L'intégrale de la série : Les demandes en mariage (Tomes 1, 2 & 3): la trilogie complète (French Edition)

Chapitre 3

 

 

Harry grimpa sur le siège de la charrette et s’empara des rênes. Avec précaution, il fit demi-tour, en prenant soin de ne pas secouer la charrette plus que nécessaire. Une fois sur le chemin, il permit à son cheval d’accélérer le rythme. La charrette roula plus facilement ici, malgré les nids de poule, causés par les pluies passées.

— Je vous en prie, monsieur.

Harry, surpris par un bruit, jeta un coup d’œil derrière en tirant sur les rênes. En sautant du siège du conducteur, il courut pour voir comment il pourrait assister la femme et peut-être découvrir ce qu’il s’était passé. En revanche, il n’était pas préparé à cette vision quand il regarda par-dessus le bord de la charrette, en rencontrant la plus belle paire d’yeux bleu céleste qu’il ait jamais contemplée, et son cœur rata un battement dans sa poitrine.

— Je vous en prie, monsieur. Au nom du ciel, où m’emmenez-vous ? Et ceci doit-il être fait d’une manière aussi brinquebalante ?

Harry dut se pencher pour entendre ce qu’elle disait, mais il perçut l’éclat d’humour sous la voix faible.

— Vous avez été dévalisée, Miss, ce que vous devez déjà savoir, et vous vous êtes évanouie, expliqua-t-il en lui adressant un sourire rassurant. Je vous conduis au manoir Durstead, étant la demeure la plus proche.

— L’endroit même où je souhaitais me rendre, murmura la jeune femme en fermant les yeux un bref moment. Je ne m’évanouis jamais, monsieur, ajouta-t-elle en posant une main sur le bras de Harry qui était accoudé sur le bord de la charrette. Vous devez faire erreur. Mais ma tête me fait terriblement mal. Il y avait des bandits de grand chemin…

Les yeux toujours fermés, elle fronça les sourcils et se mordit la lèvre.

Remarquant sa peur, Harry s’empressa de la rassurer sur ses intentions.

— Selon moi, votre perte de connaissance a été provoquée. Je ferai de mon mieux pour découvrir qui est derrière cette attaque.

La jeune femme rouvrit les yeux et plaça sa main sur le bord de la charrette pour s’appuyer dessus. À son geste, Harry fit le tour en courant et se glissa à l’arrière de la charrette pour l’aider en lui soulevant le dos. Tenant son bras d’une main, il glissa l’autre dans le bas du dos pour la hisser en position assise. Elle sentait comme les lilas qui fleurissaient à l’extérieur de la cuisine de sa maison d’enfance. Elle se tourna pour le regarder, ses yeux levés au niveau des siens.

Pour Harry, toutes pensées s'envolèrent. Lorsque la femme était inconsciente, sa seule préoccupation était de lui apporter l’aide dont elle aurait besoin le plus rapidement possible. Avec les yeux ouverts, la femme rayonnait de vie et Harry en fut hypnotisé. Sa beauté allait bien au-delà de ses traits délicats et de ses grands yeux. C'était l’intelligence et l’humour de son regard qui lui firent perdre pied. Voilà une âme d’une profondeur insondable, pensa-t-il.

Son bras était toujours autour d’elle et son visage se trouvait seulement à quelques centimètres du sien. Il s’éclaircit la gorge et tenta de sourire.

— Je crains que personne ne puisse se charger des présentations pour le moment.

La femme ne semblait ni déconcertée par la familiarité de son bras autour d’elle ni affectée par sa proximité. C’est seulement mon cœur qui s’apprête à bondir hors de ma poitrine, pensa-t-il.

—Lorsque nous arriverons au manoir Durstead, nous pourrons demander à Mrs. Leatham de faire les présentations. Et, à ce moment-là, vous apprendrez que je suis Miss Anna Tunstall, répliqua-t-elle.

— Miss Tunstall, répéta-t-il, consignant son prénom dans sa mémoire. Anna. Je suis enchanté de faire votre connaissance. Mon nom est Aston et je vous propose de vous installer plus confortablement en position assise. Nous continuerons le trajet à une cadence tranquille.

— Je vous remercie de votre aimable offre, monsieur Aston, mais je préférerais m’asseoir correctement sur le siège à côté du vôtre. Je ne ferai pas une chose aussi inconsidérée que de m’évanouir à nouveau.

— Je ne voudrais pas vous mécontenter, Miss Tunstall, mais je ne pense pas que vous soyez prête à vous asseoir à l’avant avec moi. Je serais tenté de vous entourer de mon bras tout au long du trajet pour m’assurer que vous ne tombiez pas à nouveau. Il est préférable que vous demeuriez à l’arrière de la charrette.

— Et être secouée d’un côté à l’autre du chariot ? Vraiment, monsieur Aston. Je vais vous rejoindre à l’avant.

Elle essaya de se lever, mais devint instantanément blanche et fut obligée de se rasseoir.

Bien qu'il s'inquiétât que Miss Tunstall ait pu être sérieusement blessée, Harry s’évertua à résister à l’envie de sourire face à sa détermination entêtée, quoique mal placée. Néanmoins, l’envie s’avéra trop forte, considérant l’étourdissement causé par les battements déchaînés de son cœur et sa tête qui nageait sous l'effet d'une attraction aussi agréable que d’être frappé par la foudre. Les commissures de sa bouche s’étirèrent en un large sourire. Je pourrais m’évanouir, moi-même.

— Quelle aubaine que ma situation vous procure quelques amusements ! dit Miss Tunstall avec un regard perplexe.

Harry retrouva instantanément son sérieux.

— Je vous assure que je ne trouve aucun humour à votre situation. Bon, ajouta-t-il consciencieusement, seulement un tout petit peu, mais c’est surtout de moi que je ris. Ma seule inquiétude est que vous soyez à l’aise. Et je voyais bien que vous étiez un brin trop pâle pour vous asseoir sur le banc à côté de moi. Cependant, permettez-moi d’ajuster le manteau afin que le reste du voyage soit plus confortable pour vous. J’enlèverais aussi ma cravate, si je pensais que cela procurerait suffisamment de matelassage pour protéger votre tête des soubresauts. Mais je crains que ce ne soit pas le cas, alors nous ferons le reste de la route en douceur, ajouta-t-il en s’exécutant.

Miss Tunstall s’autorisa à s’asseoir dos au siège conducteur, son manteau derrière elle pour lui fournir quelque soutien. Une fois positionnée, elle ajusta sa jupe pour couvrir ses chevilles.

— Si seulement vous portiez les vêtements d’un gentleman londonien, nous aurions pu fabriquer un hamac avec votre cravate. Je vois maintenant les désavantages de la vie à la campagne, car celle que vous revêtez est dérisoire en comparaison.

Harry, qui n'avait pas encore bougé de son côté, rejeta la tête en arrière et rit. Quand elle leva les yeux sur les siens et qu’il vit l’éclat amusé qui lui répondait, Harry sut que la fin de ses jours de célibataires était arrivée. C’en était fini de lui.

La porte s’ouvrit quand Anna arriva au manoir Durstead et elle put voir Emily se hâter aussi rapidement que sa condition le lui permettait.

— Je t’attendais, alarmée que quelque chose ait pu se produire et, à présent… Oh ma chère ! Je vois que j’avais deviné juste. Monsieur Aston, que s’est-il passé et comment vous êtes-vous retrouvé impliqué ?

Malgré une sensation de vertige, Anna agrippa fermement le bord de la charrette et s’y appuya pour se mettre debout. Mr. Aston ne lui laissa pas atteindre l’arrière de la charrette avant qu’il ne bondisse et insiste pour l’aider à descendre. Il n’était pas désagréable d’avoir son attention et elle appréciait l'impression de robustesse qu’il dégageait. Il ne s’agissait pas d’un dandy de la ville accoutré de rembourrage en bougran pour imiter une musculature. Il avait probablement fait ses études à Oxford ; son éloquence le révélait. Mais il était manifestement lié au commerce et ne craignait pas de travailler. Anna lui permit de l’aider à atteindre le bord de la charrette. Avant qu’elle ne puisse réfléchir à la manière de descendre, il avait déjà sauté au sol et l’avait soulevée par la taille pour la poser sur la terre ferme. L’homme était partout.

— Bonjour, Mrs. Leatham. J’étais en route pour Haggle End quand j’ai découvert qu’un attelage venait d’être dévalisé. Le cocher était introuvable. Et il semblerait que sa dame de compagnie de voyage ait également disparu.

Il adressa un regard inquisiteur à Anna, car elle ne lui avait pas dit comment elle avait voyagé. Elle acquiesça.

— Miss Tunstall s’était évanouie, continua-t-il, aidée par un coup à la tête, j’en ai peur.

Mr. Aston tint son bras tandis qu’ils s’avançaient en direction de la maison. Visiblement, il était déterminé à la voir arriver sans encombre à l’intérieur et, bien qu’elle exécrât, même pour un seul instant, se sentir comme une invalide, elle trouva sa poigne ainsi que l’odeur vague de savon qui le suivait agréable.

— Oh ma chère, souffla Emily. Tu as dû avoir une sacrée frayeur. Les bandits de grand chemin ont-ils chapardé quoi que ce soit ?

— Eh bien… Béatrice, dit Anna. En revanche, je ne sais pas si je dois avoir pitié de Béatrice ou des bandits de grand chemin. Je n’ai aucune certitude qu’ils ne travaillaient pas ensemble.

Emily ne donna d’autre signe de compréhension qu’un froncement de sourcil alors qu’elle vint marcher à la hauteur d’Anna.

— Qu’en est-il de tes bijoux ?

— Ils ne les ont pas…

— Oh, grâce au ciel, l’interrompit Emily.

Mr. Aston parla au même moment.

— Je n’ai même pas pensé demander. Quelle bonne fortune !

— Non, corrigea Anna. Car quelqu’un avait déjà pris la fuite avec au dernier relais de poste. Du moins, c’est ce que je présume, parce que je les avais rangés à l’auberge, mais on ne les a pas trouvés quand les bandits ont fouillé la malle.

— Cela doit être stoppé, s’exclama Mr. Aston. Ces visites de bandits de grand chemin.

Son bras se crispa d’indignation alors qu’il l’aidait à monter les marches en pierre et à entrer dans la demeure.

Anna secoua la tête.

— Il n’y avait pas d’objets vraiment précieux parmi les bijoux. Rien n’ayant une grande valeur sentimentale ou monétaire, mais je vais devoir obtenir plus d’argent. Je dois écrire à Stratford.

— Je suis tellement reconnaissante que tu sois ici et en un seul morceau. Ne m’avais-tu pas promis que ton frère te fournirait une escorte en plus de Béatrice ? s’enquit Emily.

Le visage d’Anna prit un air ironique.

— J’ai refusé d’en avoir une.

Emily les mena au salon, où Mr. Aston installa Anna sur le canapé. Son visage exprimant un mélange d’inquiétude et de désapprobation.

— Votre frère aurait dû insister. Il n’est pas approprié pour une lady de voyager seule.

— Mais je n’étais pas seule, rectifia Anna, un sourcil arqué. J’avais Béatrice. Et le cocher.

Mr. Aston pinça les lèvres et Emily sourit en secouant la tête.

— Monsieur Aston, je crois que Lord Worthing n’a pas fait le poids face à sa sœur. En plus d’avoir une bonne connaissance du degré d’entêtement de sa sœur… commença Emily en lançant un regard affectueux à Anna. Il est pleinement occupé à mettre de l’ordre dans son domaine et à préparer son mariage qui se tiendra en septembre. Je suis également fautive car j’étais consciente du danger sur ces routes et j’aurais dû écrire moi-même à Lord Worthing pour lui demander d’engager une escorte.

— Non. Tu as seulement jugé bon de me prêter Béatrice. Commenta Anna en adressant un regard éprouvé à son amie.

— Oh Seigneur, fut tout ce que dit Emily.

— Je dois vous quitter, annonça Mr. Aston s’adressant aux deux femmes, mais son regard s’attarda sur Anna. J’aimerais m’assurer que vos affaires et votre attelage ont été récupérés. Et… Peut-être faut-il vous envoyer également un médecin.

— Non, répondit Anna, pendant que Emily hochait la tête en signe d’approbation.

— Dans ce cas, je m’en vais. Je m’assurerai que vos malles vous soient restituées aujourd’hui, si possible.

Mr. Aston s’inclina et, sur un dernier sourire à fossettes, il s’en alla.

Emily s’assit aux côtés d’Anna.

— Je n’ai jamais rencontré Béatrice, mais sa cousine, Florence, dit que l’on peut lui faire confiance. Tu penses qu’elle était de mèche avec les voleurs ?

Anna haussa les épaules. Ce seul mouvement lui fit mal à la tête.

— Je vais devoir parler à Florence, poursuivit Emily. Elle devra être informée de la situation.

Après avoir réfléchi aux événements de l’après-midi, Emily se leva et s’avança vers la cloche.

— Je vais sonner pour le thé, ma pauvre chérie. Tu dois avoir un mal de tête épouvantable.

Une fois le thé servi, Emily s’assit sur la chaise à côté du canapé et étudia Anna en silence. Cette dernière avait finalement succombé au confort des coussins. Elle avait la tête qui tournait.

— Comment trouves-tu notre Mr. Aston ? demanda Emily après un moment en joignant ses mains sur ses genoux.

Anna n’était certainement pas prête à partager ses sentiments à l'égard de Mr. Aston, quand, même dans ses réflexions personnelles, elle pouvait seulement reconnaître le sentiment d’être consciente de l’homme.

Elle cligna des yeux.

— Aucune supplication pour les détails du vol. Seulement un « Comment trouves-tu notre Mr. Aston ? » ?

Emily rit.

— Je souhaite tout savoir et je suis plus reconnaissante que tu ne peux l’imaginer de te savoir saine et sauve, assura-t-elle en attrapant la main d’Anna. Mais j’avoue que ta rencontre inopinée avec Mr. Aston a piqué ma curiosité car, avant ton arrivée, j’avais pensé à te le présenter. Je me demandais ce que tu pourrais penser de lui, car je pensais qu’il pourrait être une connaissance intéressante pour toi.

— N’est-il pas fermier ? Ou dans le commerce ? demanda Anna, perplexe.

Bien qu’elle en ait le pressentiment, la question n’avait pas grande importance contrairement au lieu où il résidait. Il n’était pas à Londres, il n’y avait donc rien à ajouter. Néanmoins, son esprit indiscipliné continuait de son propre chef. Peut-être ne serait-elle pas intéressée par un fermier, mais un homme dans le commerce… Son père était dans le commerce et c’était un aristocrate. Un fermier… Peste, il pourrait empester le cochon à la fin de la journée, bien que Mr. Aston n’eût pas empesté le cochon. Il n’empestait pas du tout. Il était…

Solide. Le mot lui vint spontanément.

— Ce n’est pas un fermier, ni un commerçant. C’est un gentleman, dit Emily avec un sourire espiègle qui n'augurait rien de bon pour Anna.

Elle savait à quel genre de problèmes le sourire d’Emily pouvait conduire.

— Comme c’est fortuné pour lui, déclara Anna, incapable de répondre autre chose. Il ne s’habille pas comme un gentleman. Et il conduit un véhicule plus que rustique, ajouta-t-elle pour combler le silence et peut-être pour dissimuler sa propre confusion.

— Oh non, répondit Emily en levant les yeux en une innocence étudiée. Il n’aime pas donner l’impression d’être supérieur aux villageois.

— J’ai pu voir cela, dit Anna. Est-il un propriétaire terrien ? ajouta-t-elle comme Emily n’offrait pas d’information complémentaire.

— Il ne l’est pas, répondit Emily.

Elle se leva soudainement et marcha jusqu’au secrétaire pour s’emparer d’un magazine, mais Anna ne fut pas dupe. Elle avait reconnu le tremblement de rire dissimulé dans la voix de son amie.

Anna leva les yeux au ciel.

— Je suis certaine que tu finiras par me le dire, mais, puisque nous avons tant d’autres choses à nous raconter, telles que le fait d’être tenue sous la menace d’une arme. Que fait Mr. Aston, s’il est un gentleman mais pas un propriétaire terrien ?

Emily rejoignit son siège, les yeux pétillant d’amusement.

— M. Aston est notre curé.

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