L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)
Chapitre Treize
T ôt le matin suivant, Stratford rencontra Ingram dans un des salons du Jackson’s. Engagé dans un duel, ils étaient de force égale et Stratford ressentait le besoin d’user son corps pour exorciser son esprit. Malgré le léger badinage avec Miss Daventry, suite à ses excuses la nuit dernière, il savait qu’il était loin d’avoir fait amende honorable, et ce depuis leur première rencontre. Cette pensée le laissait avec une agitation dont il ne pouvait se débarrasser. Était-ce dû au fait qu’il agissait si étrangement dès qu’elle était près de lui ?
En vérité, sa relation avec elle avait commencé assez innocemment. Ils avaient partagé un dîner sans intérêt, suivi de deux rencontres brèves, rien qui puisse la distinguer d’une autre femme — jusqu’à ce qu’il ait jugé bon de gâcher vingt-neuf ans de vie stoïque pour se ridiculiser en la demandant en mariage.
Ingram passa ses poignets à travers les manches de son manteau.
— Je l’admets, Stratford. Tu n’as pas perdu la main au cours de ses trois années. Tu m’as presque essoufflé.
— Quel compliment, effectivement !
Stratford était trop exténué pour offrir quoi que ce soit de plus.
— Le White ? proposa Ingram, alors qu’ils quittaient la salle de boxe.
Stratford acquiesça, tournant vers le sud.
— Alors, que penses-tu de Fitzwilliam ? Le Marchant nous a-t-il envoyé une réelle assistance dans nos efforts ? demanda Ingram, même si Stratford savait qu’il s’était déjà fait une opinion.
— Il n’est pas mordu de jeux d’argent, d’après ce que j’ai pu voir, répliqua Stratford.
— Non, il ne l’est pas. Je lui ai demandé de participer aux jeux chez Watier, mais, jusqu’ici, il n’y a rien à en dire.
Stratford y réfléchit.
— Je pense que nous pouvons lui faire confiance. Il semble être un homme de bon sens, en plus d’être un camarade sympathique.
— Je suis heureux de l’entendre. Fais-en bon usage, si tu le veux bien. Je pense que débusquer le traître nécessitera nos efforts combinés, dit Ingram. Braxsen s’est déjà lié d’amitié avec lui et, si tout le monde réalise que toi et moi le fréquentons, cela lui ouvrira les portes dont il a besoin. À partir de là, il est suffisamment astucieux pour suivre les bonnes pistes.
— Il semble qu’il soit devenu un des favoris de Lydia et de Miss Daventry, ajouta Stratford en tapotant sa canne avec une nonchalance étudiée. Comment se porte Miss Daventry dans ta maisonnée ? Je suis surpris que ta mère l’ait accueillie.
— Ma mère a dû penser qu’elle ferait une action charitable sans menacer ni les chances de succès de Lydia ni mon cœur, rétorqua Ingram avec un sourire ironique.
Exactement !
— C’est ce que je pensais aussi, lui dit Stratford.
Il ne s’était pas tant trompé si Ingram pensait de même. Cependant, il avait senti le mordant de la réponse moqueuse de Miss Daventry à son excuse et il sentait qu’il était loin de s’être racheté à ses yeux.
— Si l'on s'en tient aux apparences, Miss Daventry ne possède pas une grande beauté, à l’exception d’un sourire engageant et d’une silhouette gracile, observa Ingram. Des hommes se sont laissés séduire par moins que ça.
Stratford pensait, lui, que sa beauté reposait dans une paire d’yeux expressifs, mais il ne développa pas et demanda à la place :
— Elle se porte pour le mieux alors ? Ta sœur et elle, seront-elles capables de supporter la fatigue de la saison ?
— Oh, elles sont suffisamment jeunes. Miss Daventry peut même éclipser ma sœur en termes d’endurance, mais je ne pense pas qu’elle prenne un réel plaisir à se trouver en société. Elle est sûrement là car elle veut apporter son soutien à Lydia.
— Vraiment ?
— Elle ferait une excellente épouse pour Fitzwilliam, ajouta Ingram.
Puis, revenant à leur premier sujet de discussion, il ajouta :
— Notre bonne opinion de lui n’est pas la seule que possède Fitz, tu sais. Beau l’a recommandé à Le Marchant.
Stratford fronça les sourcils.
— Wellington ne garde comme personnel que des hommes venant des meilleures familles. J’avoue être surpris qu’il ait choisi le commandant Fitzwilliam.
— Ce n’est pas un pair, si c’est ce que tu sous-entends. C’est un gentleman, des deux côtés de sa famille, mais avec aucun titre dont il pourrait hériter. Il ne fait pas précisément partie du personnel. En tout cas, pas de celui de Wellington. Peut-être est-il du mien ?
Ingram lui lança un large sourire.
— Le Marchant m’a dit de le garder près de moi et de l’employer en cas de besoin, et que nous verrons plus clairement notre prochain mouvement quand il reprendra du service cet été.
Stratford fut tenté de demander de quoi il s’agissait, mais savait que cela serait impertinent puisque ce n’était pas seulement son ami devant lui, mais aussi un officiel en pleine ascension au quartier général. Il changea de tactique.
— Le commandant Fitzwilliam n’est pas intéressé par Miss Daventry. Il n’a d’yeux que pour Lydia.
Ingram rit.
— Comme il me l’a dit, et c’est tout à son honneur, mais elle ne l’acceptera jamais. Et, même si elle le faisait, elle n’est pas une femme pour lui. Elle ne peut supporter d’être privée de ses petits plaisirs et, même s'il fait la carrière réussie que je pense qu'il aura, elle n’est pas faite pour suivre les tambours.
Stratford acquiesça.
— Je comprends.
— Mais Miss Daventry, persista Ingram, ne se défile devant rien. Comme je l’ai dit, elle ferait une épouse parfaite pour Fitz.
Stratford inclina son chapeau pour saluer une connaissance dans la rue et, s’assurant qu’ils étaient une nouvelle fois seuls, dit :
— Je vois que ton cœur est intact. Ta mère a bien calculé son coup.
— Mon cœur est intact concernant Miss Daventry, clarifia Ingram en lui adressant un sourire chagrin. Peut-être ne l’aurait-il pas été s’il n’avait pas déjà été pris il y a quelques années ?
Ingram avait mentionné plus d’une fois une certaine Miss Georgiana Audley dans ses brèves missives et Stratford avait supposé que cela devait être elle qui avait conquis le cœur d’Ingram. Stratford haussa les sourcils, mais il savait trop bien l’impossibilité de poser des questions qui ne lui vaudraient qu’une rebuffade.
Donnant sa canne au domestique à l’entrée du White, Ingram lui dit :
— Je pensais que nous te verrions plus souvent à Grosvenor au cours de cette dernière semaine, mais je suppose que tes sœurs te gardent occupé. À moins que Lydia et toi ne soyez une nouvelle fois à couteaux tirés…
Stratford secoua la tête.
— Ce n’est pas cela. Je crains d’avoir offensé Miss Daventry. J’ai fait la bêtise de réfléchir tout haut lors du bal tenu l’autre nuit. J’ai dit que Lady Ingram ne la verrait pas comme une menace pour le succès de Lydia…Envoyant l’expression de stupeur passant sur le visage de son ami, il ajouta rapidement, la même pensée que tu as exprimée il n’y a pas une minute, laisse-moi te le rappeler.
Ingram le fixa du regard pendant un long moment avant d’exploser de rire.
— Certes, mais je ne suis pas insolent au point de le lui dire en face. Je m’attends à ce que toutes les dames de ma connaissance le sachent à présent. C’est la fin de notre amitié, Stratford. Je suis étonné que Lydia ne me soit pas tombée dessus avec l’injonction de te défier en duel.
Stratford se raidit.
— Je me suis excusé. Bien que…Il fit une pause, visiblement inconfortable. Elle a dit qu’elle s’efforcerait d’ignorer mes mots dans le futur. Elle me taquinait, figure-toi.
— Elle te taquinait, dis-tu ? Mon cher ami, tu me laisses dans le doute. Après un tel affront ?
Stratford, conscient que les domestiques écoutaient et craignant qu’ils ne rient secrètement de lui, garda le silence jusqu’à ce qu’ils se soient installés à une table.
— Peut-être que si je lui envoyais des fleurs pour lui prouver ma sincérité…
— C’est le moins que tu puisses faire, acquiesça Ingram, essayant, semblait-il, de garder le visage impassible.
Stratford s’empara du décanteur qui avait été apporté et versa un verre pour chacun d'eux. Il but avant de baisser son verre tout en fronçant ses sourcils.
— Tu sais bien que je ne suis pas à l’aise avec les dames.
— À l’exception de mes sœurs et de Lydia. Je ne pardonnerai jamais à Miss Broadmore pour cela. Eh bien, j’espère que tu n’es pas trop épris du sourire engageant de Miss Daventry ni de sa silhouette gracile, parce que, selon moi, tu n’as plus la moindre chance après une pareille maladresse.
Ingram posa son verre et se pencha en avant, un sourire au fond des yeux.
— Stratford ?
— Quoi ?
Cela sortit plus tranchant qu’il ne l’avait voulu.
— Tu sembles malade.
Stratford lança un regard noir au nez parfait de son ami, souhaitant qu’ils puissent refaire un autre round de boxe avec des gants. Ou sans.
— Je vais lui envoyer des fleurs, dit-il.
Peut-être que la répartie légère de Miss Daventry masquait une blessure plus profonde. Stratford décida qu’il ne pouvait pas laisser les choses en l’état et qu’il devait lui faire parvenir des excuses plus formelles. Il devait faire en sorte qu’elle n’ait aucun doute quant à la sincérité de l’estime qu’il lui portait, particulièrement avec le fait que les deux familles soient si proches. De plus, son héritage impliquait qu’ils ne pourraient inévitablement se tenir loin l’un de l’autre avant un moment. À défaut d’autre chose, Miss Daventry et lui — et, vraisemblablement, l’idiot qu’elle épouserait sous peu — seraient toujours voisins.
— Des fleurs, répéta Ingram. Excellent.
U N PRÉTENDANT s’en allait alors qu’un autre arrivait, apportant des compliments et des fleurs pour la pétillante Lydia, pendant qu’Eleanor étouffait un bâillement. Elle aurait été surprise d’apprendre que quelques-uns d’entre eux étaient venus pour elle et pour ce qu’ils qualifiaient « la conversation agréable de Miss Daventry ».
Eleanor suspectait cependant que ceux qui étaient en train de former un attachement pour elle étaient Lord Carlton et, invraisemblablement, Mr. Amesbury, bien que l’attention soudaine de ce dernier fût certainement due au terrain adjacent au sien, dont elle venait d’hériter. Sa cour ne comptait donc pas, bien évidemment. Sa répugnance envers un mariage de convenance, particulièrement quand celui-ci était pour des raisons financières flagrantes, la poussait à l’éviter autant que possible.
Lord Carlton, cependant, méritait considération. Il l’avait invitée à danser dès la première opportunité, bien que cela ait plus à voir avec sa nature généreuse qu'avec une quelconque affection soudaine qu’il aurait ressenti pour elle.
La deuxième fois qu'ils s’étaient rencontrés, il conduisait sa petite sœur au Panthéon Bazar et Eleanor fut plutôt impressionnée qu’il n’ait pas essayé d’excuser sa présence dans un cadre si commun et féminin, tandis qu’il se chargeait des présentations. Puis, au bal de présentation d’Eleanor, il lui avait demandé deux danses, rassurant adroitement Lydia qu’il n’oserait pas priver Miss Ingram de sa foule d’admirateurs pour plus d’une danse. Il s’était conduit juste comme il se devait, divertissant Eleanor avec sa conversation et lui offrant de la limonade avant de la ramener à Lady Ingram.
Ce fut seulement lorsque leurs chemins se croisèrent à Hyde Park qu’elle avait commencé à suspecter qu’il pouvait ressentir quelque chose de plus profond. Avec la promesse hâtive de revenir rapidement, Lydia s’était éloignée pour héler une connaissance, tandis qu’Eleanor choisit de continuer, le regard absorbé par la scène bucolique.
— Miss Daventry, s’était exclamé Lord Carlton. J’avais espéré pouvoir vous rencontrer ici. Et Miss Ingram est en grande conversation avec les Billinghams. Excellent, vous êtes toute à moi. Vous dirigez-vous en direction du lac ?
— Oui. C’est un après-midi qui mérite d’être apprécié.
Eleanor lui avait souri, s’abritant les yeux de la main. La journée était fraîche et elle s’était tournée pour laisser le soleil lui réchauffer le visage, tandis que le vent faisait danser des mèches de ses cheveux sur ses joues.
— En effet. Et je pourrais ajouter que les fleurs pâlissent en comparaison de votre beauté, mais je suspecte que vous vous souciez peu d’être flattée.
Lord Carlton lui avait jeté un regard en coin.
Eleanor avait ri.
— Suis-je donc si transparente ? Non, monsieur, j’ai la flatterie en horreur. Cela ne sert qu’à satisfaire le beau parleur de son éloquence ou l’auditrice d’attributs qu’elle est déjà convaincue de posséder.
Les sourcils de Lord Carlton s’étaient levés en signe de protestation.
— Je n’embarrasserais pas une lady avec une attention non désirée ni ne contredirais une autre qui conteste la vérité. Même si la vérité n’est pas subjective. Elle est seulement vraie.
Elle avait soupiré.
— De tels mots désinvoltes. Vous destinez-vous à une carrière en politique, Lord Carlton ?
— Aimeriez-vous un homme faisant de la politique ?
Le sourire de Lord Carlton s’était envolé à la vue du froncement de sourcils que ses mots avaient provoqué chez Eleanor.
— À présent, je vous ai taquinée au-delà de la convenance. Veuillez me pardonner, Miss Daventry.
— Volontiers. Seulement si nous limitons notre conversation à des sujets inoffensifs. Comme la météo.
— Ou si la cuisinière trouvera des fraises de saison pour ses tartes.
Il s’était glissé au travers d’un troupeau de canards au milieu du chemin.
Eleanor suivit de bonne grâce le tournant du discours.
— Ou combien de ses vendeuses de lait viennent en effet d’une laiterie.
Elle avait désigné les femmes distribuant pour quelques pièces du lait frais provenant du petit troupeau de vaches dans la prairie.
— C’est effectivement un sujet qui mérite une profonde réflexion.
Lord Carlton avait ensuite fait un signe de main à sa sœur, qui se tenait au bord du lac jetant des miettes de pain aux cygnes, et le moment de gêne fut balayé.
À la maison, Eleanor s’était interrogée sur leur conversation, se demandant si Lord Carlton avait délibérément orienté ses questions et, si c’était le cas, dans quelle mesure elle devait lui retourner ses faveurs. Quand elle pensait à ses conversations avec Lord Worthing, qui produisaient toujours en elle une myriade d’émotions, elle était convaincue que l’attention stable et plaisante de Lord Carlton était ce qu’elle désirait. À d’autres moments, quand elle se souvenait des excuses du comte, de son rire et de son regard intense, de la manière dont elle était consciente de sa présence dès qu’il entrait dans une pièce, elle était certaine qu’elle ne pouvait pas accepter quelque chose d’aussi complaisant que les sentiments qu’elle avait pour Lord Carlton.
Cependant, quand le majordome annonça l’arrivée de Lord Carlton à la résidence Ingram après le flot d’admirateurs de Lydia, Eleanor fut heureuse de le voir. Voir quelqu’un arriver pour elle était agréable, et Lord Carlton méritait certainement sa chance. Son sourire rencontra le sien alors qu’il s’avançait pour échanger les salutations d’usage avec Lydia. Avant qu’il ne puisse s’incliner devant Eleanor, le majordome revint, annonçant Mr. Amesbury. Les conventions dictaient qu’il ne pouvait s’asseoir avant d’avoir salué Mr. Amesbury et, avant qu’il ne puisse réclamer sa place, Lydia l’appela pour savoir s’il y aurait effectivement un salon réservé aux jeux au bal de Mrs. Buxley.
Entretemps, Mr. Amesbury avait pris la chaise à côté d’Eleanor. Lorsque Lord Carlton revint, il dut prendre un siège plus éloigné et écouter le discours de Mr. Amesbury à propos d’un cheval qu’il venait d’acquérir pour une bouchée de pain d’un jeune homme pressé de gagner des fonds après une série de malchances.
— C’est terrible quand un gentleman est forcé de vendre, interrompit Lord Carlton. Je ne souhaite cela à personne. Miss Daventry, ajouta-t-il avant que Amesbury ne puisse répondre, avez-vous visité le musée Bullock qui vient tout juste d’ouvrir ? C’est quelque chose que l’on doit voir si l’on souhaite être au courant de ce qui se passe à Londres.
Eleanor bascula avec enthousiasme sur ce nouveau sujet.
— Nous en avons parlé, mais je n’ai pas réussi à tenter Lydia a cette l’idée.
Elle jeta un regard affectueux à son amie et Mr. Amesbury saisit la perche.
— Si vous souhaitez voir l’exposition égyptienne, cela ne prendra qu’une petite partie de l’après-midi. Une fois que vous l’aurez vue, vous pourrez ajouter votre grain de sel dans les conversations lorsque les gens en parleront.
Mr. Amesbury croisa les jambes, affichant une botte de hussard brillante, arborant un énorme gland au centre.
— J’ose dire que je peux trouver le temps de vous conduire là-bas.
Eleanor ouvrit la bouche avant de la refermer et un silence s’ensuivit. Au moment où Lord Carlton s’apprêtait à parler, elle trouva ses mots.
— C’est excessivement galant de votre part, monsieur Amesbury, mais j’avais prévu de le visiter dans la matinée quand les salles sont moins sujettes à la foule.
— Avant le déjeuner ! frémit Mr. Amesbury. Rien ne pourrait m’inciter à quitter mon logement avant midi.
— Je serai heureux de vous y conduire, offrit immédiatement Lord Carlton avec un sourire malicieux. Je suis moi-même un lève-tôt et visiter le musée pendant qu’il est calme, avant que le grand public ne l’envahisse, est justement le moyen d’en profiter pleinement. Si Miss Ingram ne souhaite pas se lever tôt, je viendrai accompagné de ma sœur.
— J’en serai enchantée.
Eleanor rayonna de plaisir. Sa bonne humeur augmenta quand Mr. Amesbury prit congé peu de temps après, marmonnant quelque chose à propos de personnes n’adhérant pas aux heures décentes de la bonne société. Elle fit attention à ne pas croiser le regard de Lord Carlton, de peur de se trahir.
— Je suis désolé, murmura Lord Carlton. J’ai fait fuir votre prétendant.
— Grâce au ciel, non, lui répondit Eleanor. Vous avez accompli un sauvetage. Je vous en suis reconnaissante.
Elle leva les yeux vers la porte ouverte et le majordome apporta un des plus somptueux assortiments floraux jamais arrivé dans le salon des Ingram. Le vase était rempli de lys blancs, de roses perlées par la rosée et de tulipes noires, le tout ponctué de violettes.
— Oh, qui a bien pu envoyer cela ?
Lydia sauta sur ses pieds et attrapa la carte tandis que Eleanor et Lord Carlton partageaient un sourire. L’un des soupirants de Lydia était, à l’évidence, déterminé. Enveloppe en main, Lydia regarda Eleanor, choquée.
— Cela t’est adressé, lui dit-elle, incrédule. De la part de Stratford !
Prenant la carte tendue par Lydia, Eleanor l’ouvrit, consciente que ses mains tremblaient.
Miss Daventry, lut-elle. Conformément à votre demande lors de notre dernière rencontre, je vous prie de considérer cette missive comme la dernière de cette nature. Cependant, je ne pouvais laisser les choses en l’état sans vous adresser d’une manière plus formelle mes excuses les plus sincères pour les paroles malavisées que j’ai pu avoir par le passé, ainsi que mon désir sincère que mes mots vous rendent justice dans le futur. Vôtre, Lord Worthing.
Le regard de Lydia était intense, mais, de manière avisée, elle ne demanda pas ce que contenait le message. Lord Carlton la regarda également, son visage amical se rapprochant au plus près de ce que Eleanor aurait pu juger être un air renfrogné.
— Miss Daventry, je dois prendre congé. Je promets d’obtenir des billets pour vendredi matin.
Il s’inclina.
— Miss Ingram.
A peine avait-il quitté la pièce, que Lydia vint s’asseoir à côté d’Eleanor, les yeux écarquillés.
— De ma connaissance, Stratford n’a jamais envoyé de fleurs à personne. À l’exception, peut-être, de cette Miss Broadmore. Eleanor, dit-elle en prenant une vive inspiration. Il a une tendresse pour toi.
— Non, Lydia…
— Si, il en a une. C’est vrai. Je peux le voir à présent. Il sera si parfait pour toi. Et nos familles sont si proches.
Lydia agrippa ses mains jusqu’à ce qu’Eleanor ne puisse faire qu’une seule chose. Elle lui tendit le message.
Lydia le lut, les sourcils froncés puis leva les yeux.
— Des excuses ? Pourquoi t’en adresse-t-il ?
— Ce n’est rien d’important…
— Cela a dû être important pour qu’il réalise sa faute et t’envoie des fleurs. Il est le plus difficile, le plus arrogant, même s’il est loyal et reste un bon ami. C’est seulement que, parfois, il est tellement sibyllin.
Lydia lui adressa un regard acéré.
— Il ne te déshonorerait jamais…
— Non, non, rien de tout ça.
Eleanor lissa le message que Lydia lui avait rendu.
— Il a simplement laissé entendre que j’avais été invitée ici comme ta compagne car je ne serais en aucune façon une menace pour tes chances de succès, expliqua-t-elle en souriant à Lydia. Ce que nous savons tous deux être la vérité.
Lydia se leva brusquement.
— Ce n’est pas vrai. Quand t’a-t-il dit cela ? Tu aurais dû me le dire. J’aurai sa peau. Comment ose-t-il insulter ma meilleure amie ?
Eleanor se leva et enlaça Lydia.
— Tu es la meilleure des amies, mais je t’en prie, ne lui dis rien, supplia Eleanor en se tournant pour lui faire face. Promets-le-moi. Tu ne ferais que nous embarrasser toutes deux.
Lydia leva les yeux au ciel.
— Je suppose que tu as raison. Même si j’aimerais terriblement lui rabattre le caquet. Il est bien trop arrogant pour son bien.
Les mains sur les hanches, elle examina l’arrangement floral.
— Au moins a-t-il fait cela bien. Je peux seulement le complimenter sur son choix de fleurs.
Eleanor, préférant que l’histoire ne soit plus jamais mentionnée, savait que son amie ne pourrait pas être persuadée de ne rien dire du tout et elle devait s’en contenter.
OceanofPDF.com