L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Onze
C e soir-là, Phoebe se tenait devant la sélection de nouvelles robes de sa garde-robe, en se demandant laquelle pourrait le mieux attirer l'attention… d’un gentleman en particulier, s’il devait faire une apparition. Le choix des robes n'était pas une préoccupation qu'elle avait souvent. Elle ne se souciait pas trop de ce qu'elle portait puisqu'Anna le portait généralement mieux. Elle voulait juste être remarquée pour qui elle était, bien qu'elle fût la jumelle la plus timide et la plus calme. Cela ne signifiait pas qu'elle se contentait de se fondre dans le décor.
Finalement, elle choisit une robe vert saxon, bordée de dentelle crème autour du décolleté et garnie de galon vert partout ailleurs. Il y avait de minuscules boutons de rose cousus à intervalles réguliers sur le tissu, et dès qu'elle l'avait vue, cela lui avait rappelé un jardin printanier. Elle ne pouvait que remercier le ciel que sa dame de compagnie rémunérée l'eût tant ennuyée à Londres, car elle avait passé beaucoup plus de temps chez la couturière que d'habitude. Cela avait payé, car le contenu de sa garde-robe n'avait jamais été aussi raffiné. Mary coiffa ses cheveux et tissa un ruban vert autour de l’amas de boucles, et Phoebe réprima la pensée dévoyée que Frederick la remarquerait sûrement dans une telle robe.
La voiture les amena au spectacle qui avait lieu chez Mrs. Hansen, où plusieurs matrones étaient réunies avec leurs filles dans l'espoir de montrer leurs talents. Anna avait une fois plaisanté en disant qu'un tel événement n'était pas différent de l'achat d'un cheval chez Tattersall.
Phoebe n'avait jamais chanté devant quiconque qui ne faisait pas partie de sa famille, même si elle aimait beaucoup chanter. Anna n'avait pas un tel talent et répondait toujours pour elles deux, en disant qu'aucune d'elles ne pouvait chanter juste. Cela n'avait jamais été fait dans un esprit de méchanceté. Anna savait que Phoebe était terriblement timide et ne souhaiterait pas se faire remarquer en se levant devant tout le monde.
Phoebe suivit une femme qui conseillait tranquillement sa fille sur le morceau à jouer, et elle se demanda ce que ce serait de chanter devant un groupe de personnes. Son cœur battit plus vite à cette pensée. Il n'y avait personne ici qu'elle connaissait, personne qu'elle n'avait besoin d'impressionner, à moins que Frederick ne vînt, et rien n'était plus improbable. L'hôtesse les fit entrer dans l'antichambre et leur demanda d'écrire leur nom sur le papier si elles souhaitaient chanter.
Lydia se mit à rire.
— Non, pas pour moi. Je suis ici pour soutenir et applaudir les efforts des autres. Je n'imposerai ma voix à personne.
Elle commença à s'éloigner et Phoebe hésita devant le papier. À Londres, elle aurait reculé à l’idée de recevoir cette attention, mais ici, à Bruxelles… Je peux être tout ce que je choisis d’être.
D'un geste impromptu, elle ramassa la plume de l'encrier et écrivit son nom au bas de la liste, qui contenait déjà une dizaine d'autres noms. Elle posa la plume et se tourna vers Lydia, qui la fixait avec de grands yeux.
— Ma parole, Phoebe. Je crois que Bruxelles est vraiment un nouveau départ pour vous, dit-elle alors que son sourire s’agrandissait. Je ne vous ai jamais entendue parler devant une assemblée, et encore moins chanter. J'attends avec impatience ce plaisir.
Phoebe se mordit la lèvre.
— Je suppose que je pourrai toujours renoncer si je perds mon sang-froid.
Elle perdait déjà son sang-froid.
Mr. Mann s'avança en la voyant et s'inclina.
— Miss Tunstall ! Mrs. Fitzwilliam. Avez-vous vu combien de noms figuraient sur la liste ? J'ai l'impression que nous allons passer une longue soirée, plaisanta-t-il. Mais je suis sûr d'être ravi par toutes les dames talentueuses ici ce soir. Je ne pense pas que j'aurai le plaisir de vous entendre chanter.
Lydia jeta un coup d'œil à Phoebe avant de répondre.
— Vous aurez ce plaisir. Phoebe a accepté de chanter pour nous.
— Elle va chanter ? Eh bien, cela est délicieux.
L'expression de plaisir de Mr. Mann était authentique et Phoebe sourit faiblement en retour.
Il n'y avait plus de recul possible maintenant. Avec Mr. Mann, elle supposait qu'elle pouvait être parfaitement à l'aise puisqu'il était un gentleman sans prétention. Même si Mr. Conroy devrait apparaître… Elle n'avait pas eu le temps d'achever sa réflexion lorsque Mr. Conroy entra dans la pièce. Phoebe prit une profonde inspiration silencieuse. Même avec Mr. Conroy ici, elle pourrait le faire. Ce n'était pas comme si elle allait chanter devant la société mondaine londonienne. Avec une société mondaine aussi petite que celle de Bruxelles, Phoebe commençait à se faire connaître. Il était temps qu'elle renonçât à son passé de jeune femme timide.
— Devrions-nous nous asseoir ? dit Lydia en s'avançant vers les rangées de chaises sans attendre de réponse.
Phoebe la suivit, et elles se glissèrent le long de la première rangée de sièges inoccupés et prirent place au centre. Mr. Mann s'assit à ses côtés et Mr. Conroy pris la place à côté de Mr. Mann. Il se pencha devant lui et sourit à Phoebe et Lydia.
— Bonsoir, mesdames. Mann, ici, a la meilleure place de la maison. Mais par la suite, il devra proposer de vous apporter des rafraîchissements. Je n'ai qu'à être patient.
Phoebe sourit à sa plaisanterie légère puis tourna son visage vers l'avant, en serrant ses mains fermement sur ses genoux alors que l'hôtesse arrivait à l'avant de la pièce.
Mrs. Hansen souhaita la bienvenue à ses invités et présenta l'homme qui accompagnerait au piano celles qui avaient choisi de chanter. Elle examina sa liste et invita la première jeune femme à avancer. Cela était Miss Foster qui, bien que n'étant pas tout à fait une vieille fille, n'était plus de prime jeunesse. Elle semblait chanter parce que cela était la bonne chose à faire plutôt que parce qu'elle souhaitait susciter l’attrait. Elle commença « Silent Worship » de Haendel et la hauteur de sa voix était correcte, même s'il n'y avait aucune passion.
Alors que la deuxième, puis la troisième jeune femme prenait sa place pour chanter, Phoebe commençait à sentir la chaleur monter en elle. Son tour allait bientôt approcher. Elle n'était pas sûre qu'elle serait capable d'aller jusqu'au bout, de se tenir debout devant une foule d'inconnus tout proches et de chanter. Qu'est-ce qui m'a pris d’envisager cela ? Elle se pencha pour chuchoter à Lydia.
— Je vous prie de m'excuser. Je vais prendre du punch.
Lydia lui lança un regard compatissant, en sachant probablement combien Phoebe était nerveuse. Mr. Mann leva les yeux alors que Phoebe se levait, et Mr. Conroy releva la tête. Elle descendit l'allée, en espérant qu'il ne la suivrait pas. Elle avait besoin de temps pour réfléchir.
Phoebe se dirigea vers la table dans la pièce à côté et demanda un verre de punch, qu'elle prit et sirota. Heureusement, il avait été entouré de glace et était frais, ce qui l’aida à calmer sa nervosité. Elle prit sa coupe en argent et se tint devant les doubles portes donnant sur la salle où tout le monde était assis, et elle resta au fond à regarder la foule. Une voix familière vint de derrière, bien trop près de son oreille.
— Avez-vous l'intention de chanter, Phoebe ?
Phoebe sursauta et renversa presque le punch sur sa robe. Heureusement, elle en avait bu la majeure partie et avait pu sauver sa robe de la ruine. Frederick se tenait maintenant à côté d'elle, souriant, et sa vue faisait faiblir ses genoux. Elle se figea, en gardant les yeux devant elle alors qu'elle essayait de se ressaisir.
Il leva le bras et s'appuya contre le montant de la porte derrière elle, de sorte que si elle penchait la tête en arrière, elle reposerait sur son bras. Elle fut immédiatement sensible à sa présence, et elle s'en réjouissait. En même temps, elle souhaitait lui montrer qu'elle n'était plus une jeune fille qui trottinait derrière lui juste parce qu'il lui avait lancé un sourire.
— Je suis étonnée que vous soyez venu, répondit-elle.
Froidement, pensa-t-elle avec une fierté intérieure, après avoir brièvement croisé son regard.
— Je ne pensais pas que vous étiez le genre d’homme à apprécier le divertissement musical, continua-t-elle.
Elle le sentit plutôt qu'elle ne l'entendit rire à ses côtés, et il se pencha pour parler à voix basse afin d'éviter d'être entendu tandis que Miss Yates entonnait sa chanson juste un demi-ton au-dessus du piano. Ses mots vibraient à son oreille.
— J'admets que des temps désespérés appellent des mesures désespérées. Pour l'instant, j'ai peu d'amis ici pour m'envoyer des invitations, je suis donc obligé d'accepter tous les divertissements que je peux trouver.
Phoebe resta silencieuse. Elle n'avait jamais été de nature à avoir une réponse toute faite, mais elle avait décidé de ne pas s'en soucier. Cela lui ferait du bien d’avoir à faire un peu plus d’efforts pour attirer son attention. Cela avait semblé produire un résultat parce qu'après que Mrs. Hansen avait présenté la jeune femme suivante, qui avait commencé à chanter, Frederick se pencha à nouveau.
— Celle-ci n'est pas si mal.
Phoebe leva les yeux vers la jeune femme qui chantait. Elle était jolie et n'avait manifestement pas plus de vingt ans. Mais il y avait en elle une assurance qui devait plaire à tout gentleman intéressé. Phoebe fut tentée de regarder Frederick pour voir si elle verrait un tel intérêt dans ses yeux. Quand elle inclina son visage, elle trouva ses yeux rivés sur elle. Leurs regards se soutinrent un instant.
Très prudemment, Phoebe tourna à nouveau la tête vers l'avant et but la gorgée restante de son punch.
— Elle a une voix des plus délicieuses. Avez-vous renoncé à l'idée de mon retour à Londres ?
Elle le sentit hausser les épaules et se força à ne pas s'appuyer contre le bras qui était toujours perché derrière elle. La chaleur de Frederick rayonnait à côté d'elle, mais cela était une chaleur confortable plutôt qu'étouffante.
Il se pencha à nouveau et elle attendit dans une torture exquise. L'avait-il fait pour parler doucement ? Ou souhaitait-il être près d'elle ?
— Je ne suis pas enthousiaste à l'idée que vous restiez ici, mais je reconnais que je n'ai aucune autorité pour vous ordonner de faire autrement. J'accepte simplement quand il est temps de battre en retraite.
— Bien, dit-elle, je suis contente de savoir que vous êtes un homme de bon sens et que vous ne vous battez pas pour les causes perdues.
Il y eut une salve d'applaudissements.
— Devrions-nous nous asseoir ? demanda-t-il.
Phoebe lui jeta un coup d'œil avant de regarder la chaise qu'il indiqua. Mrs. Hansen brandit sa liste et mis ses lunettes avant d'appeler :
— Miss Phoebe Tunstall.
Frederick recula d'étonnement, et Phoebe sentit son courage l'abandonner complètement. Cependant, plusieurs membres de l'assemblée s'étaient retournés pour la regarder, et elle n'avait d'autre choix que d'avancer. Elle tendit sa tasse à Frederick, qui la prit, ses yeux bruns ne quittant pas les siens.
Tous les yeux dans la pièce étaient rivés sur Phoebe alors qu'elle prenait place devant, et sa respiration venait rapidement. Elle avait prévu de chanter « Captivity » de Stephan Storace, sur les jours de Marie-Antoinette en prison avant sa mort. Elle se demanda si elle se souviendrait des paroles et de la mélodie, et si elle pouvait le chanter sans croasser. Serait-elle obligée de sortir en courant de la pièce après un échec total ?
— Dites à Mr. Primrose ce que vous souhaitez chanter, l'encouragea Mrs. Hansen en désignant l'accompagnateur.
Phoebe essaya de parler, mais ses lèvres n'obéirent pas. Elle tourna son regard vers Lydia, qui sourit et hocha la tête en signe d'encouragement. Ses yeux cherchèrent alors Frederick au fond de la salle. Il n'avait pas pris la place qu'il lui avait suggérée mais se tenait, immobile, à la place qu'elle lui avait laissée. Son regard attentif fit se raidir le dos de Phoebe. Il la voyait vraiment maintenant. Peut-être pour la première fois.
Elle ne chanterait pas « Captivity ». Non, elle avait autre chose en tête.
FREDERICK SE TENAIT INAPERÇU derrière la foule qui avait les yeux rivés sur Phoebe. Il détectait une sorte d’immobilité dans l'air, une attention qui n'avait pas été là pour les autres dames, et il ne put pas décider si cela était parce que les autres étaient aussi choqués que lui que Phoebe Tunstall eût consenti à chanter devant un public, ou si cela était parce qu'elle était aussi belle à regarder qu'une rose en fleurs.
Frederick se tenait debout. Une rose en fleurs ? D'où venait cette tournure poétique ? Il n'avait pas pensé devenir sénile à un si jeune âge. Il devait devenir fou.
Phoebe avait marqué une pause et, pendant un instant, elle était l’être timide qu'il avait connu dans son enfance. Puis elle le regarda droit dans les yeux, se retourna et murmura quelque chose au pianiste. Lorsqu'elle se redressa, les bougies derrière elle créèrent un halo de gloire qui éclaira ses boucles blondes et fit scintiller les fils verts et printaniers du tissu de sa robe.
Les premières notes retentirent, et il fallut une minute à Frederick pour se rendre compte de ce qu'il entendait. « Greensleeves » ! Il était surpris du choix de Phoebe. Même si cette musique n'était pas rare, cela semblait étrange venant d'une dame. Et d'après ce qu'il se souvenait des paroles, elles parlaient de tomber amoureux, ou d'être transi d’amour, ou de quelque chose comme cela. Quelque chose d'assez sensible pour que Phoebe chantât cela devant une salle pleine d'étrangers.
Elle prit une inspiration et ouvrit la bouche, sa voix à la fois forte et douce alors que la mélodie rejoignait les accords du piano. Le son sortait de son être intérieur. L'air mélancolique, combiné à la surprise des paroles, une fois qu'il prêta attention à leur sens, le laissa pantois.
Hélas, mon amour, vous me faites mal
De me rejeter si discourtoisement
Et je vous aime depuis si longtemps
Me délectant de votre compagnie
Greensleeves fut toute ma joie
Greensleeves fut ma lumière
Greensleeves, l'or de mon cœur
Et qui sinon ma dame de Greensleeves
Vos vœux et mon cœur vous fîtes choir
Pourquoi suis-je par vous fasciné
Maintenant, un monde nous sépare
Pourtant mon cœur reste emprisonné
J'ai été prêt à vos côtés
Pour vous accorder ce que vous désiriez
J'ai bouleversé ciel et terre
Pour obtenir votre amour et bienveillance
PHOEBE NE REGARDAIT PERSONNE dans le public pendant qu'elle chantait. Elle ne le regardait certainement pas. Mais il y avait une telle mélancolie dans son chant que les couplets semblaient prendre une signification personnelle. Avait-elle aimé quelqu'un ? Était-il ici ? Frederick jeta un coup d'œil à Mr. Conroy, immobile, la mâchoire relâchée. Frederick croisa les bras et reporta son regard sur Phoebe.
Si vous souhaitez ainsi dédaigner
Cela m'enchante d'autant plus
Et même là, je demeure
Un amour en captivité
Mais je prie Dieu dans les cieux
Que vous puissiez voir ma constance
Et qu’avant le dernier de mes jours
Vous daigniez enfin m'aimer
L'AIR TRISTE S'ÉTEIGNIT, et il y eut un bref silence avant un tonnerre d'applaudissements. Phoebe rougit et sourit, en faisant une révérence avant de se diriger vers l'endroit où sa sœur était assise et de s'asseoir entre Lydia et un soldat. L'homme se pencha et lui chuchota quelque chose à l'oreille, et Frederick vit ses joues remonter dans un sourire et le signe de tête qu'elle lui rendit en réponse. Mr. Conroy se pencha également en avant pour lui dire quelque chose. Le dos de Phoebe était rigide, comme si elle était tendue et épuisée d'avoir tout donné. Elle devait être épuisée. Il ne savait pas qu'elle avait une telle chose en elle.
Phoebe n'était pas revenue pour se tenir à ses côtés après avoir fini sa chanson. Et je vous aime depuis si longtemps, me délectant de votre compagnie. Les paroles produisaient un effet sur Frederick. Peut-être n'était-ce que les couplets d'une chanson choisie parce qu'elle faisait ressortir les graves de sa voix. Mais, d'une certaine manière, il ne le pensait pas. Elle avait fermé les yeux en chantant ces mots.
Il n'y avait plus qu'une seule représentation après Phoebe, mais le charme de l’enchantement s'était terminé lorsque Phoebe avait repris sa place. Lorsque la dernière jeune femme eut terminé, il y eut des applaudissements polis avant que le public ne se levât et ne se dirigeât vers les tables qui avaient été dressées pour le souper léger.
Lydia repéra Frederick à l'entrée du salon et s'approcha de lui.
— Tu dois avoir désespérément besoin de compagnie si tu es ici.
Frederick s'écarta de la porte où il était appuyé alors qu'il ressassait la surprise qu'était Phoebe.
— Je ne suis pas sûr d'avoir grand-chose à faire jusqu'à l'arrivée de Wellington. En attendant, j'ai peu de connaissances ici, et je me trouve à court de choses à faire. Cela était un moyen de me divertir.
Ses yeux retrouvèrent Phoebe, et elle était entourée de deux gentlemen qui s'étaient assis à côté d'elle, ainsi que de quatre autres qui s'étaient approchés d'elle. Pourquoi n'y a-t-il que des gentlemen à ses côtés ? Où sont les dames ?
Lydia suivit son regard.
— Phoebe a été surprenante. Savais-tu qu'elle pouvait chanter si bien ?
Frederick garda son regard rivé sur Phoebe et secoua la tête.
— Comment l’aurais-je pu ? Stratford n'en a jamais parlé, et Phoebe ne risquait de chanter devant moi, si même toi, tu n’étais pas au courant de son talent. Je ne crois pas qu'elle ait jamais chanté devant une foule auparavant. Selon toi, qu'est-ce qui a changé cette fois ?
Lydia haussa une épaule.
— Je ne sais pas, mais quelque chose à Bruxelles semble l'avoir transformée. Phoebe affirme sa personnalité, si j'ose dire. Trop longtemps elle a été dans l'ombre d'Anna, puis elle s'est cachée en accompagnant sa tante partout et en restant collée à ses côtés. Ici, personne ne la distrait en ayant besoin de quoi que ce soit, et elle n'a personne d'autre à amuser qu'elle-même. Je suppose que tout le monde voit Phoebe pour sa vraie valeur ici, et cela l'encourage, dit Lydia en levant les yeux vers Frederick. Peut-être devrais-tu la remarquer aussi. N'avait-elle pas la voix la plus enchanteresse ? Je le dis, elle était une sirène.
Frederick n'allait pas admettre les sensations qui avaient transpercé son cœur en écoutant sa chanson. Il n'avouerait pas qu'il s'était senti ensorcelé comme si elle était une sirène.
— Phoebe est comme une petite sœur, rien de plus, déclara-t-il.
Il savait que ce n'était pas tout à fait vrai, mais il n'allait pas laisser sa sœur penser qu'il avait le moindre intérêt pour elle. Pour autant qu'il en sût, elle se précipiterait et le dirait à Phoebe sans délai, puis Frederick serait coincé. Il ne ferait de mal à Phoebe pour rien au monde, et il finirait par demander sa main en mariage juste pour épargner ses sentiments.
Mieux valait étouffer cette petite fantaisie dans l'œuf tout de suite. En plus de cela, en toute vraisemblance, leurs chemins se sépareraient à nouveau et l'enchantement de cette soirée s'effacerait pour ne devenir qu’un souvenir. Phoebe retournerait à Londres, et il ferait tout ce qu'il fallait pour dissuader Napoléon. Leurs chemins se croiseraient plusieurs fois au fil des ans alors qu'il s'installerait avec une jeune femme dont il ne se soucierait pas beaucoup et que Phoebe se marierait, aurait des enfants et prendrait de l’embonpoint.
Dès qu'il se figura l'image, Frederick y trouva à redire. Phoebe avait des os délicats et avait un air doux et gracieux. Plutôt que d'imaginer son embonpoint avec sa progéniture, il pouvait mieux l'imaginer assise sur une chaise avec des enfants angéliques à ses pieds, en tenant le petit dernier dans ses bras…
Que diable ! Il devenait définitivement fou. Il commençait à avoir des pensées tout à fait inappropriées au sujet de la petite sœur de Stratford. Frederick jeta de nouveau un coup d'œil à Phoebe, qui était engagée dans une discussion animée, et il put voir par lui-même que tous les hommes qui l'entouraient avaient été pris dans ses filets. Elle ne rentrait plus tout à fait dans le rôle de la petite sœur.
Lydia lui donna un coup de coude.
— T’es-tu égaré dans tes pensées ? Je t'ai posé une question, et tu ne m'as même pas entendue.
Frederick se reprit moralement et regarda Lydia.
— Quelle était la question ?
— Fitz est parti pour Gand et ne reviendra que demain soir. Veux-tu venir te promener avec nous dans le parc demain après-midi ?
Cela aurait pu être une perspective agréable, mais il avait parlé avec le général, qui souhaitait faire une revue des troupes existantes à Bruxelles et avait sollicité l'aide de Frederick.
— Je ne peux pas. J'ai des choses à faire demain. Peut-être que nous irons faire une promenade à cheval la semaine prochaine.
— Cela est une excellente idée, répondit Lydia. Je ne suis pas sûre de pouvoir encourager Fitz à venir. Tu sais qu'il n'aime pas trop l'équitation de plaisance. Mais dans ce cas, je verrai si l'un de ces gentlemen souhaite se joindre à nous pour que nous puissions former un groupe de quatre.
Elle envoya un coup d'œil en direction de la foule autour de Phoebe.
Frederick crut voir de la malice dans le regard de sa sœur. Elle essayait probablement de provoquer une réaction de jalousie de sa part en invitant quelqu'un comme Conroy. Ce serait tout à fait dans son genre d'essayer d'arranger un mariage avec Phoebe, mais il contrecarrerait ses nobles intentions. Phoebe appartenait à un homme différent, pas à Conroy, mais à quelqu'un d'autre. Et il… eh bien, ce n'était pas le moment de penser au mariage. De plus, Frederick n'était pas sûr à ce stade d'appartenir à quiconque.
Lydia fit signe à Phoebe de venir, et elle quitta sa foule d'admirateurs et se dirigea vers l'endroit où ils se tenaient. Quand elle s'approcha, Lydia glissa son bras autour de Phoebe et se mit près d’elle.
— Vous avez la voix d'un ange, Phoebe, et vous nous l'avez caché toutes ces années. Jamais je ne vous ai entendue vous porter volontaire pour chanter. En plus, Anna a toujours dit qu'aucune de vous ne savait chanter.
Phoebe rit, et la mélodie de son rire enchanta Frederick autant que son chant, mais pour une raison différente. Il avait assez peu entendu ce son insouciant au fil des ans. Le rire de Phoebe se transforma en un doux sourire.
— En vérité, le chant n'est pas l’un des domaines de prédilection d'Anna. Je lui ai simplement laissé penser qu'aucune de nous ne possédait ce talent car je ne pouvais pas m’imaginer moi-même chanter devant tout le monde.
Exactement !
— Je suis curieux, dit Frederick, en attirant son regard vers lui. Qu'est-ce qui vous a poussée à le faire ce soir ?
Phoebe se mordit la lèvre.
— Je ne sais pas.
Il y eut une petite pause. Lydia semblait prête à dire quelque chose, mais Frederick posa impulsivement une main sur son bras pour l'arrêter. Phoebe n’avait pas fini de développer sa pensée, il en était sûr, et il voulait savoir ce qu’elle avait à dire.
Phoebe leva enfin les yeux.
— Je me suis cachée suffisamment longtemps. Un ami m'a dit de faire quelque chose d'audacieux.
Elle évita soigneusement le regard de Frederick et ajouta avec un soupçon de sourire aux lèvres :
— Et maintenant que j'ai commencé à le faire, j'ai peur de ne pas pouvoir revenir à celle que j'étais autrefois.
— Nous ne le voulons pas non plus, s'exclama Lydia.
Frederick garda le silence. Même s'il aimait voir Phoebe sortir de sa coquille, il n'était pas sûr d'approuver cette nouvelle version d'elle-même. La version qu'il l'avait exhortée à être ! Il souhaitait pouvoir la renvoyer à Londres où elle serait en sécurité. À l'abri de tout danger potentiel qui pourrait surgir en ville et à l'abri des attentions des soldats qui tenteraient de gagner sa main dans une cour précipitée. Contrairement à ce qu'avait professé Frederick lorsqu'il lui avait promis de lui trouver un mari, il se rendait compte qu'il ne voulait pas qu'elle fût conquise par quiconque. Du moins pas pour le moment. Il voulait qu'elle restât tranquillement en retrait comme elle l’avait toujours été.
Mais il supposait que cela n'était pas juste.
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