, je suis sur votre liste noire et vous avez entièrement raison.
Il rencontra le regard d’Anna avec une expression si sérieuse et triste que ses défenses ne purent tenir.
— Quel droit avais-je de vous sermonner quand j’ai eu amplement le temps d’observer votre générosité d’esprit en venant en aide à Mrs. Mayne avec son projet et votre soutien indéfectible à Mrs. Leatham au cœur de sa détresse. Je suis un grossier personnage.
Anna renifla.
— Eh bien, je suppose que l’on attend d’un curé qu’il pontifie en plus de restreindre toutes formes de plaisirs.
— Qu’il encourage la restriction aux vices, peut-être, mais le plaisir ? reformula Mr. Aston avant de secouer la tête. J’espère bien que non.
Anna retira sa main, ne voulant pas succomber si facilement.
— Comment connaissez-vous cet endroit ?
Mr. Aston la libéra et s’appuya sur la rambarde à côté d’elle.
— Nos terres se jouxtent. Ce n'est pas ma propriété. C’est celle de Leatham, mais il m’a donné la permission d’y venir pour la chasse et les balades tranquilles. Je viens souvent au ruisseau. C’est une source de réflexion apaisante, n’est-ce pas ?
— Votre frère a été un visiteur fréquent à notre demeure, observa Anna.
Elle n’ajouterait pas que Mr. Aston l’avait moins été, de peur qu’il ne pense qu’elle l’avait remarqué ou se souciait de sa présence. Il fallait aussi dire que sa dernière visite ne s’était pas très bien conclue.
Mr. Aston sembla lutter contre lui-même avant de répondre.
— Je ne vais pas vous cacher que mon frère et moi ne sommes pas en bons termes. Hugh peut être provocant parfois et je suppose que je retombe dans les vieilles habitudes que nous avons établies dans l’enfance. Pour être parfaitement franc avec vous, je ne m’apprécie pas quand il est dans les parages.
Anna se mordit la lèvre en considérant ses paroles.
— Je suppose que je peux comprendre cela. Il existe des personnes qui font ressortir le meilleur de nous et d’autres le pire.
Il y eut un silence, brisé uniquement par le bruit de l’eau clapotant sous leurs pieds, et Anna réalisa que leur amitié lui avait manqué. Elle fixa les arbres de chaque côté du ruisseau au lieu de le regarder.
— Je commence à craindre que le capitaine Leatham ne revienne pas et je ne peux imaginer ce que fera Emily s’il ne le fait pas. Je ne peux rester ici, ajouta-t-elle rapidement. Mon frère ne peut se passer de moi indéfiniment, comme son mariage aura lieu ce mois-ci.
Mr. Aston se redressa à côté d’elle, ne répondant pas tout de suite.
Est-il désappointé ? se demanda Anna.
— Les nouvelles que nous avons reçues ne sont pas rassurantes, cela est vrai. Mais je ne perdrai pas complètement espoir tant que nous n'aurons pas de nouvelles définitives concernant son sort.
Anna pouvait sentir son regard sur elle.
— C’est ce que vous faites, alors ? Vous restez optimiste, même quand il y a peu de raison de l’être ? s’enquit-elle.
Elle lui jeta un regard en coin. Il la regardait, elle.
— Absolument. Quel genre d’homme perd espoir si facilement ?
Ses mots commençaient à prendre une tournure plus personnelle et le cœur d’Anna papillonna face à sa proximité, et son regard intentionné et concentré. Elle se demanda si elle devrait partir, si elle devrait s’échapper pendant qu’elle le pouvait encore. Elle avait le sentiment que, si elle restait, elle s’engagerait irrévocablement.
— Anna, dit Mr. Aston comme s'il lisait dans ses pensées.
Elle inspira vivement et se tourna vers lui, la chaleur lui montant aux joues. Il avait utilisé son nom de baptême.
Il leva la main et lui effleura la joue de la plus légère des caresses.
— Anna, dites-moi que j’ai des raisons d’oser espérer.
Anna fut hypnotisée par l’intimité de sa caresse et la vision de lui se rapprochant d’elle. Sa main toujours sur sa joue, Mr. Aston se pencha et effleura ses lèvres des siennes, avant de se reculer pour l’étudier.
— Je… Je…
La voix d’Anna n’était rien de plus qu’une bribe de murmure et elle lui adressa la plus légère des dénégations de tête. Comme le bruit de l’eau ruisselante comblait le silence, elle leva les yeux sur les siens. Elle vit une ride se former entre ses yeux et y aperçut de la douleur.
— Harry, je ne peux pas.
Harry recula soudainement d’un pas et Anna se sentit presque tomber quand l’air combla l’espace qu’il occupait un instant plus tôt. Elle le vit déglutir, vit sa mâchoire se serrer et voulut l’appeler. Elle voulait s’expliquer, mais aucun mot ne lui venait. Il s’inclina brièvement et se retourna pour traverser le pont en bois sans rien dire de plus.
Anna avait fait ce qu’il fallait. Bien sûr, elle ne pouvait pas rester à Avebury et se marier avec le curé. L’idée était impensable. Regardez seulement ce qui l’attendrait si elle le faisait ! Rien à l’exception de conversations déprimantes et de la plus stricte des bienséances. Elle avait remis Mr. Aston à sa place.
Anna. La pensée de son nom sur ses lèvres lui revint en mémoire et elle se demanda ce que ce serait que d’être en termes si familiers avec lui, de lui rendre son baiser au lieu de se contenter d’un contact bref de ses lèvres sur les siennes. Anna quitta le pont et commença à rebrousser chemin en direction du manoir Durstead. Si elle avait fait ce qu’il fallait, alors pourquoi avait-elle envie de pleurer ?
Ce fut seulement quand elle s’approcha de l’orée du bois et que ses pensées retournèrent au baiser qu’elle avait reçu, un simple effleurement de ses lèvres, qu’elle eut le souffle coupé par la prise de conscience.
Elle l’avait appelé Harry.
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